Je voudrais vous demander d'écrire des livres de tout genre sans hésiter devant aucun sujet… Quelle qu'en soit la banalité ou l'étendue. J'espère que, d'une façon ou d'une autre, vous avez en votre possession assez d'argent pour voyager et pour vivre dans l'oisiveté, pour contempler l'avenir et le passé du monde, pour rêvasser sur des livres et musarder aux coins des rues et laisser la ligne de la pensée s'enfoncer profondément dans l'eau du fleuve. Car je ne vous confine nullement dans le roman. Si vous vouliez me faire plaisir (et à moi et à des milliers de mes semblables), vous écririez des livres de voyages et d'aventures, de recherches et d'érudition, d'histoire et de biographie, de critique et de philosophie et de science. Et ce faisant, vous enrichiriez l'art de la fiction. Car les livres s'influencent, pour ainsi dire, réciproquement. Se trouver en tête à tête avec la poésie et la philosophie rendra la fiction meilleure.Virginia Woolf. Une chambre à soi.
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mardi 29 septembre 2015
Tuesday self portrait
lundi 22 septembre 2014
Une chambre à moi (1)
Depuis longtemps, je n'avais pas ouvert la boîte de Mamy et le bruit du couvercle m'a emmenée ailleurs alors même que passaient des gens, dans la rue, qui parlaient fort comme chez eux, qui m'ont semblé être chez moi.
Je dis encore chez toi. Je dis aussi chez nous. Chez vous, parfois.
Je garde une trace de mon grand appartement (2) dans la mémoire de mon appareil photo comme un foyer nomade, portatif, permanent.
Et je me demande parfois : qui dort dans cette chambre, depuis qu'elle n'est plus à moi ?
(1) "Si Mrs. Seton et sa mère, et la mère de sa mère avaient appris le grand art de gagner de l'argent, si elles avaient, comme leurs pères et leurs grands-pères, fait des legs destinés à la création de chaires ou de maîtrises de conférences, et de prix, et de bourses affectées à une personne de leur propre sexe, nous aurions pu dîner seules ici, de façon très acceptable, avec un perdreau et une bouteille de vin; nous aurions pu, sans pour cela faire preuve d'une confiance exagérée, escompter une vie agréable et honorable à l'abri d'une profession généreusement rétribuée. Nous aurions pu explorer ou écrire; flâner à travers les lieux les plus vénérables de cette terre; rester en contemplation, assises sur les marches du Parthénon, ou nous rendre à dix heures au bureau, puis rentrer tranquillement chez nous à quatre heures et demie pour écrire un petit poème."
Virginia Woolf. Une chambre à soi.
vendredi 15 août 2014
Le cabinet des rêves 188
Toute la nuit dernière j'ai rêvé à Katherine Mansfield et je me demande ce que sont les rêves. Ils suscitent tellement plus d'émotion que ne le fait la pensée; il semblait que Katherine fût revenue en personne : je l'avais devant moi, elle faisait naître en moi des sentiments fervents; elle avait cessé d'être cette reconstitution voulue, d'après mémoire, qu'elle est désormais lorsque je pense à elle. Mais, comme toujours après un rêve nocturne, une certaine émotion persiste dans la journée qui suit; et cela bien que j'aie oublié ce qui se passait dans ce rêve, sauf que Katherine était allongée sur un divan, dans une pièce, à un étage très élevé, et qu'elle était entourée d'une foule de femmes au visage triste. Mais d'une certaine façon j'avais le sentiment de sa présence, d'une présence de nouveau vivante, bien plus que cela ne m'arrive de jour.
Virginia Woolf. Journal. 7 juillet 1928
M. a fait du tri dans ses papiers mais, soudain, il s'aperçoit qu'il lui manque un ticket de caisse important.
Il va fouiller dans la poubelle mais il pense que c'est plutôt en haut (?) qu'il l'a jeté.
Rêve du 7 août 2014
vendredi 8 août 2014
Le cabinet des rêves 187
Mon entrée interrompit de la Mare, qui faisait le long récit d'un rêve dans lequel il avait vu Napoléon avec des yeux de rubis, etc. Voilà Yeats lancé, avec véhémence, même, s'enflammant et pataugeant un peu, sur le chapitre des rêves; ceux qui sont en couleurs sont rares et veulent dire… je ne me souviens plus quoi. De la Mare raconta un autre rêve, très mystérieux, concernant un livre plein de cercles; le cercle extérieur noir, le cercle intérieur bleu et ainsi de suite. Yeats l'identifia aussitôt comme un rêve que fait l'âme quand elle est en proie à un état particulier; je ne sais plus lequel. Il dit que Tagore lui avait raconté que, jeune homme, il avait une fois eu un rêve qui, s'il parvenait à le retrouver, ne le quitterait plus. Ils passèrent ainsi aux états de rêve et aux états de l'âme, comme d'autres parlent de Beaverbrook et du libre-échange; enfin de sujets banals.Virginia Woolf. Journal. Samedi 8 novembre 1930
Je suis dans une salle de classe dont le fond n'est pas éclairé.
Je fais faire de la grammaire à des collégiens qui me sont indifférents -mais moi aussi, j'y suis indifférente- ou hostiles.
Un de mes collègues me dit que les syndicats sont mécontents de moi parce que je ne fais pas faire d'improvisations aux élèves et je pense : Ah mais oui ! C'est vrai ! J'avais complètement oublié que je pouvais faire ça !
Plus tard, à la fin du cours, je me heurte aux filles du fond -les réfractaires- et, en discutant, on s'aperçoit qu'elles n'ont aucune raison à cette mauvaise humeur !
Sur le tableau, il y a un petit mot fleuri de mon collègue -plus âgé- qui leur est destiné.
Je leur dis -et on en rit- : Il n'y a que les vieux pour vous aimer !
Rêve du 13 juillet 2014
mardi 1 juillet 2014
Tuesday self portrait
Cette ébauche squelettique de ma journée demanderait à être rehaussée de toutes sortes de couleurs variées. Aujourd'hui il faisait gris et venteux sur le chemin; hier, un temps généreux et dégagé : soleil jaune inondant les blés et chaleur dans la vallée. Ces deux jours diffèrent énormément; tous deux sont parmi les plus heureux de ma vie, c'est-à-dire parmi ces jours heureux qui se confondent, mûrs, suaves, pleins de santé; le pain quotidien, car rien d'étrange ni d'extravagant n'est survenu; simplement la journée s'est déroulée tout droit, harmonieusement, selon ce que la vie peut offrir de meilleur dans un pays comme celui-ci; ce qui me fait souhaiter d'en obtenir encore beaucoup d'autres semblables : des mois entiers !Virginia Woolf. Journal. Jeudi 22 août 1929
C'est à Tokyo que j'ai commencé à lire le Journal de Virginia Woolf. Le thé infusait, je tournais quelques pages... l'heure devenait anglaise.
mercredi 25 juin 2014
Là, c'est le jour où j'ai voulu en savoir davantage
sur le voyage de Gertrude Stein à Majorque, où j'ai appris que cette phrase-là, elle l'avait écrite à son ami Robert Graves -dont je venais, tout juste, de voir la description dans le Journal de Virginia Woolf*- et qu'elle y avait écrit un long poème charnel sur sa relation avec Alice Toklas.
Baise mes lèvres. Elle les a baisées.
Baise mes lèvres à nouveau. Elle les a baisées à nouveau.
Baise mes lèvres encore et encore et encore à nouveau et elle les a [baisées encore et encore et en corps à nous vaut.
J'ai des plumes.
De grands poissons.
Penses-tu
à des abricots. Nous les trouvons très beaux. Ce n'est pas [seulement
leur couleur c'est leur noyau qui nous charme. Nous y [trouvons une
différence.
Lève bas-ventre est si étrange.
Je suis venue pour en parler.
Un choix de raisins secs bon leurs raisins les raisins sont bons.
Différence ton nom.
Questionne et jardine.
Il pleut. N'en parle pas.
Mon bébé est chou tout rose. Je veux lui dire une chose.
Chandelles
de cire. Nous avons acheté beau cou beaucoup de [chandelles de cire.
Certaines sont décorées. Personne ne les a [allumées.
Je ne fais pas mention des roses.
Exactement.
Questionne et beurre.
Je trouve le beurre très bon.
L'Éve bas-ventre est si douce.
Lève bas-ventre grassement.
N'est-ce pas que cela t'étonne.
Tu me désirais intensément.
Dis-le à nouveau.
Fraise.
Lève transporte bas-ventre.
Lève douceur bas-ventre.
Chante jusqu'à moi dis-je.
Certaines sont des épouses pas des héros.
Lève bas-ventre simplement.
Chante jusqu'à moi dis-je.
Lève bas-ventre. Un réfléchi.
[...]
Gertrude Stein. Lève bas-ventre. Traduction de Christophe Lamiot Enos.
*Imaginez un homme aux yeux comme des boulons, chemise bleue, tête nue, les cheveux ébouriffés, en pardessus bleu, planté sur le seuil, le regard fixe, à quatre heures et demie, vendredi. "Mrs Woolf ?" Et moi qui craignais et devinais là quelque génie national; quelque jeune homme résolu à épancher son coeur, je l'expédiai en hâte au sous-sol où il déclara : "Je suis Graves. Je suis Graves." Tout le monde le dévisagea. Il avait l'air d'avoir traversé les airs à cent à l'heure, pour se poser un instant là. Enfin, il monta. Et moi, maligne que je suis, je compris que m'avancer la bouilloire à la main, que j'avais saisie avec une lavette, était précisément la méthode, l'attitude, la pose qui convenait. Le pauvre garçon n'est qu'emphase, professions de foi et affectation. Il a une frustre ressemblance avec Shelley malgré un nez bosselé et des traits brouillés. Mais avoir conscience d'être un génie ne vaut rien à personne. Il resta jusqu'à sept heures et quart (nous devions aller voir César et Cléopâtre, une pièce étrange, romantique, ampoulée de Bernard Shaw à ses débuts et nous dûmes le lui dire, car il était englué dans les délices d'une description de sa manière de vivre, comme jamais abeille ne le fut dans son miel. Il fait la cuisine; sa femme, le ménage. Ils ont quatre enfants à l'école communale; les villageois leur donnent des légumes; ils se sont mariés à l'église; sa femme porte son nom de Nancy Nicholson, refuse d'aller à Garsington, lui a déclaré : Il me faut une maison qui ne coûte rien, au bord d'une rivière, dans un village au clocher carré, proche, mais pas trop, de la voie ferrée -toutes choses qu'il lui a procurées, n'ignorant pas qu'elle sait ce qu'elle veut. Du fait qu'elle porte son nom de Nicholson, ses amis se sont partagés en deux clans, les moutons et les chèvres. Dans tout ce bavardage nous n'avons vu que l'égocentrisme habituel des jeunes gens - d'autant plus que celui-là nous a fourni l'information, qu'on ne lui demandait pas, qu'il descend du doyen recteur évêque von Ranker. Etc., etc., et cela, uniquement pour avoir l'occasion de dire qu'il méprise ces gens. Ce n'en est pas moins un charmant jeune homme, ingénu, écervelé; mais pourquoi notre âge nous vaut-il de subir ces pesantes justifications ? Assurément autrefois on pouvait vivre simplement sans avoir à le proclamer. J'ai cherché, peut-être, puisque c'est là ma faiblesse, à m'insinuer dans ses bonnes grâces, mais L. est resté implacable. Puis on nous offrit un billet d'entrée pour un match de coupe, Graves étant venu à Londres, pour la première fois depuis six ans, tout exprès pour y assister. Il ne peut voyager en train sans être malade; est passablement fier de sa sensibilité; mais que voulez-vous ? Il faut bien qu'il y ait aussi des gens sensibles, des benêts bredouillants, bégayants qui peut-être mettent en valeur leur petit coin de l'Oxfordshire.
Virginia Woolf. Journal. Lundi 20 avril 1925
mercredi 11 juin 2014
Là, c'est le quatrième
ou
cinquième jour
où
je n'avais toujours pas d'inspiration mais, quand j'ai pensé je devrais peut-être arrêter d'écrire, ça a sonné comme
arrêter de vivre.
Quand il m'arrive de me réveiller de bonne heure, je me complais surtout dans l'idée d'une entière journée de solitude; d'une journée tranquille, où n'avoir pas à donner le change, me laisser paisiblement glisser dans les eaux profondes de mes pensées; naviguer dans le monde souterrain.
Virginia Woolf. Journal. 27 juin 1925
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