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jeudi 26 novembre 2015

LA MAUVAISE FOI

Un garçon à vingt pas de moi m'a regardé avec une lueur de crainte dans les yeux. J'ai pensé qu'il remarquait ma colère. Quand nous allions nous croiser, il s'est arrêté et, dans un espagnol vacillant, il m'a demandé si j'avais du feu. Oh, son adorable peur ne venait pas de mon visage mais de son incertitude. C'était peut-être la première fois qu'il osait aborder un étranger pour lâcher sa première phrase dans notre langue. J'ai fouillé mes poches et sorti mon briquet. Je le lui ai offert comme récompense pour ses progrès dans une langue étrangère.
Traduction libre d'un extrait* de Tanta gente sola de Juan Bonilla.


Plutôt que d'apprendre la conjugaison des verbes irréguliers
j'ouvre un essai, j'ouvre un roman
en me disant
que lire en espagnol, c'est aussi étudier.
*
Un muchacho a veinte pasos de mí me miró con un brillo de temor en los ojos. Pensé que se me notaba la cólera. Cuando íbamos a cruzarnos se detuvo y con vacilante español me preguntó si tenía fuego. Oh, su adorable temor no procedía de mi rostro, sino de su inseguridad. Tal vez era la primera vez que se atrevía a abordar a un extraño para soltar su primera frase en nuestra lengua. Me registré los bolsillos y saqué mi mechero. Se lo regalé como premio a sus progresos en una lengua extranjera.

jeudi 19 novembre 2015

Le devoir de lire

"Dès demain, le gouvernement pourrait décréter -on a vu des choses plus étranges- l'interdiction absolue que quiconque écrive une page supplémentaire. Ce décret ne viendrait pas à bout de la littérature. Bien que nous ne produirions pas un seul récit, un seul roman, un seul paragraphe de plus, nous avons des réserves suffisantes de fiction jusqu'à la fin du monde. Pensons maintenant à un autre décret : celui qui interdirait non pas l'écriture mais la lecture de fictions. Ce serait la fin de la littérature. Même ces écrivains qui disent n'écrire que pour eux-mêmes se lasseraient et la littérature cesserait d'exister."

Je fais ici une traduction libre d'un extrait de l'article Pedro y el lobo, acerca de la responsabilidad de ser lector (Pierre et le loup, à propos de la responsabilité d'être lecteur) de Juan Bonilla publié dans le n°117 (mai-juin) de la revue Clarín. 

mercredi 28 octobre 2015

L'identification (8 : les poètes)

-Ainsi tu es poète, Adán.
J'ai souri. Il répétait mon nom comme s'il s'agissait d'une blague d'un seul mot à mon sujet.
-Il vient de donner un récital dans une galerie de Salamanca -a ajouté Isabel pour me gêner.
-Salamanca ! Quelle classe ! -Il était clair que Rufina allait me demander quel genre de poésie j'écrivais.- Quel genre de poésie tu écris ?
-Quels genres de poésie existent ?
Ma réponse m'a plu et je l'ai notée mentalement pour m'en resservir dorénavant.
-Mauvaise et très mauvaise -a répondu Rufina avec un faux mépris.
-I, too, dislike it -j'ai dit en anglais.
-Tu dois être d'une famille fortunée -a dit Rufina, ignorant mon commentaire. Elle a ajouté ensuite une expression idiomatique à propos des mains et des nuages, dont j'ai supposé qu'elle disait la même chose de manière plus pittoresque. -Tu n'as pas besoin de travailler ?
Je n'étais pas sûr de savoir comment répondre. En Espagne, je m'étais déjà heurté à cette association entre poésie et argent, aggravée, dans mon cas, par la croyance que tous les américains, du moins ceux qui étaient à l'étranger, étaient riches.*

*Saliendo de la estación de Atocha est un roman américain de Ben Lerner que je lis dans sa version espagnole grâce à la traduction de Cruz Rodríguez Juiz. Il existe en français, traduit cette fois par Jakuta Alikavazovic et publié aux éditions de l'olivier.

A table ce soir-là, les hommes (1) étaient poètes et l'atmosphère
doucement familière. 
Dans la rue, embrassés
on s'est quittés. 
Je suis rentrée, 
sur les draps
brodées
les initiales n'étaient pas à moi.
La compagnie des poètes est portative
et ils voyagent avec moi.
Eux (1) mais d'autres aussi (2): Tous les poètes ont un toit, se sont dit Román Piña et Antonio Manilla, ils ont appelé leur anthologie La casa del poeta et je m'y sens mieux que chez moi.



(1) Javier Cánavas, Joan Payeras, David Pérez Vega, Román Piña.

(2) Juan Bonilla, par exemple :

ISLA DESIERTA

Alguien al ver los libros preguntó
cuál de entre todos llevarías
a una isla desierta. 
Entonces no supiste responder. 
Pero ahora que estás solo y en silencio 
contemplas las paredes atestadas
de libros, das por fin con la respuesta : 
hace tiempo que vives 
en una isla desierta. (3)

(3) dont je fais une modeste traduction :

ÎLE DéSERTE

Quelqu'un, voyant les livres demanda
lequel d'entre eux tu emporterais
sur une île déserte.
Alors, tu ne sus pas répondre.
Mais maintenant que tu es seul dans le silence
tu contemples les murs couverts
de livres, tu donnes enfin la réponse :
il y a longtemps que tu vis
sur une île déserte.