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lundi 16 novembre 2015

Poésie du manteau / Poesía del abrigo (fragments d'insularité)

L'évocation de l'hiver divisa la cour en deux : ceux qui savaient et les autres : ceux qui ne connaissaient de l'île que les manches courtes, les pieds nus sur le sable.
L'évocation de l'hiver nous fit frissonner, nous qui savions, alors qu'il ne faisait pas froid, ce jour-là.
Je ne porte pas encore d'écharpe, encore moins de manteau. 
Mais j'ai souvent avec moi La luz y el frío (La lumière et le froid) que Joan Payeras m'offrit un soir de chance.
Je fais de sa poésie mon talisman contre le mois de janvier. 

Evocar el invierno dividió el patio en dos : los que sabían y los otros : los que de la isla sólo conocían las mangas cortas, los pies desnudos sobre la arena.
Evocar el invierno nos hizo tiritar, nosotros que sabíamos, mientras que no hacía frío aquel día.
Todavía no llevo bufanda, aún menos abrigo.
Pero a menudo me llevo La luz y el frío. Me lo regaló Joan Payeras, una noche de suerte.
Su poesía es mi talismán contra el enero.
Un hiver à Majorque 

Sentarse al sol de invierno. Abrocharse el abrigo, anudarse la bufanda. Contemplar el esplandor de la mañana como si todo acabara de nacer, como si el árbol, las sillas de la terraza, el césped y el horizonte estuvieran ahí por primera vez, en esta perfecta claridad, con el fulgor inasible que tiene lo que aparece y, casi al instant, se apaga. 
Joan Payeras. La luz y el frío.

(c'est moi qui, ici, en fais une traduction)
Un hiver à Majorque  
S'asseoir au soleil d'hiver. Attacher son manteau, nouer son écharpe. Contempler la splendeur du matin comme si tout venait de naître, comme si l'arbre, les chaises de la terrasse, la pelouse et l'horizon étaient là pour la première fois, dans cette clarté parfaite, avec l'éclat insaisissable de ce qui apparait et, presque aussitôt, s'éteint.

mercredi 28 octobre 2015

L'identification (8 : les poètes)

-Ainsi tu es poète, Adán.
J'ai souri. Il répétait mon nom comme s'il s'agissait d'une blague d'un seul mot à mon sujet.
-Il vient de donner un récital dans une galerie de Salamanca -a ajouté Isabel pour me gêner.
-Salamanca ! Quelle classe ! -Il était clair que Rufina allait me demander quel genre de poésie j'écrivais.- Quel genre de poésie tu écris ?
-Quels genres de poésie existent ?
Ma réponse m'a plu et je l'ai notée mentalement pour m'en resservir dorénavant.
-Mauvaise et très mauvaise -a répondu Rufina avec un faux mépris.
-I, too, dislike it -j'ai dit en anglais.
-Tu dois être d'une famille fortunée -a dit Rufina, ignorant mon commentaire. Elle a ajouté ensuite une expression idiomatique à propos des mains et des nuages, dont j'ai supposé qu'elle disait la même chose de manière plus pittoresque. -Tu n'as pas besoin de travailler ?
Je n'étais pas sûr de savoir comment répondre. En Espagne, je m'étais déjà heurté à cette association entre poésie et argent, aggravée, dans mon cas, par la croyance que tous les américains, du moins ceux qui étaient à l'étranger, étaient riches.*

*Saliendo de la estación de Atocha est un roman américain de Ben Lerner que je lis dans sa version espagnole grâce à la traduction de Cruz Rodríguez Juiz. Il existe en français, traduit cette fois par Jakuta Alikavazovic et publié aux éditions de l'olivier.

A table ce soir-là, les hommes (1) étaient poètes et l'atmosphère
doucement familière. 
Dans la rue, embrassés
on s'est quittés. 
Je suis rentrée, 
sur les draps
brodées
les initiales n'étaient pas à moi.
La compagnie des poètes est portative
et ils voyagent avec moi.
Eux (1) mais d'autres aussi (2): Tous les poètes ont un toit, se sont dit Román Piña et Antonio Manilla, ils ont appelé leur anthologie La casa del poeta et je m'y sens mieux que chez moi.



(1) Javier Cánavas, Joan Payeras, David Pérez Vega, Román Piña.

(2) Juan Bonilla, par exemple :

ISLA DESIERTA

Alguien al ver los libros preguntó
cuál de entre todos llevarías
a una isla desierta. 
Entonces no supiste responder. 
Pero ahora que estás solo y en silencio 
contemplas las paredes atestadas
de libros, das por fin con la respuesta : 
hace tiempo que vives 
en una isla desierta. (3)

(3) dont je fais une modeste traduction :

ÎLE DéSERTE

Quelqu'un, voyant les livres demanda
lequel d'entre eux tu emporterais
sur une île déserte.
Alors, tu ne sus pas répondre.
Mais maintenant que tu es seul dans le silence
tu contemples les murs couverts
de livres, tu donnes enfin la réponse :
il y a longtemps que tu vis
sur une île déserte.

lundi 19 octobre 2015

Un café poétique (fragments d'insularité)

Mon voisin buvait son café avec le journal. 
Moi avec un poète majorquin.
                  GEOGRAFÍA

Tu lápiz traza a mano alzada
el perfil de un país que no conoces
fronteras
              ríos
                    cordilleras
incluso las ciudades se convierten
en manchas al azar sobre el papel

una enorme extensión de nada
que culminas con un punto final
una muesca invisible que eres tú
perdido sin remedio en un lugar

que ni siquiera existe

Joan Payeras. Calle del mar

et je me permets d'en faire ce que j'appellerais volontiers une traduction à main levée.

GEOGRAPHIE
ton crayon trace à main levée
le profil d'un pays que tu ne connais pas
montagnes
rivières
cordillères
même les villes se changent 
en taches au hasard sur le papier

une énorme extension de rien 
que  tu culmines avec un point final
une mortaise invisible que tu es toi
perdu sans issue dans un lieu 

qui n'existe même pas