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jeudi 24 septembre 2015




Comme les hommes, les pays ont une noblesse qu'on ne peut connaître que par l'approche et la fréquentation amicale. Et il n'y a pas de plus puissant outil d'approche et de fréquentation que la marche à pied. 
(…) Le plus magique instrument de connaissance, c'est moi-même. Quand je veux connaître, c'est de moi-même que je me sers. C'est moi-même que j'applique, mètre par mètre, sur un pays, sur un morceau de monde, comme une grosse loupe. Je ne regarde pas le reflet de l'image; l'image est en moi. Le grossissement, c'est au milieu de mes nerfs, de mes muscles, de mes artères et de mes veines qu'il s'écarte. Il n'est pas question de théâtre antique, d'arc de triomphe, d'alignement de pierres tombales : la connaissance que j'ai des choses est aussi entièrement moderne que le battement de mon coeur, et les jouissances de ma curiosité successivement satisfaite me font vivre en leur succession comme les battements de mon coeur. A ce moment-là, le monde extérieur est dans un mélange si intime avec mon corps qu'il m'est impossible de faire le départ entre ce qui m'appartient et ce qui lui appartient. L'instinct supérieur qui accorde le sens de ma vie au flux de mon sang, l'accorde avec la même exquise intelligence à l'architectonie des volumes et des couleurs de la matière dans laquelle je vis et je marche. 
Jean Giono. Rondeur des jours. 
Et puis, parfois, je ne marche pas.

jeudi 17 septembre 2015

La part animale

Aucun 
de ceux que j'appelle ici
mes amis
mes copains
n'est humain.
J'étais nettoyé de tout souvenir humain. Ah ! oui tout. Il ne me restait plus de souvenir en moi, ni d'une ligne de visage, ni d'une couleur d'oeil, ni d'un timbre de voix. Rien. Mais j'étais extraordinairement sensible aux taches d'ombre et de lumière que la bise promenait sur le monde et dont les reflets me touchaient ici au fond; j'entendais dans le coin du ciel le battement d'aile d'un faucon; je commençais à comprendre les odeurs, les bruits, les formes qui s'imprimaient dans mes mains et à leur donner une valeur par rapport à moi. J'avais cessé d'avoir affaire avec des hommes, et des femmes, mes semblables. J'étais obligé de me mêler dans les grands sentiments du granit, dans la psychologie des montagnes, des forêts, des torrents, des vents et des révolutions du soleil, dans le grommellement de toutes les bêtes autour de moi, depuis la puce arpenteuse de l'eau jusqu'à l'aigle qui criait son "oh hi oh hi" sur les terrasses du Ferrand. 
Moi, à quatre pattes, j'étais heureux à en grogner comme un blaireau. 
Jean Giono. Rondeur des jours. 

mardi 1 septembre 2015

Tuesday self portrait

Il y a des moments où il faut se précipiter à la poursuite de l'espérance. L'air dans lequel on vivait, on le sent soudain qui se solidifie autour de vous comme du ciment. Ce qui vivait autour de vous n'est plus qu'une peinture sur la pierre qui vous emmaillote. Un jour on perd une fleur de sauge, l'autre jour on perd un arbre, puis un lambeau de forêt, puis un fleuve tout entier avec ses roseaux et ses poissons : ce qui était là devant vous, dressé en profondeur avec ses volumes et toutes les délicieuses avenues qui y sont entrecroisées de tous les côtés, on se précipite, saisi d'angoisse, et en effet, on le touche, peint, plat, plâtreux, mort. Comme si, brusquement, on était dans un canton de l'existence où il ne reste plus que des symboles, on habite des fresques de la vie. Elles vous entourent des quatre côtés avec des murs. La perspective et la couleur jouent cruellement avec vos désirs. Dans l'alanguissement du ciel le plus océanique votre main ne trouve pas d'issue. C'est alors qu'il faut mourir, c'est plus logique. Il est impossible de rester en désaccord. L'accord est la seule joie du monde; et de ce côté il est encore là, et soumis à votre volonté; ou bien, c'est alors qu'il faut s'arracher et non pas fuir mais poursuivre. C'est l'effort le plus barbare du monde mais le plus beau. Quand il faut faire le premier pas, avec les gestes tous entravés de bandelettes de pierre, avec une âme, un coeur et un foie de goudron, et la cire qui vous cachette les narines et votre ventre est mou comme un épi malade et on vous a retiré les entrailles avec un crochet de fer. Et faire le premier pas; et puis les autres pas !

Jean Giono. Vie de Mademoiselle Amandine in Rondeur des jours. 

samedi 22 août 2015

¡ no fue pan comido !

littéralement : ça n'a pas été du pain mangé !
autrement dit : 
c'était pas d'la tarte !
(il m'arrive de le penser, à la fin d'une journée)


Les jours commencent et finissent dans une heure trouble de la nuit. Ils n'ont pas la forme longue, cette forme des choses qui vont vers des buts : la flèche, la route, la course de l'homme. Ils ont la forme ronde, cette forme des choses éternelles et statiques : le soleil, le monde, Dieu. La civilisation a voulu nous persuader que nous allions vers quelque chose, un but lointain. Nous avons oublié que notre seul but, c'est vivre et que vivre nous le faisons chaque jour et tous les jours qu'à toutes les heures de la journée nous atteignons notre but véritable si nous vivons. Tous les gens civilisés se représentent le jour comme commençant à l'aube ou un peu après, ou longtemps après, enfin à une heure fixée par le début de leur travail; qu'il s'allonge à travers leur travail, pendant ce qu'ils appellent "toute la journée"; puis qu'il finit quand ils ferment les paupières. Ce sont ceux-là qui disent : les jours sont longs. 
Non, les jours sont ronds. 
Nous n'allons vers rien, justement parce que nous allons vers tout, et tout est atteint du moment que nous avons tous nos sens prêts à sentir. Les jours sont des fruits et notre rôle est de les manger, de les goûter doucement ou voracement selon notre nature propre, de profiter de tout ce qu'ils contiennent, d'en faire notre chair spirituelle et notre âme, de vivre. Vivre n'a pas d'autre sens que ça. 
Jean Giono. Rondeur des jours.