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mardi 24 mai 2016

Tuesday self portrait

Il y a beaucoup d'individus qui sentent leur vie comme la matière d'un récit minutieux, ils s'y sont installés, suspendus à son hypothétique ou future relation. Ils n'y réfléchissent pas beaucoup, ce n'est qu'une façon de vivre les choses, une façon accompagnée, disons, comme s'il y avait en permanence des spectateurs ou des témoins fixes de leurs activités et de leurs passivités, y compris de leurs démarches les plus futiles et de leurs moments creux. Cette rêverie narcissique de tant de nos contemporains, parfois appelée "conscience" est peut-être un succédané de la vieille idée ou de la vague connaissance de l'omni présence de Dieu, qui avec son oeil était attentif à la vie de chacun, c'était très flatteur au fond, très réconfortant en dépit des contreparties, c'est à dire de l'élément de menace et de châtiment implicite et de la terrifiante croyance que rien ne pouvait être caché tout à fait et à tout jamais; quoi qu'il en soit, trois ou quatre générations ne suffisent pas pour que l'homme accepte que sa laborieuse existence se passe sans que personne y assiste ni la contemple ni s'y penche jamais, sans que personne la juge ni la désapprouve.  
Javier Marías. Danse et rêve. 

jeudi 18 février 2016

Partie de ping pong avec Kim Jong-un

C'est un jour de bonne fortune que j'empruntai, sans rien connaître de lui, un livre de Ricardo Piglia. 
Ce n'est qu'après avoir fini de le lire que, non seulement je m'aperçus que j'avais déjà cité son nom mais aussi que, en me documentant sur lui, je lus l'article que David Pérez Vega lui avait consacré sur son blog de critiques littéraires. 
Bien que je partage les préventions de Javier Marías (1) qui sont aussi celles de Margaret Atwood (2), il me plait, parfois, de rencontrer des auteurs et j'en compte même parmi mes amis.
Une autre bonne fortune me fit découvrir David très peu de temps avant la présentation de son livre à Palma. Ce en quoi la rencontre de cet auteur eut d'inédit pour moi, c'est qu'elle eut lieu en espagnol. 
Plus tard, quand je lus Los insignes, je fus bien obligée de reconnaître mes points communs avec le dirigeant de la Corée du nord. 
En effet, dans le roman de David, c'est en effectuant une recherche sur Garcia Lorca que Kim Jong-un découvre le blog littéraire écrit par Ernesto Sánchez, un poète espagnol, avec qui il entre en contact, à la plus grande surprise de ce dernier. 
"Au début, j'ai cru, comme tu le comprendras, Kim Jong-un, que tout ceci était une blague. Ça ne se pouvait tout simplement pas que m'ait écrit un mail le nouveau président de la Corée du nord -quasiment l'ultime représentant du rêve d'égalité entre les hommes, le fléau du capitalisme sauvage- et qu'il s'exprime dans un espagnol plus que correct."(3)
Ce dialogue souvent désopilant permet non seulement à David Pérez Vega de faire une critique très acerbe du milieu de la poésie espagnole mais également à son personnage Ernesto Sánchez de donner quelques leçons à Kim Jong-un : 
"Tomber d'un âne… Tu ne connais pas cette expression, Kim Jong-un ? Ah oui, excuse-moi, c'est que, parfois, je vais un peu vite et comme je vois que tu parles très bien et que tu sembles tout comprendre, je ne me rends pas compte que je devrais parler plus lentement et soigner mes expressions. "Tomber d'un âne" signifie dire du mal, critiquer durement…"(4)


"Tu ne dédierais aucun vers à ce fien ? Comment ? Ah ! chien ! Quand tu te fâches, ta prononciation empire… Bon, allez, ne t'énerve pas, s'il te plait, ce n'était pas mon intention… Bois un peu de ton verre de jus et, pendant que tu te calmes, je continue à te raconter."(5)

Si, lors de notre deuxième rencontre (6), David ne manifesta aucun signe d'impatience face à mon peu de maîtrise de la syntaxe espagnole et ma piètre prononciation, je ne le dois qu'à sa bonne éducation car il aurait légitimement pu se fatiguer rapidement de m'écouter parler encore plus mal que n'importe quel enfant de son pays. 
Avant de le quitter, j'aurais voulu lui dire que j'étais en train de lire, sans tant de difficultés et avec grand plaisir, un autre livre de Ricardo Piglia. Mais je pensai qu'il était raisonnable d'espérer avoir gagné en assurance dans sa langue si, un autre jour, j'avais la chance de le revoir plutôt que d'en être réduite à lui confesser en bredouillant mon identification totale avec un des personnages cités dans le livre. 

"Quand j'étais étudiant et que je vivais à La Plata, je gagnais ma vie en enseignant l'espagnol à des gens de droite tchèques, polonais et croates que l'avancée de l'histoire avait expulsés de leurs territoires. 
Le Congrès pour la Liberté de la Culture, une organisation de soutien aux anticommunistes de l'Europe de l'est, les protégeait et faisait ce qu'il pouvait pour les aider. A La Plata, ils avaient passé un accord avec l'université et embauché des étudiants en littérature pour leur enseigner un peu de grammaire espagnole. Je connus beaucoup de cas pathétiques, pendant ces années, mais aucune histoire aussi triste que celle de Lazlo Malamüd. Il avait été un critique célèbre et professeur de littérature à l'université de Budapest et c'était le plus grand expert de l'Europe centrale de l'oeuvre de José Hernandez. 
Il lisait correctement l'espagnol mais il ne pouvait pas le parler. Il connaissait le Martín Ferrio par coeur et cela constituait son vocabulaire de base. Il était venu là avec l'espoir d'obtenir un poste à l'université et, pour cela, il devait seulement être capable d'enseigner en espagnol. On lui avait demandé de prononcer une conférence à la Faculté des Humanités où était Hector Azeves et de cette conférence dépendait son avenir. La date approchait et il était paralysé de terreur. 
L'université me payait dix pesos par mois et je devais apporter une espèce de liste avec la signature de Malamüd qui garantissait sa présence. Je le voyais trois fois par semaine. Il parlait avec moi une langue imaginaire, pleine de r gutturaux et d'interjections gauchistes. Comme il pouvait, il essayait de m'expliquer le désespoir que cela lui provoquait de se voir condamné à s'exprimer comme un enfant de trois ans. L'imminence de la conférence le plongeait dans une telle panique qu'il ne parvenait pas à avancer plus loin que les verbes de la première conjugaison."(7)

J'ai traduit librement tous les extraits cités. 
De Lección pasada de moda. Letras de lengua de Javier Marías, de Los insignes de David Pérez Vega ainsi que de La ciudad ausente de Ricardo Piglia. 
 (1)
"A l'heure d'étudier la littérature, je crois que ce dont il y a à parler est le texte et rien de plus que le texte. Qu'on ait, ensuite, une information sur qui l'a écrit et que cela puisse nous aider à mieux comprendre le texte, c'est bien mais que cette information externe au texte soit ce qui motive à l'étudier, cela me parait de la folie et, cependant, cela se passe de plus en plus. Ceci, c'est de la sociologie, pas de la littérature. A la fin, ce qu'on étudie, ce sont les textes : on n'étudie pas les biographies. Que je sache, il n'existe pas encore de licence en biographie littéraire.
Il y a des lecteurs qui m'écrivent qu'un ou plusieurs de mes livres leur ont plu et que c'est pourquoi ils aimeraient beaucoup me connaître. J'ai du mal à voir la relation entre ces deux choses. Si quelqu'un a beaucoup aimé un livre, je ne vois pas ce que peut lui apporter le désir de connaitre la personne qui l'a écrit. Parfois, s'il me semble que la personne est très aimable et qu'elle mérite une réponse, je lui réponds quelque chose comme : que je sois ici en chair et en os est un accident passager qui sera résolu. Aujourd'hui, il n'arrive à personne de dire, en lisant Madame Bovary ou Bouvard et Pécuchet, qu'il aimerait connaître Flaubert parce que Flaubert n'est pas ici en chair et en os et que cela n'importe à personne qu'il le soit ou pas. L'écrivain est l'encre et le papier : qu'il soit de chair et d'os pendant un moment est un pur accident et temporaire, en plus."

(2) 

"Que tu aimes le pâté ne signifie pas que tu veuilles connaître le canard"

(3)
"Al principio creí, como comprenderás, Kim Jong-un, que todo esto era una broma. No podía ser, simplemente, que me estuviese escribiendo un email el nuevo presidente de Corea del Norte -el casi último representante del sueño de igualdad entre los hombres, el azote del capitalismo salvaje-, y que se expresara en un español más que correcto."

(4)
"Caer de un burro… ¿no conoces la expresión, Kim Jong-un? Sí, disculpa, es que en ocasiones me acelero y como veo que hablas muy bien y que pareces entenderlo todo, no me doy cuenta de que debería hablar más despacio y cuidar mis expresiones. "Poner a caer de un burro" significa poner a parir, criticar duramente…"

(5)
"¿Ni un verso dedicarías a ese pego? ¿Cómo? ¡Ah, perro! Cuando te enfadas pronuncias peor la erre doble… Bueno, venga, no te sulfures, por favor, que no era mi intención… Bebe un poco del vaso de zumo y mientras te calmas te sigo contando."

(6)
En compagnie de sa charmante fiancée, lors d'un dîner madrilène que je vécus comme un bon moment pendant qu'à eux deux, il dut paraître très laborieux. 

(7)
Cuando era estudiante y vivía en La Plata, me ganaba la vida enseñando español a los derechistas checos, polacos y croatas a los que el avance de la historia estaba expulsando de sus territorios. (…) El Congreso por la Libertad de la Cultura, une organización de apoyo a los anticomunistas de Europa del Este, los protegía y hacía lo que podía por ayudarlos. En La Plata habían hecho un acuerdo con la universidad y contrataban a estudiantes de literatura para enseñarles un poco de gramática española. Conocí muchos casos patéticos en esos años, pero ninguna historia tan triste como la de Lazlo Malamüd. Había sido un crítico famoso y profesor de literatura en la Universidad de Budapest y era el mayor experto centroeuropeo en la obra de José Hernandez. 
(…) Leía correctamente el español, pero no podía hablarlo. Se sabía el Martín Ferrio de memoria y ése era su vocabulario básico. Había venido acá con la ilusíon de conseguir un cargo en la universidad y para obtenerlo sólo tenía que ser capaz de enseñar en español. Le habían pedido que dictara una conferencia en la Facultad de Humanidades, donde estaba Héctor Azeves, y de esa conferencia dependía su futuro. La fecha se acercaba y estaba paralizado de terror. 
(…) La universidad me pagaba diez pesos por mes y yo tenía que llevar una especie de planilla con la firma de Malamüd garantizando la asistencia. Lo veía tres veces por semana. Hablaba conmigo en un idioma imaginario, lleno de erres guturales y de interjecciones gauchescas. A media lengua trataba de explicarme la desesperación que le producía verse condenado a expresarse como un chico de tres años. La inminencia de la conferencia lo tenía sumido en tal pánico, que no lograba avanzar más allá de los verbos de la primera conjugación. 

lundi 8 février 2016

Belle île en terre (fragments d'insularité)

Au fil des ans, je suis de plus en plus convaincu non seulement que la Communauté de Madrid a besoin de son actuelle distinction mais aussi qu'elle est assurément la zone du pays la plus isolée, la plus conforme avec elle-même et ses limites mais aussi la plus incomprise. Elle se trouve si isolée au sens figuré que, même entourée de terre, elle partage le caractère des îles, du moins quelques traits. Elle est facile d'accès, certes, et, sans doute, regarde dehors, autour d'elle, elle ne reste pas indifférente à ce qui se passe au-delà de son entourage. Mais elle se caractérise par le fait d'attendre peu ou rien de l'extérieur, d'avoir conscience qu'elle doit se débrouiller seule en cas de problèmes, que personne ne viendra jamais à son secours ni ne compatira avec elle, qu'elle ne doit compter, en principe, que sur ses propres forces ou sa résistance.
Javier Marías. Vida del fantasma. (traduction libre)
Ainsi, pensant gagner la terre ferme, 
j'allai connaître une autre forme d'insularité. 

mardi 14 avril 2015

Tuesday self portrait

Mon père était fort conscient qu'un homme qui passe ses journées enfermé dans une salle avec toujours les mêmes peintures, pendant des heures chaque matin et quelques après-midi assis sur sa petite chaise sans autre chose à faire que de surveiller les visiteurs et regarder les toiles (même les mots croisés leur sont interdits), pouvait devenir fou et représenter une menace, ou nourrir une haine mortelle envers les toiles en question. C'est pour cela qu'il s'est personnellement occupé, pendant toutes ses années de Prado, de changer chaque mois l'affectation des gardiens, pour qu'au moins ils ne voient les mêmes toiles que pendant trente jours et que leur haine s'apaise, ou change d'objet avant qu'il ne soit trop tard. 
(…)
"Eh bien, Mateu, il vous plait si peu ?
-J'en ai marre de cette grosse", répondit Mateu. Il ne supportait pas Sophonisbe. "Je ne peux pas la voir avec ses perles", ajouta-t-il (il est vrai qu'Artémise est grosse et porte des perles autour du cou et au front sur le Rembrandt). "La petite servante qui remplit sa coupe a l'air plus jolie, mais il n'y a pas moyen de bien voir sa figure."
Mon père ne put éviter une réponse narquoise, c'est-à-dire, étonnée et logique : 
"Eh oui, dit-il, il a été peint comme ça, la grosse de face, bien sûr, et la servante de dos."
Le pyromane Mateu éteignait de temps à autre son briquet quelques secondes, mais sans l'écarter de la toile, puis il le rallumait et recommençait à chauffer le Rembrandt. Il ne regardait pas Ranz. 
"Voilà ce qui ne va pas, dit-il : Qu'il ait été peint de cette façon pour toujours et qu'on ne puisse pas savoir ce qui se passe, vous voyez, monsieur Ranz, il n'y a pas moyen de voir la figure de la fille ni de savoir ce que fabrique la vieille du fond, on ne voit que la grosse avec ses deux colliers qui n'en finit pas de prendre la coupe. Qu'elle l'avale, bordel, que je puisse voir la fille si elle se retourne !"
Javier Marias. Un coeur si blanc. 

mardi 31 mars 2015

Tuesday self portrait

Il y en a qui sont signés par des écrivains qui ne purent recevoir aucun duché, aucune charge ni aucun titre du roi Felipe ni du roi Juan ensuite, parce qu'ils étaient morts prématurément, comme les jeunes suicidés Richard Middleton et Hubert Crackanthorpe. Le premier était un homme au grand talent revêche qui finit par se tuer au chloroforme à vingt-neuf ans, au numéro 10 de la rude Joncker de Bruxelles, en 1911, sans avoir encore publié le moindre livre (cela commença à se faire en 1912). De lui, l'archiduc Machen a écrit ceci : "Il était impatient, il ne voulait pas attendre, il ne pouvait pas se détendre… Je ne me rappelle pas l'avoir entendu rire; pas ouvertement ni généreusement, avec délectation… D'une façon générale, son humour était teinté d'amertume." Et selon un des contemporains qui l'avaient assez fréquenté, Middleton mit fin à ses jours par pure "haine de la vie", qu'il appelait "le mal intolérable". Près de la bouteille de chloroforme, il laissa une petite carte en travers de laquelle était écrite cette phrase : "Les esprits brisés et contrits, Tu ne mépriseras." Le second, d'un talent moindre, et réaliste, et d'un caractère plus paisible, se jeta pourtant dans la Seine en 1896, à l'âge de vingt-six ans, pour des raisons plus circonstancielles que de principe, après que sa femme fut partie avec un autre homme. Son cadavre ne fut retrouvé que des mois plus tard, et il était semble-t-il si défiguré que son frère ne put l'identifier que grâce à ses boutons de manchette. Ils étaient tous les deux très francisés, Middleton était un sectateur strict de Baudelaire, Crackanthorpe de Maupassant. A propos de la mort parisienne du dernier, un journal anglais alla jusqu'à affirmer que cela avait été "le châtiment de Dieu pour avoir adoré des idoles françaises".
Javier Marias. Dans le dos noir du temps. 

jeudi 26 mars 2015

La vie des pages (en nous)

Il ne s'agit pas seulement de relire un livre.
Il s'agit de relire un livre qu'on a lu quand les suivants n'étaient pas encore écrits, de le relire après avoir lu tout ceux qui ont suivi.
Alors, l'impression qu'on avait, jusqu'à présent, du même sillon creusé avec obstination se change en lecture d'anticipation.
Il s'agit de devenir lecteur omniscient.

Tout ce qui nous arrive, tout ce dont nous parlons ou qui nous est relaté, ce que nous voyons de nos propres yeux ou qui sort de notre bouche ou entre dans nos oreilles, tout ce à quoi nous assistons (et dont, par conséquent, nous sommes en partie responsables), doit avoir un destinataire extérieur à nous-mêmes, et ce destinataire nous le sélectionnons en fonction de ce qui nous arrive ou de ce que l'on nous dit, ou encore de ce que nous disons. Chaque chose doit tôt ou tard être racontée à quelqu'un -pas toujours à la même personne, pas nécessairement-, et chaque chose est mise en réserve comme on le fait lorsqu'on examine et qu'on élimine et qu'on attribue de futurs cadeaux un après-midi d'emplettes. Tout doit être raconté au moins une fois, même si, comme l'avait décrété Rylands avec toute son autorité littéraire, il y a un temps pour cela. Ou, en d'autres termes au bon moment et parfois pas du tout, si on n'a pas su reconnaître ce moment ou si on l'a délibérément laissé passer. Ce moment se présente (le plus souvent) de façon immédiate, pressante et sans ambiguïté, mais bien d'autres fois, il se présente confusément et seulement après des lustres et des décennies, comme c'est le cas pour les plus grands secrets. Quoi qu'il en soit, aucun secret ne peut ni ne doit être gardé à jamais envers quiconque, et il doit absolument trouver ne serait-ce qu'un destinataire une fois dans la vie, une fois dans sa vie de secret. 
Javier Marias. Le roman d'Oxford. 

lundi 8 décembre 2014

MA VIE DE FANTÔME

Ecrire à tâtons est, je suppose, très dangereux, et la plupart du temps cela donne des résultats catastrophiques. Si dans mon cas cela ne va peut-être pas si loin, je veux croire que cela est dû à une étrange et inutile discipline, à savoir que je ne me permets pas de changer ce que j'ai écrit, à ma convenance ou à mesure que je commence à voir -exactement comme le lecteur- de quoi traite ce roman ou ce qui s'y passe, mais que je m'oblige à m'en tenir à ce que j'ai écrit, et je fais en sorte que ce soit cela qui conditionne la suite. En un certain sens, j'applique à la configuration d'un livre le principe de connaissance qui régit la vie, la réalité ou le monde, comme on voudra appeler ça : nous ne pouvons nous comporter, ni décider, ni choisir, ni agir en fonction d'un final connu ou de ce qui vient simplement après, mais c'est ce final ou cet après qui devront s'en tenir à ce qui a déjà été vécu, ce qui est arrivé ou ce qu'on a subi, sans qu'on puisse l'effacer ni l'altérer, ni à peine l'oublier. 
Javier Marias. L'auteur sur ses écrits in Littérature et fantôme. 
Comment dit-on ? : jadis ? naguère ? autrefois ?
Il y eut un temps où c'est là que je tenais mon journal. 
Il y eut un jour où on déroba mon mot de passe, où je ne fus plus rédactrice. 
Ma vie numérique ressemble à mon passé, je ne peux rien en modifier, rien en effacer : juste en être lectrice, héroïne d'une fiction que j'ai vécue comme -parfois- j'entrais dans un manga que j'avais lu.
Me relire c'est en voir une autre, qui me ressemble, un peu.

mercredi 18 juin 2014

Là, c'est le jour où, parmi tous les hommes en short, d'en voir un seul en costume, élégant,

m'a rappelé le temps où le contraire était mon ordinaire.

Moi, par exemple, j'ai pour habitude de ne pas faire confiance aux individus qui portent des sandales du genre moine, je les tiens tous pour des imposteurs et des traitres; ni à ceux qui sont en bermuda ou en culotte courte (je parle des hommes), ce qui me conduit à ne faire confiance aujourd'hui en été à aucun homme ou presque, surtout en Espagne, paradis des tenues ignominieuses et éhontées. 
Javier Marias. Poison et ombre et adieu (Ton visage demain III).

lundi 24 mars 2014

Le terrier

Dans le couloir glacial (1), j'avais peine à le croire tandis qu'il me disait que en comparaison, je t'assure, la terrasse, on la croirait chauffée !
Pourtant. 
Les bourrasques forçaient le linge à danser dans la cour, ployaient dans le plus grand désordre les arbres voisins. 
Mais nous : 
moi adossée au mur blanc
lui la tête sur ma cuisse (2)
lisions
sans que le vent ne se mêle de tourner nos pages. 
Il voulait finir son chapitre (3) avant d'aller cuisiner. (4) 
J'avais posé de côté l'essai (5) et avais lu quelques pages de la nouvelle (6) que, quelques semaines auparavant, j'avais cherchée en vain dans ma bibliothèque. (7)
Provisions de bouche au marché, parenthèse diariste au café... dimanche avait, pour moi, tôt commencé et ce n'étaient pas les auteurs qui rendaient lourdes mes paupières.
Non.
Pas le sommeil non plus, dont je savais qu'il ne viendrait pas me chercher jusque là. 
Non. 
Mais une somnolence d'Alice (8) qui me faisait me sentir autant sur cette terrasse à l'abri des quatre vents qu'ailleurs. A l'entrée du terrier d'un lapin blanc, par exemple. 

C'est alors que, au moment où, justement, je cherchais de quoi marquer ma page, je m'aperçus qu'un carré de papier dépassait du livre. 
En découvrant ces mots (9) griffonnés par une autre main que la mienne, je ne sus, l'espace d'un instant, si je venais de m'éveiller complètement ou m'endormir profondément. 

(1) C'est à cet instant qu'il me parut évident de le baptiser -d'autres pièces de la maison le furent avant lui- couloir de la mort. 


(2) Retiendrait-il cela de ce jour comme du vendredi précédent ?

(3) De ce livre dont je sais précisément qui l'a eu en main avant lui, il a corné une page à mon intention : 
Ce doit être pour cela que j'ai tendance à vouloir tout comprendre, tout ce qui est dit et parvient à mon oreille, aussi bien dans mon travail qu'en dehors, même de loin, même si c'est dans l'une des innombrables langues que je ne connais pas, même si ce sont des murmures inaudibles ou des chuchotements imperceptibles, même s'il vaudrait mieux que je ne comprenne pas et si ce qui est dit ne l'est pas pour que je l'entende, ou si c'est dit justement pour que je ne le saisisse pas. Je peux décrocher, mais seulement dans certains états de vacance de l'esprit ou au prix d'un grand effort, c'est pourquoi je me réjouis parfois que les murmures soient vraiment inintelligibles, les chuchotements imperceptibles, et qu'il existe tant de langues qui me soient étrangères et impénétrables, c'est le seul moyen de me reposer. Quand je sais et que je constate qu'il n'y a rien à faire, que je ne peux comprendre malgré mon désir et mes efforts, alors je me détends, je me sens étranger et je me repose.
Javier Marias. Un coeur si blanc. 
(4) Et comme il avait dit Les dernières lentilles de la saison !, j'en avais exigé la perfection. 

(5) 
Il est impressionnant de constater cette adéquation dans la citation suivante, tirée d'une lettre de Heidegger à sa jeune disciple Hannah Arendt, où l'on pourrait remplacer le mot d'amour par celui de littérature pour en donner une définition magnifique et juste : "Pourquoi l'amour est-il d'une richesse sans commune mesure avec d'autres possibilités accordées à l'être humain, et un suave fardeau à ceux qu'il atteint, sinon parce que nous nous métamorphosons en ce que nous aimons tout en demeurant nous-mêmes ?"
Bertrand Leclair. Théorie de la déroute.
 
(6)
-Je ne suis pas sûre que vous vous en souveniez, déclara May Bartam après quelques temps, ... et je ne suis pas sûre non plus qu'il faille vous souhaiter une meilleure mémoire : ce n'est jamais agréable d'être forcé de se revoir tel que l'on était dix ans auparavant. Si l'oubli vous épargne ce retour en arrière, ajouta-t-elle en souriant, tant mieux !
Henry James. La bête dans la jungle.

(7) J'avais dû constater que mes déménagements successifs m'en avaient délestée. Aussi, de passage chez les bouquinistes de Bruxelles, je me l'étais à nouveau approprié.

(8)
Alice assise auprès de sa sœur sur le gazon, commençait à s’ennuyer de rester là à ne rien faire ; une ou deux fois elle avait jeté les yeux sur le livre que lisait sa sœur ; mais quoi ! pas d’images, pas de dialogues ! « La belle avance, » pensait Alice, « qu’un livre sans images, sans causeries ! »Elle s’était mise à réfléchir, (tant bien que mal, car la chaleur du jour l’endormait et la rendait lourde,) se demandant si le plaisir de faire une couronne de marguerites valait bien la peine de se lever et de cueillir les fleurs, quand tout à coup un lapin blanc aux yeux roses passa près d’elle.Il n’y avait rien là de bien étonnant, et Alice ne trouva même pas très-extraordinaire d’entendre parler le Lapin qui se disait : « Ah ! j’arriverai trop tard ! » (En y songeant après, il lui sembla bien qu’elle aurait dû s’en étonner, mais sur le moment cela lui avait paru tout naturel.) Cependant, quand le Lapin vint à tirer une montre de son gousset, la regarda, puis se prit à courir de plus belle, Alice sauta sur ses pieds, frappée de cette idée que jamais elle n’avait vu de lapin avec un gousset et une montre. Entraînée par la curiosité elle s’élança sur ses traces à travers le champ, et arriva tout juste à temps pour le voir disparaître dans un large trou au pied d’une haie.      Lewis Carroll. Alice au pays des merveilles. 
 (9) Rêves 

lapin malade, apeuré je cherche de l'aide. Un homme m'aide.

Je fuis un groupe de Gilles que j'ai provoqués. 

Je vois une rue avec de belles façades à l'ancienne. 
Nous sommes à deux. 
Nous montons le plus rapidement possible les escaliers étroits. Derrière les portes, chaque chambre est magnifiquement décorée, lit moelleux. 
Nous atteignons le dernier étage, je trouve une minuscule clef sur la statuette d'un ange en argent, je la décroche et avec un certain empressement je l'introduis dans la serrure.

mardi 28 janvier 2014

Tuesday self portrait

-Tu n'as pas d'enfants ? -me demanda-t-elle. Je fis non de la tête-. Les enfants procurent beaucoup de joie et tout ce que l'on en dit, mais ils font aussi beaucoup de peine, tout le temps, et je ne crois pas que cela puisse changer, pas même lorsqu'ils seront grands, ce que l'on dit moins. Tu vois leur perplexité face aux choses et cela fait de la peine. Tu vois leur bonne volonté, lorsqu'ils ont envie d'aider et d'y mettre du leur et qu'ils n'y arrivent pas, et cela te fait aussi de la peine. Leur sérieux t'en fait, leurs plaisanteries élémentaires et leurs mensonges transparents t'en font, leurs désillusions comme leurs illusions, leurs attentes et leurs petites déceptions, leur naïveté, leur incompréhension, leurs questions si logiques, et même leurs mauvaises intentions éventuelles. Tu en as en pensant à tout ce qui leur reste à apprendre, au si long chemin sur lequel ils s'engagent et que personne ne peut faire pour eux, même s'il y a des siècles que nous le faisons et que ne voyons pas la nécessité pour tout un chacun qui naît de devoir recommencer depuis le début. Quel sens cela peut-il avoir que chacun passe, plus ou moins, par les mêmes épreuves et les mêmes découvertes, éternellement ?
Javier Marias. Comme des amours.  

vendredi 10 janvier 2014

Le cabinet des rêves 157

Je ne sais pas pourquoi la mémoire des rêves est si différente de nos sens éveillés car je ne puis croire à ces explications justicières selon lesquelles affleurent dans les premiers, sous des déguisements divers, ce que les seconds rejettent. Il y a dans cette croyance un élément qui me paraît religieux à l'excès, une vague idée de réparation dans laquelle je ne peux faire moins que de retrouver la trace de choses telles que la hantise du mal, les oreilles qui ne veulent pas entendre, l'oppression des justes, la lutte des contraires, la vérité qui attend son heure et la notion qu'il existe une part de nous qui est en contact plus direct avec les divinités que ne l'est notre discernement. C'est pour cela que j'incline plutôt à croire que les ajournements obstinés du temps dans les rêves sont chose civilisée, des pauses conventionnelles de caractère dramatique, narratif ou rythmique comme la fin d'un chapitre, ou les entractes, comme la cigarette qu'on fume après déjeuner, les minutes qu'on passe à feuilleter le journal avant de se mettre au travail, le temps d'arrêt qui précède la lecture d'une lettre redoutée ou le dernier regard à la glace avant de sortir le soir. A moins qu'ils ne soient dus à l'incertitude car la vérité rêvée et le raisonnement rêvé n'arrivent pas toujours aussi résolument qu'ils en ont la réputation. 
Javier Marias. L'homme sentimental.
J'entre dans un lavomatic avec un gros sac de linge à laver. 
Je vois Otto, en train de dormir, recouvert partiellement d'une couverture sous laquelle il y a, manifestement, une personne allongée. 
Il s'agit d'un homme bien qu'il ressemble suffisamment à une femme pour que j'hésite un peu, quant à son sexe. 
Il s'extirpe de la couverture et, quand je le vois, je décide de ne pas laver la totalité de mon linge pour ne pas avoir à subir sa présence trop longtemps. 
Il me fait des compliments maladroits : il me dit qu'il n'a pas vu depuis longtemps une personne aussi "mimi" que moi. 
Il me demande aussi si je n'aurais pas vu des bouteilles de vin, me désignant l'endroit où elles étaient et où je ne vois qu'une provision de lait et de farine. 
Pour me donner plus d'assurance que je n'en éprouve en réalité, je flatte Otto qui saute joyeusement autour de moi, de manière à montrer à l'homme que je le connais et qu'il pourrait me protéger en cas d'agression.
Je dis Je pourrais être mariée depuis vingt ans et avoir trois enfants. 
Il me répond Sauf que ce n'est pas vrai. 

Rêve du 24 décembre 2013

lundi 23 décembre 2013

L'échange

Ce qui se passe dans les romans est sans importance, on l'oublie une fois qu'ils sont finis. Ce sont les possibilités et les idées qu'ils nous inoculent et nous apportent à travers leurs cas imaginaires qui sont intéressantes, on s'en souvient plus nettement que des événements réels et on en tient compte.
Javier Marias. Comme les amours. 
J'ai converti les heures de lecture en heures de ciel, d'air, de mer, de bleu, de pique-nique, d'amour. 
Jamais depuis longtemps je n'avais ainsi pensé Je n'ai pas le temps de lire sans, pour autant, le regretter.

mardi 17 décembre 2013

Tuesday self portrait

C'étaient eux deux qui m'allaient bien, les deux ensemble. Je ne les regardais pas avec jalousie, pas du tout, mais avec le soulagement de constater que dans la vie réelle on pouvait rencontrer ce qui, à mon sens, devait être un couple parfait. 
(...) C'était comme s'ils avaient pris l'habitude de s'accorder une pause ensemble, avant de se rendre chacun à son travail. Un petit moment à eux, pour ne pas se défaire l'un de l'autre en pleine effervescence, et pouvoir bavarder avec animation, je me demandais de quoi ils parlaient ou ce qu'ils se racontaient -comment ils avaient tant de choses à se dire, s'ils se couchaient et se levaient ensemble et partageaient leurs pensées et ce qui leur arrivait-, leur conversation ne me parvenait que fragmentée, ou par mots isolés. Une fois je l'entendis qui l'appelait "princesse".
Javier Marias. Comme les amours.