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samedi 16 avril 2016

Poème de table en version originale (sous-titrée)

A fréquenter les cafés sans parler français, 
j'écris de la poésie minuscule en version originale.

Poema de mesa

Hoy -tostadas con tomate, café- estoy en la pastelería de la calle Blanquerna
escribiendo una redacción -¿Qué sería un mundo sin internet?- para una clase de español 
donde no podré ir. 
Estar en un café a la hora del desayuno trabajando para una clase
me recuerda mucho mi vida en Tokio. 
También allí aprendía una lengua. 
Tres veces a la semana iba al café más cerca de la escuela
para hacer los deberes antes de la clase. 
Una taza de té caliente o un vaso con hielo -aún no bebía café-
sentada en la barra en frente de la calle
estudiaba intentando no mirar demasiado a
los peatones de la avenida de Takadanobaba. 
Allá, en esta epoca me llamaban グウエン さん*.
Diez minutos antes del empiezo, veía a la profesora por la ventana
pasando deprisa  y siempre me sonreía, agitando la mano. 
Ella pensaba -me lo había dicho-
que yo tuviese suerte
que estuviese libre -extranjera, viviendo 
en una gran ciudad sin sentir ningún miedo-
y ella tenía razón : lo estaba. 
Ella habría querido ser yo 
sin embargo
yo como todo el mundo
a veces habría querido no ser yo. 

*pronunciar "Gwen San"


Aujourd'hui -toasts à la tomate, café- je suis à la pâtisserie de la rue Blanquerna
écrivant une rédaction -que serait un monde sans internet ?- pour un cours d'espagnol
où je ne pourrai pas aller.
Être dans un café à l'heure du petit déjeuner, travaillant pour un cours
me rappelle beaucoup ma vie à Tokyo.
Là-bas aussi, j'apprenais une langue.
Trois fois par semaine, j'allais au café le plus proche de l'école
pour faire mes devoirs avant le cours.
Une tasse de thé chaud ou un verre, avec glaçons -je ne buvais pas encore de café-
assise au comptoir face à la rue
j'étudiais, essayant de ne pas trop regarder
les passants de l'avenue de Takadanobaba.
Là-bas, à cette époque, on m'appelait グウエン さん*.
Dix minutes avant le début, je voyais la prof, par la fenêtre,
passant rapidement et elle me souriait toujours, agitant la main.
Elle pensait -elle me l'avait dit-
que j'avais de la chance
que j'étais libre -étrangère vivant
dans une grande ville sans avoir peur-
et elle avait raison : je l'étais.
Elle aurait voulu être moi
cependant que
moi, comme tout le monde,
j'aurais voulu parfois ne pas être moi.

*Prononcer "Gwen San"

samedi 9 avril 2016

Mes séances de lutte

Attends ! 
J'ai quelque chose pour toi !
 m'a dit Elena 
Ce n'est pas grand-chose mais j'ai pensé à toi en Inde ! 

1) À de nombreuses reprises, j'avais, moi aussi, pensé à elle. Mais c'était pour souhaiter que, au contraire, elle nous oublie, tous !, que ce mois de novembre soit pour elle un vrai mois de vacances loin de l'île. 

2) Je suis toujours curieuse de voir ce qui a fait penser à moi une personne et, avant que Elena revienne de son arrière-boutique où était le souvenir qu'elle me destinait, aucune idée de ce qu'il pouvait être ne m'est venue à l'esprit, vraiment : aucune. 

3) Mais c'était un moment agréable, cette petite attente. Avoir le temps de me demander ce qui, en moi, avait pu inspirer Elena, qui n'est pas une de mes proches. Et cette absence totale d'idée, qui rendait tout possible. 

4) Un cahier ! 

5) On ne sait pas toujours bien ce qu'on fait quand on commence à écrire dans un nouveau cahier. Je veux dire : on n'a pas toujours un projet précis, on commence une phrase qui devient un texte qui se poursuit jusqu'à la page suivante sans savoir si cela se reproduira, si on est en mesure ou pas de décider que cela se reproduise. 

6) Ce n'est donc qu'après en avoir écrites quelques unes que je décidai de consacrer ce cahier à des rédactions en espagnol. Et ce n'est qu'après avoir dépassé le feuillet central que je lui trouvai un titre : 

7) MI CUADERNO DE LUCHA (Mon carnet de lutte). J'ajoutais un sous-titre : contra el invierno y contra la lengua (contre l'hiver et contre la langue), ainsi qu'une citation de Antoni Marí, en exergue : 
"Tal vez poner nombre a las cosas apacigüe el desconcierto, pensé." ("Peut-être que mettre un nom sur les choses apaise la perplexité, ai-je pensé") 

8) Ce cahier offert par Elena ne possède, à première vue, aucun trait folklorique évoquant l'Inde au point qu'on pourrait le croire être un produit manufacturé made in China. On peut, cependant, découvrir à la dernière page un indice de sa provenance : écrit en anglais, un petit historique du cricket en Inde ainsi que le vocabulaire d'arbitrage de ce jeu. 

9) Quant à la page de garde, elle comporte un Myself memorandum dont certaines catégories provoquent ma perplexité. 

Name : 
Nick name : 
Address : 
Contact Numbers : 
E-mail ID : 
Birth day : 
Zodiac sign : 
Blood group : 
Weight : 
Height : 
Ambition : 
Hobbies : 
Friends : 

mercredi 13 janvier 2016

"L'étymologie comme forme de pensée" (1)

… à part ça, je pense aussi Un té a la mente, por favor, pour me souvenir que mente (3) est un mot féminin. 


(1)
J'emprunte son titre à l'article de Francisco García Jurado dont je traduis librement un extrait (2) : 

L'étymologie est la première manifestation de réflexion linguistique, aussi ancienne que le langage lui-même, et son intérêt nait d'une question qui, bien qu'elle semble avoir été tout à fait résolue par la science moderne du langage, ne cesse d'être en vigueur encore de nos jours : "la relation entre les mots et les choses qu'ils désignent", c'est à dire, l'imperceptible pont qui unit le langage et la réalité qu'il désigne.

(2)
La etimología es la primera manifestación de reflexión lingüística, tan antigua como el proprio lenguaje, y su interés nace de una cuestión que, si bien parece haber sido resuelta del todo por la moderna ciencia del lenguaje, no deja de tener aún hoy día vigencia : "la relación entre las palabras y las cosas designadas por aquéllas", es decir, el imperceptible puente que une el lenguaje con la realidad que designa.

(3)
Mente signifie esprit. (4)
Menthe se dit menta. 


(4)
du latin mens, mentis. 
D'où la démence, (du latin classique dementia, de de- privatif et mens « esprit, intelligence ») aussi.

mercredi 6 janvier 2016

noir

était
le thé, et anglais, que je fis infuser pendant que je lisais la biographie de Leonora Carrington. 
Mon adolescence avait le parfum des muffins qui n'étaient pas encore une mode (1) mais un parti pris (2), quand trouver une recette tenait de l'investigation (3). J'y versais un peu de lait ou y faisais couler une rondelle de citron (4) : il était hors de question que je ne réussisse pas, un jour, à aimer le thé.
Finalement, me dis-je en me resservant : j'ai toujours exercé mon palais davantage à la dégustation qu'à la prononciation. 

(1)
car, plus tard, il fallut les cuisiner de toutes les couleurs ou y ajouter des fleurs
pour encore un peu étonner. 

(2) 
un parti pris et une éducation très littéraire. 

(3)
plus tard, bien plus tard, il y eut internet pour parvenir à la formule inratable
illustrée, il y a longtemps, par Gaëlle Charlot. 

(4)
pour renoncer, vite, très vite, à toutes fioritures : du thé et rien d'autre, il fallait bien reconnaître que je n'avais rien d'une Anglaise. 

mercredi 19 août 2015

Erreur de la météo en notre défaveur

J'ai nagé sous un ciel
mais, sur la foi du bulletin météo qui m'avait promis une matinée en terrasse
je n'ai accordé que peu d'attention aux gouttes qui ont parsemé ma serviette 
jusqu'à 

l
a

p
l
u
i
e

qui fait pédaler plus fort 
qui brouille la vue. 
Je connais les tendances Comtesse de Ségur de l'île, 
le gris ne dure que le temps d'une tasse de thé.
Au studio
je suis entrée dans la 
Maison des feuilles
en attendant sans inquiétude le retour du ciel


"C'est drôle", nous dit au début Navidson. "J'ai juste envie de garder une trace, de montrer comment Karen et moi on a emménagé avec les enfants dans une petite maison à la campagne. Comment les choses se sont passées. Ni fusillades, ni famines, ni mouches. Rien que du dentifrice, du jardinage, et des histoires ordinaires. Et c'est sur cette base que j'ai obtenu une bourse de la fondation Guggenheim et du NEA Media Arts. Peut-être à cause de mon passé ils s'attendent à quelque chose de différent, mais je me suis juste dit que ce serait sympa de voir comment des gens prennent possession d'un lieu nouveau. Comment ils s'installent, voire s'y enracinent, se comportent entre eux et pourquoi pas apprennent à un peu mieux se connaître. Personnellement, j'ai juste envie de créer un petit avant-poste confortable pour ma famille et moi. Un endroit où boire de la citronnade sous le porche en regardant se lever le soleil."
Or, c'est presque littéralement la façon dont débute le Navidson Record, avec Will Navidson qui se détend sous le porche de sa petite maison de style colonial, en dégustant un verre de citron pressé, tandis que le soleil teinte d'or les premières minutes du jour. En dépit de l'allégation de Rosen, rien chez Navidson ne semble particulièrement retors ou contrefait. Et il n'a pas l'air non plus de jouer la comédie. En fait, c'est un homme d'une amabilité désarmante, mince, séduisant, approchant tranquillement la quarantaine, bien décidé à se poser pour explorer le côté paisible de la vie. 
Du moins y réussit-il au début, avec une série de plans superbes montrant la campagne de Virginie, le paysage rural, les collines violettes issues de la nuit, avant de quitter cette vision fondatrice pour se concentrer davantage sur l'emménagement dans la maison, les tapis d'Orient d'un bleu pâle qu'on déroule, les meubles qu'on change sans cesse de place, les cartons qu'on déballe, les ampoules électriques qu'on change, et les photos qu'on accroche, y compris une de celles qui lui ont valu des récompenses. De cette façon, Navidson nous montre non seulement comment chaque pièce est investie, mais également comment chacun y apporte sa propre touche personnelle. 
A un moment, Navidson marque une pause pour interroger ses deux enfants. Ces plans sont eux aussi d'une composition parfaite. Son fils et sa fille baignent dans la lumière du soleil. Leurs visages chaudement éclairés se détachent sur un décor apaisant, pelouse verte et arbres.
Daisy, alors âgée de cinq ans, apprécie leur nouvelle maison. "C'est joli ici", dit-elle avec un petit rire timide, ce qui ne l'empêche pas de souligner l'absence de grands magasins comme "Bloomydales".
Chad, qui a trois ans de plus que Daisy, se montre un peu plus réservé, voire grave. Sa réaction a trop souvent été mal interprétée par ceux qui connaissent la fin du film. Or il est important de se rappeler qu'à cette époque Chad ignorait tout de ce que l'avenir leur réservait. Il exprime simplement des inquiétudes naturelles chez un garçon de son âge qui vient d'être déraciné de son habitat citadin pour être transplanté dans un environnement radicalement différent.
Et d'expliquer à son père que c'est le bruit de la circulation qui lui manque le plus. Il semble que le vacarme des camions et des taxis faisait pour lui, le soir, office de berceuse. Il a désormais du mal à s'endormir dans le silence.
"Et le bruit des criquets ?" demande Navidson.
Chad secoue la tête.
"Ça te fait peur ?"
Chad acquiesce.
"Pourquoi ? lui demande son père.
-On dirait que quelque chose attend.
-Quoi ?"
Chad hausse les épaules.
"J'en sais rien, papa. J'aime bien le bruit des voitures, c'est tout."
 Mark Z. Danielewski. La Maison des feuilles.  

jeudi 26 février 2015

La vie des pages (19)

De ce qu'ils m'ont apporté, il me reste des provisions. 
Des centaines de grammes de thé. 
Des centaines de pages. 
J'ai laissé les livres dans le sac en papier dans lequel ils ont voyagé, comme dans une bibliothèque nomade. 


mercredi 25 février 2015

L'heure universelle

Cette année-là, j'avais décidé de vivre plus longtemps, c'est pourquoi j'avais pris l'avion. 
Ne vous fatiguez pas : j'ai oublié autant de fois qu'on me l'a expliquée l'histoire des fuseaux horaires, l'équateur, tout ça, je l'oublierai toujours aussi immanquablement jusqu'à la fin de ma vie, il y a des choses comme ça, (mais beaucoup d'autres aussi -qui n'ont comme point commun que d'être logiques ou scientifiques-, comme ça : 

Premier exercice :
Factoriser les expressions suivantes à l’aide de la formule a2 +2ab+b2 =(a+b)2
  : x2 + 2x + 1 ; x2 + 4x + 4 ; 25x2 + 30x + 9 ; 9x2 + 12x + 4 
Deuxième exercice :
Factoriser les expressions suivantes à l’aide de la formule a2 -2ab+b2 =(a-b)2
  : x2 - 22x + 121 ; 36x2 - 84x + 49 ; x2 -2x +1 ; x2 -4x +4 
Troisième exercice :
Factoriser les expressions suivantes à l’aide de la formule a2 -b2 =(a-b)(a+b)
x2 - 4 ; 4x2 - 9 ; x2 - 9 ; x2 - 121 ; 1 - 49x2 ; (5x - 1)2 - (3 - 2x)2 ; (2x + 5)2 - ( x - 3)2 ; (x + 2)2 - ( 4x - 1)2
) 
que j'ai renoncé à retenir, sans lesquelles -tant pis- je vis sans savoir dans quel sens bouger les aiguilles de l'horloge du couloir à chaque changement de saison. 
Si je ne garde aucun souvenir du voyage de ce jour-là, c'est sans doute parce qu'à l'arrivée, il était 9 heures, comme au départ même si rien, vraiment rien -pas même la/ma/notre langue- n'était pareil. 

C'est une dizaine de jours plus tard que je choisis, avant de quitter le MET et pour me rappeler de tout 

(
ou au moins de cela : 
-les vétérans de guerre dans leurs kiosques à hamburgers
-le soleil de septembre
-les grappes de touristes 
mais aussi l'hésitation : 
-descendre jusqu'à downtown
-en métro, en bus ou en passant par Central Park
ou bien :
-rentrer chez moi
ou bien :
-continuer jusqu'à l'East River
) une montre à la boutique qui, invariablement, quand je la porte, retarde doucement, progressivement, jusqu'à indiquer son heure d'origine. 

mardi 20 janvier 2015

Tuesday self portrait

-Il y a une chose que je voudrais savoir. 
Sa voix envahit mon armure, aussi claire que le cristal. Un ton doux, léger, totalement à l'opposé de la hache de deux mètres et du carnage qu'elle vient de perpétrer. 
-C'est vrai que le thé vert qu'ils servent au Japon à la fin du repas est gratuit ?
Le sable électroconducteur qui s'écoulait du Mimic abattu volette dans le vent. Je peux entendre le hurlement lointain des obus en vol. On est sur un champ de bataille, le désert carbonisé de Yonabaru, le capitaine Yuge et le reste de mon peloton sont morts. Une forêt d'obus métalliques. Un endroit  où ton armure se remplit de sa propre pisse et de ta merde. Où tu te traines dans un bourbier de sang et de bouillasse. 
-J'ai déjà eu quelques soucis pour avoir cru tout ce que je lisais. Alors je me suis dit que par précaution, il valait mieux demander à un autochtone, continua-t-elle. 
Je suis là, à demi mort, couvert de merde, et tu veux parler de thé ?
Quelle personne peut bien s'approcher de toi, te balancer par terre à coup de pied et te poser ensuite des questions sur le thé ? Qu'est-ce qui lui passe par la tête, bordel ? J'aimerais bien lui dire le fond de ma pensée mais les mots refusent de sortir. Ils me viennent à l'esprit, mais ma bouche a oublié comment elle fonctionne : une litanie d'injures reste bloquée à la sortie. 
-C'est ça le problème avec les bouquins. La moitié du temps, l'auteur n'a foutrement aucune idée de ce sur quoi il écrit -surtout ceux qui donnent dans le roman de guerre. 
Hiroshi Sakurazaka. All you need is kill. 

jeudi 4 décembre 2014

La vie des pages (8)

On ne m'y sourit toujours pas, on ne m'y salue pas davantage, il semblerait pourtant que, comme ailleurs, on contribue là aussi à mon destin d'enfant gâtée. Car, depuis que j'en ai emprunté un,
(Je ne vous décrirai pas tout cela en détail. Le lecteur le fera de lui-même à ma place. Il aime les histoires qui font frémir, les angoisses; il considère l'histoire comme un roman feuilleton avec des "à suivre" sans fin. On peut se demander s'il souhaite vraiment une fin sensée. Il se plait dans les lieux que jamais ses promenades ne lui ont fait dépasser. Il se délecte des préfaces et des introductions. Pour moi, au contraire, la vie commence précisément au point où le lecteur aimerait dresser le bilan.
Boris Pasternak. Sauf-conduit.) 
le rayon des livres en français s'est étoffé. Au point qu'il y en ait même sur le présentoir des nouveautés à l'entrée. A table, lunettes relevées sur la tête
(plus tôt dans la matinée, j'avais entendu à la radio la voix française de Colombo confondre un coupable en lui révélant, l'air de rien, que la victime -notoirement myope- portait, ce jour-là, ses verres de contact et que son meurtrier avait commis une erreur en lui chaussant ses lunettes après avoir pourtant tout fait pour que la scène ressemble à celle d'un suicide)  
que je penchai vers les mots, isolée ainsi de tout le monde, ressemblant ainsi à tout le monde, je choisis une nouvelle dans le sommaire comme un parfum sur la carte d'un salon de thé même si lire Doris Lessing me fait toujours l'effet du Darjeeling
(Maintenant que j'étais dehors, je ne savais que faire. Fallait-il aller déjeuner avec quelqu'un ? Ou flâner dans le parc ? Ou m'acheter une robe ? Je décidai de me rendre au bord du lac rond de Hyde Parc et d'en faire le tour toute seule. Après quatre jours et quatre nuits sans sommeil, je me sentais très lasse. Je descendis dans le métro à Oxford Circus. Midi. Des foules de gens. Je me sentais très vulnérable, mais je n'avais bien sûr nul besoin de m'inquiéter. Je suis prête à jurer qu'on pourrait se promener nu dans les rues de Londres sans que personne ne songe à se retourner.
Je descendis donc par l'escalator, en observant les visages des gens qui me croisaient en montant, comme toujours, et je m'étonnai, comme toujours, de rencontrer ainsi par hasard, tous ces gens que je ne reverrais jamais, pensant que même si nous nous revoyions, nous n'en saurions rien.
Doris Lessing. Comment j'ai fini par perdre mon coeur in L'habitude d'aimer.)
, j'aime ça le temps d'une tasse mais c'est l'amer que je préfère : au café, je demandai un thé matcha.
(Ce n'est que lorsqu'elle raccompagna un client jusqu'à la porte que je remarquai les tennis de la serveuse. Levant les yeux, je l'identifiai également à sa marinière : je l'avais croisée sur un passage piéton, une semaine auparavant et, déjà, j'avais regardé ses chaussures blanches que, jeune comme elle, j'aurais pu aussi porter.)

lundi 27 octobre 2014

en bandoulière 
:
une théière


A la voir se soulever comme ça, aussi régulièrement que ma poitrine, je tentais de me figurer la taille des poumons qui pouvaient l'animer, là-dessous, et je remplissais les miens de bleu. La mer, souvent, comble mes appétits indigos(1) tandis que mes assiettes assument le reste de la gamme chromatique. (2)  
Leurs pas me sont parvenus avant leur conversation et pas plus eux le mien, je n'ai pu voir leurs visages mais c'était elle qui parlait et j'ai pensé An English lady of a certain age. Certaines voix britanniques sont si chics qu'elles transportent en elles la porcelaine fine, les scones et les sandwichs au concombre : tout le cérémonial d'un high tea. 

(1) Je dis indigo, je pourrais dire cobalt mais, en réalité, je dis surtout bleu afin de ne pas risquer de me tromper : 
Durant ces sept années, toutes sortes d'estivants sont arrivés à Deià : peintres, professeurs de littérature, pianistes, pervers, prêtres, géologues, bouddhistes, couples en exil, végétariens, Adventistes du septième jour, mais surtout des peintres.
Un plaisantin a dit que le nom de Deià venait de "Le village déjà peint", parce que tous les peintres persistent à placer leur siège et leur chevalet toujours au même endroit. Tous les estivants sont partis un peu plus cinglés qu'ils ne l'étaient en arrivant. Les peintres éclaboussent leur toile avec du bleu cobalt, du vermillon, du vert de Vérone, du vert olive sale bien que les couleurs dominantes du paysage soient : gris, bleu opale, bleu vert transparent, bleu presque noir, brun cuivré et or et la mer n'est jamais bleu cobalt. 
Robert Graves. Por qué vivo en Mallorca
(Je traduis ici librement la traduction espagnole qu'ont réalisée Lucía Graves et Natalia Farrán Graves de l'anglais)
(2) On pense ici, bien sûr, aux repas chromatiques déclinés par Madame Moreau dans La vie mode d'emploi de Georges Perec :
Pendant les dix années où sa santé fut suffisante pour lui permettre de continuer à recevoir, Madame Moreau donna environ un dîner par mois. Le premier fut un repas jaune : gougères à la bourguignonne, quenelles de brochet hollandaise, salmis de caille au safran, salade de maïs, sorbets de citron et de goyave accompagnés de xérès, de Château-Chalon, de Châteaux-Carbonneux et de punch glacé au Sauternes. Le dernier, en 1970, fut un repas noir servi dans des assiettes d’ardoise polie ; il comportait évidemment du caviar, mais aussi des calmars à la tarragonaise, une selle de marcassin Cumberland, une salade de truffes et une charlotte aux myrtilles ; les boissons de cet ultime repas furent difficiles à choisir : le caviar fut servi avec de la vodka versée dans des gobelets de basalte et le calmar avec un vin raisiné d’un rouge effectivement très sombre, mais pour la selle de marcassin, le maître d’hôtel fit passer deux bouteilles de Château-Ducru-Beaucaillou 1955 transvasées pour la circonstance dans des décanteurs en cristal de Bohême ayant toute la noirceur requise.
[…] Elle fit préparer un repas rose : aspic de jambon aux Vertus, koulibiak de saumon sauce aurore, canard sauvage aux pêches de vigne, champagne rosé, etc. (3)
(3) La peinture, l'écriture, ce sont des choses qui me nourrissent, aussi. 
Écrire la nature morte
L'osmose entre la peinture et l'écriture, caractéristique de La Vie mode d'emploi, s'observe donc aussi, et doublement, à propos de la cuisine. «Peindre» et «manger», on s'en souvient, sont respectivement la première et la dixième «Activité» dans le Tableau des listes préparatoires de La Vie mode d'emploi. Doublement, car les repas colorés de Madame Moreau sont d'abord des tableaux — des natures mortes — (4) et, en tant que tels, ils constituent des lieux privilégiés de l' intertexte, au sens large. 
(..) Quant au «repas rose», «un des plus mémorables», donné en l'honneur d'Hermann Fugger, l'industriel allemand passionné de gastronomie, les aliments qui le composent («aspic de jambon au Vertus, koulibiak de saumon sauce aurore, canard sauvage aux pêches de vigne, champagne rosé», p. 425) se retrouvent dans la collection Raffke du Cabinet d'amateur sous la forme d'une nature morte de Chardin, Les Apprêts du déjeuner, aussi connu sous le titre du Repas rose à cause de la couleur des aliments représentés: saumon, pêches de vigne, jambon. Ce rapport intratextuel nous fait passer des mets aux mots à travers les images, puisque les mets y sont des images qui sont elles-mêmes des mots, des citations.
La cuisine de Georges Perec. Dominique Jullien. (un article à lire ICI)
(4) Et, comme respirer la mer me rassasie, combler mon regard, parfois, me suffit aussi. 
Dans les maisons occidentales, nous sommes souvent confrontés à ce qui nous apparaît comme une redite inutile. Combien de fois nous sommes-nous assis à une table de fête en contemplant, au grand dam de notre digestion, quelques représentations d'abondance ornant les murs de la salle à manger.
Okakura Kakuzô. Le livre du thé. 

lundi 22 septembre 2014

Une chambre à moi (1)

Depuis longtemps, je n'avais pas ouvert la boîte de Mamy et le bruit du couvercle m'a emmenée ailleurs alors même que passaient des gens, dans la rue, qui parlaient fort comme chez eux, qui m'ont semblé être chez moi. 
Je dis encore chez toi. Je dis aussi chez nous. Chez vous, parfois. 

Je garde une trace de mon grand appartement (2) dans la mémoire de mon appareil photo comme un foyer nomade, portatif, permanent.  
Et je me demande parfois : qui dort dans cette chambre, depuis qu'elle n'est plus à moi ? 

(1) "Si Mrs. Seton et sa mère, et la mère de sa mère avaient appris le grand art de gagner de l'argent, si elles avaient, comme leurs pères et leurs grands-pères, fait des legs destinés à la création de chaires ou de maîtrises de conférences, et de prix, et de bourses affectées à une personne de leur propre sexe, nous aurions pu dîner seules ici, de façon très acceptable, avec un perdreau et une bouteille de vin; nous aurions pu, sans pour cela faire preuve d'une confiance exagérée, escompter une vie agréable et honorable à l'abri d'une profession généreusement rétribuée. Nous aurions pu explorer ou écrire; flâner à travers les lieux les plus vénérables de cette terre; rester en contemplation, assises sur les marches du Parthénon, ou nous rendre à dix heures au bureau, puis rentrer tranquillement chez nous à quatre heures et demie pour écrire un petit poème."
Virginia Woolf. Une chambre à soi. 

(2) celle, aussi, d'un train où j'ai passé onze heures à l'aller, onze heures au retour, où je me suis sentie si bien.













mardi 18 mars 2014

Tuesday self portrait


Selon l'une de nos expressions usuelles, une personne "manque de thé" lorsqu'elle se montre insensible aux épisodes tragi-comiques qui ponctuent l'existence. Mais notre langue stigmatise également l'esthète sauvage qui, indifférent à la tragédie du monde, s'abandonne sans retenue au flot de ses émotions, de celui-là, elle dit qu'il a "trop de thé". 

Okakura Kakuzô. Le livre du thé. 

lundi 26 août 2013

L'éclipse

 Que faisiez-vous,  
-vous, oui, vous-
l'année dernière à la même heure ??? 
Qui étiez-vous ???
 Le savez-vous ???


Quant à moi, je fais parfois des incursions dans mes archives, je me regarde à la date du jour ou dans le mois en cours.
Et c'est comme entrer chez moi en mon absence. 
Comme découvrir mon passé dans les écrits d'une autre.


dimanche 26 août 2012  
high tea
Tandis qu'avec deux heures d'avance la pendule du premier rappelait l'imminence de la cérémonie du thé
une soudaine rafale de vent éparpilla l'essaim bavard de perruches par-dessus les arbres et les toits.
J'avais écrit tout l'après-midi et mes lèvres déposèrent
une marque bleue sur mon bol de sencha.
Aucun commentaire:

jeudi 30 mai 2013

Chroniques d'une chambre en ville

Le soir, seul dans sa chambre, Nietzsche mangeait quelques tranches de jambon et un oeuf avec du pain et se couchait tôt. ("Comment peut-on devenir un penseur si on ne passe pas au moins un tiers de la journée sans passions, loin des gens et des livres ?") 
Alain de Botton. Les consolations de la philosophie. 
je connais maintenant
 le temps que la bouilloire me laisse vacant 
avant de siffler 
pour m'appeler

mercredi 29 mai 2013

La mélancolie du thé

Les choses changèrent  à partir du moment où la société portugaise, après avoir joué du ciel comme d'une propriété à la fois de rapport et de loisir, s'enfonça dans l'ennui.
Les plus atteints par cette épidémie s'en allèrent vivre à Lisbonne.
Agustina Bessa-Luís. Un chien qui rêve.
Le soir lui aussi joua sa partition, à l'issue de la journée saudade, teintant outrageusement le ciel de couleurs de mélodrame dans l'espoir, sans doute, de m'arracher des larmes alors que non ! mais mon coeur étreint, oui je l'avoue : il se serra davantage.
Midi m'avait vu épuiser mes réserves de thé fumé sans que ce fut la raison, bien sûr, de cette nostalgie sans nom.

mercredi 8 mai 2013

L'emploi de mon temps

Une journée moyenne en métropole en 2010
* Il s’agit de moyennes par jour, y compris samedi, dimanche et vacances ; il faut multiplier par 7 pour obtenir la durée hebdomadaire de travail.
Lecture : les étudiants ou lycéens masculins consacrent 11h49 de leur journée à des activités physiologiques.
Champ : personnes de 15 ans et plus en France métropolitaine.
Source : Insee, enquête Emploi du temps 2009-2010.

A cela, il convient d'ajouter  :
-les mélodies fredonnées
-le temps passé à penser à toi
-les verres de pu-ehr près du ciel du balcon













Étudiants, lycéens Salariés Indépendants Chômeurs Femmes au foyer Retraités Ensemble
H F H F H F H F H F H F Total
Temps physiologique 11:49 12:10 11:09 11:23 10:59 11:28 11:57 12:07 12:09 12:18 12:24 11:36 11:53 11:45
Sommeil 9:10 8:59 8:05 8:15 7:54 8:17 8:45 8:47 8:49 8:38 8:49 8:24 8:35 8:30
Toilette, soins 0:49 1:08 0:53 1:03 0:51 1:02 0:56 1:11 1:03 1:07 1:12 0:57 1:07 1:02
Repas 1:50 2:03 2:11 2:05 2:14 2:09 2:16 2:09 2:17 2:33 2:23 2:15 2:11 2:13
Temps professionnel* et de formation dont : 4:48 4:42 5:50 4:48 7:35 5:01 0:49 0:21 0:04 0:12 0:04 3:55 2:39 3:15
Travail professionnel 0:33 0:24 5:03 4:07 6:48 4:35 0:38 0:13 0:02 0:10 0:03 3:03 1:54 2:27
Trajets domicile-travail/études 0:31 0:26 0:45 0:37 0:47 0:24 0:09 0:03 0:01 0:01 0:00 0:28 0:19 0:24
Études 3:40 3:49 0:01 0:02 0:00 0:00 0:00 0:01 0:00 0:00 0:00 0:22 0:25 0:24
Temps domestique 0:50 1:27 2:06 3:27 1:27 3:28 3:23 4:56 5:38 3:31 4:25 2:24 3:52 3:10
Ménage, cuisine, linge, courses… 0:40 1:11 1:11 2:36 0:52 2:37 2:16 3:54 4:16 1:56 3:47 1:23 3:03 2:15
Soins aux enfants et adultes 0:03 0:07 0:19 0:37 0:12 0:33 0:17 0:46 1:04 0:08 0:12 0:14 0:31 0:23
Bricolage 0:05 0:02 0:22 0:05 0:13 0:04 0:34 0:04 0:03 0:38 0:04 0:25 0:04 0:14
Jardinage, soins aux animaux 0:02 0:07 0:14 0:09 0:10 0:14 0:16 0:12 0:15 0:49 0:22 0:22 0:14 0:18
Temps de loisirs dont : 4:35 3:19 3:28 2:48 2:38 2:22 5:34 4:07 4:18 6:03 5:15 4:24 3:46 4:04
Télévision 1:27 1:19 1:52 1:27 1:23 1:10 2:39 2:22 2:38 3:07 2:53 2:13 2:00 2:06
Lecture 0:08 0:10 0:09 0:14 0:10 0:18 0:09 0:12 0:16 0:39 0:36 0:17 0:19 0:18
Promenade 0:09 0:18 0:10 0:12 0:10 0:10 0:25 0:19 0:18 0:30 0:24 0:17 0:17 0:17
Jeux, Internet 1:47 0:52 0:33 0:18 0:13 0:11 1:06 0:38 0:21 0:36 0:27 0:42 0:26 0:33
Sport 0:30 0:09 0:14 0:07 0:10 0:07 0:19 0:05 0:04 0:10 0:04 0:14 0:06 0:09
Temps de sociabilité (hors repas) dont : 1:12 1:24 0:43 0:45 0:42 0:46 1:04 1:13 0:54 0:55 1:01 0:51 0:57 0:54
Conversations, téléphone, courrier 0:22 0:39 0:16 0:19 0:15 0:21 0:20 0:23 0:17 0:16 0:20 0:17 0:21 0:19
Visites, réceptions 0:48 0:42 0:24 0:24 0:19 0:19 0:38 0:46 0:30 0:28 0:34 0:28 0:30 0:29
Temps libre (loisirs et sociabilité) 5:47 4:44 4:11 3:33 3:20 3:08 6:38 5:20 5:12 6:58 6:17 5:14 4:43 4:58
Transport (hors trajet domicile-travail) 0:47 0:58 0:44 0:49 0:38 0:55 1:13 1:16 0:56 1:00 0:50 0:50 0:53 0:52
Total 24 h 24 h 24 h 24 h 24 h 24 h 24 h 24 h 24 h 24 h 24 h 24 h 24 h 24 h