A ce qu'il semblait, le père et la fille avaient suspendu toute relation à cause d'un fait puéril, qui était même passé inaperçu à ceux qui aujourd'hui le racontaient avec un luxe de détails, comme une reprise d'un drame de 1910 : elle, l'héritière farouche et tête en l'air, avait quitté sa cellule de vertu pour la compagnie d'un coureur de dot, un après-midi en promenade sur le chemin de Macerta, s'essayant aux premières escarmouches; les premiers détours et les balbutiements, et les surprises affectées, devant un homme brun qui venait d'inventer le sourire, le regard sombre et agressif, et qui parlait de lui et des grandes passions avec un aplomb et une gravité singuliers. L'instant d'après, son père, dressé sur le seuil de sa chambre (son frère, avec sa violence, derrière lui, clouant sur elle son regard, à hauteur des épaules paternelles). Et au tableau suivant, une brûlante nuit de larmes. Et au suivant, une tentative de fugue. Puis un jour, des voix dans la nuit, un rendez-vous clandestin, un échange de reliques, et un début de serment qui devait provoquer la seconde fugue manquée. Et soudain, elle martelait furieusement de ses poings la porte bouclée, tandis que son frère, avec sa violence, courait à la suite de ses chiens, renversait sur le chemin son amoureux en fuite; les larmes sur le sol; la douleur au cou, la faim; la lumière sous la porte, et le retour des pas sur le tapis de l'escalier, marquant une ère de douleur : le premier pli d'un voile immaculé déposé avec un soin funèbre au fond d'un coffre aussi profond qu'une tombe, où reposaient les non-restes, les gestes frustrés d'un passé proche et douloureux, le rapport des illusions perdues, à la mémoire qui refusait d'en faire cas.Juan Benet. Un deuil.
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mardi 2 décembre 2014
Tuesday self portrait
mardi 18 novembre 2014
Tuesday self portrait
Pour ceux qui en ont un (et ils doivent être assez nombreux encore), il arrive un jour -la réplique de celui où l'insatisfaction nous a jetés sur les routes- où le passé familial prend le pas sur tout le reste : les pierres qui ont sévèrement construit ces temps anciens, les ombres et les recoins des lieux où s'est assagie la furieuse enfance, les arbres, les haies à jamais disparus, et la grotte en marge des déjeuners ensoleillés sur l'herbe où ont abouti un jour les contes paysans, engendrant le premier et confus désir de mystère; les boîtes fragiles, les chambres interdites (et leur odeur de laque), les dentelles jaunies sur le piano (à voir ses touches bistres on aurait dit qu'il fumait deux paquets de brunes par jour) qui dans les déménagements mouvementés de la famille avait matérialisé l'aura fugace de Chopin, les pages gribouillées et torturées de ces contes d'enfants dont les feuilles gisaient éparpillées et où repose le sens des mots…, oui, il arrive un jour (les noms que la mort a rendus sonores résonnant encore dans les arbres, dans les branches mouillées et les après-midi dorés) où le passé surgit dans un moment d'incertitude pour exorciser le temps malveillant et sordide, et ramener la sérénité, ridiculisant et détruisant ainsi le caractère stérile, chimérique et décevant d'un présent torturé et vagabond, éternellement absorbé dans le vol d'une mouche autour d'un abat-jour vert.Juan Benet. Un bon à rien.
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