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jeudi 25 août 2016

L'obligation au départ

Bruxelles, août 2011
Il y avait eu, je m'en souviens, je m'en souviens bien, un soupçon de brutalité, un ton de menace, cette froideur dans la voix, qui firent de Madame, de S'il vous plait, de Veuillez, des mots aussi tranchants qu'une lame qu'ils m'auraient plaquée sur la gorge, ces deux hommes, Veuillez ranger votre appareil s'il vous plait madame, et leur voix et leur tête bien au-dessus de la mienne et leur uniforme et leur assurance m'avaient fait me féliciter qu'ils ne puissent pas lire sur mes traits mon identité incertaine. 

samedi 11 juin 2016

la ville
, 
elle
,

était pavée de bonnes intentions
(à mon égard)

lundi 30 mai 2016

L'île avant l'île (fragments d'insularité)

J'ai été un enfant maladif; un adolescent à maladie; un jeune homme avec des maladies. D'où, aussi, le vice la lecture. On commence à lire quand on est malade et on finit par tomber malade si on ne lit pas.
J'ai recroisé cette citation dans un de mes carnets, il n'y a pas longtemps. Si j'avais noté le nom de son auteur -José Carlos Llop- je n'en avais pas mentionné la source. 
Relisant des fragments des Assises du roman de 2008 -Le roman, quelle invention !-, un livre dont je sais, pour l'avoir écrit sur sa page de garde, que je l'ai acheté en 2009 à Bruxelles alors que je n'y habitais pas encore, j'y trouvai, sans l'avoir cherché, cet extrait, sur une page que j'avais cornée. 
L'intervention de José Carlos Llop s'intitule Les choses et débute ainsi : 
"J'aime mes choses", dit la baronne Blixen dans le salon de sa maison africaine. Nous connaissons ses mots grâce aux pages d'un livre. J'aime mes choses. J'ai écrit ces mots sur un papier que j'ai retrouvé dans mon portefeuille. Un portefeuille, c'est une biographie. J'ai écrit ces mots -j'aime mes choses- dans l'obscurité d'un cinéma aux échos parisiens, le cinéma Rivoli. De retour à la maison, j'ai cherché dans ma bibliothèque La Ferme africaine, le livre dont est tiré le film Out of Africa. La phrase était là, soulignée par moi depuis longtemps. Je ne me rappelle pas avoir souligné cette phrase lorsque j'ai lu le livre. 

Depuis que j'ai lu ce texte la fois où j'ai pris note de la citation, j'ai 

  • quitté le Japon pour aller habiter à Bruxelles
  • quitté Bruxelles pour venir habiter à Majorque
  • appris que José Carlos Llop était un auteur majorquin
  • su qu'il n'était jamais allé en Belgique ("Au petit matin, en rêve, j'ai traversé la Belgique en voiture, un pays où, évidemment, je ne suis jamais allé de ma vie.")
  • lu un volume de son journal intitulé El Japón en Los Angeles
  • mais aussi le journal d'Enrique Vila-Matas dans lequel il dit qu'il lit celui de José Carlos Llop
  • vu un film au cinéma Rivoli
  • croisé José Carlos Llop, plusieurs fois, dans la rue

mercredi 23 mars 2016

rue des 
bombes

Je me souviens des années 80. 
Celui de la rue des rosiers fut mon premier attentat. Le 9 août 1982, je n'y compris rien mais ce fut ce jour-là que j'appris qu'on pouvait être tué ou grièvement blessé parce qu'on mangeait au restaurant, parce qu'on marchait dans la rue, parce que rien. Ce fut ce jour-là que j'appris qu'il y avait un quartier juif à Paris et toujours, toujours j'ai pensé à ce jour-là quand, ensuite, je m'y suis trouvée. 

Je me souviens des années 80.
Le monde n'était pas encore global, les enseignes n'avaient pas encore rendu toutes les villes identiques, la ville de province où j'habitais n'était pas encore devenue une grande banlieue de la capitale dont ma mère revenait émerveillée après avoir passé des heures à la Fnac où il y avait tout.
L'attentat de la rue de Rennes me marqua, lui aussi, parmi tous ceux commis à cette époque-là. Le 17 septembre 1986, je ne compris rien de plus qu'à tous les autres, je savais déjà que les victimes étaient des gens comme ma mère.
Trente ans plus tard, je refuse de comprendre. 
Mais j'ai laissé davantage d'amis à Bruxelles que je n'en ai jamais compté à Paris et je suis soulagée de les savoir tous vivants aujourd'hui.  

mercredi 9 mars 2016

OPEN SPACE

Il y avait dans l'air un pénible résidu d'hiver et il ne me vint d'autre idée, pour lutter, que d'aller travailler au café. 
C'est une habitude copiée 
Je travaillais, je corrigeais des copies, je déjeunais à la brasserie Paul, rue Grand-Pont. C'était un long corridor, aux murs recouverts de glaces écaillées; les banquettes de moleskine crachaient leur crin; au fond, la salle s'élargissait, des hommes jouaient au billard et au bridge. Les garçons s'habillaient à l'ancienne, en noir, avec des tabliers blancs, et ils étaient tous très vieux; il y avait peu de clients parce qu'on mangeait mal. Le silence, la nonchalance du service, l'antique lumière jaunie me plaisaient. Contre la désolation de la province, il est bon de se ménager ce que nous appelions, d'un mot emprunté au vocabulaire tauromachique, une querencia : un endroit où on se sent à l'abri de tout. 
Simone de Beauvoir. La force de l'âge.
et ancienne, une habitude urbaine que j'ai depuis 
 Tokyo 
  Lisbonne 
  mais qui perdure à Palma
.
Oubliant où j'étais et croyant sur parole son enseigne, 
j'eus tort d'entrer dans ce café.  
A l'intérieur j'y trouvai
tout le contraire d'un bureau. 

dimanche 21 février 2016

La préhistoire

Tout a commencé le… Euh… Tout a commencé en… 
En fait, ce n'est pas si simple. 
Non, cela n'a rien de simple de raconter une histoire ou, du moins, d'en situer le commencement. 
Combien de temps cela a duré vraiment, entre le moment où le prince est arrivé dans la chambre du palais où la belle dormait depuis cent ans et celui où il a décidé de l'embrasser, où elle a ouvert les yeux ? 
Je reprends. 
Tout a commencé en février 1985. 
Certes. Mais il y a un autre début, plus récent, car tout a commencé aussi le 22 février 2013, quand j'ai répondu au message que tu m'avais envoyé. 
Mais on pourrait, tout autant, dire que tout a commencé le 9 avril 2012, quand tu me l'as écrit, ce message. 
Quand je vois que des gens se connectent ici depuis les Etats-Unis, le Portugal, la Bolivie, des pays où, pourtant, je ne connais personne, j'y pense tout le temps : à l'année entière où tu n'as manqué aucun de mes billets rue Linière, pendant que je me demandais bien mais qui me lit de Majorque alors que je ne sais même pas où c'est. 

mercredi 17 février 2016

"Comment passe-t-on de Bruxelles à Majorque ?",

me demanda Christine que j'avais vue là-bas, la dernière fois. 
C'est, en tout cas, en passant quatre heures avec elle à Palma, à parler de Lille, de Paris, de Cuba, de la Guadeloupe, des Canaries, de Batz, de Bray Dunes... que je me suis progressivement sentie revenir sur l'île. 
Comme si le vol, le voyage de la veille, n'avaient été qu'un simulacre de retour. 
Comme si j'avais encore été ailleurs. Ailleurs mais, surtout, nulle part. 

dimanche 3 janvier 2016

L'élection

Sur nos lieux de pause 
-parcs, cafés, terrasses- tu sors ton carnet,
regardes autour de toi comme un entomologiste dans un pré : 
lequel, laquelle, lesquels… sauront garder la pose
sans deviner que tu es en train de les dessiner. 

Quand je m'aperçois 
que c'est moi
que tu as choisie
je rosis 
:
tes coups de crayon
me font l'effet d'une déclaration.
(toujours autant qu'à Bruxelles où tu as commencé à me dessiner, 
où tout a commencé)

lundi 28 septembre 2015

Chassé croisé (fragments d'insularité)

T. agaçait tout le monde lorsqu'il disait qu'il n'était pas habitué au gris, qu'il venait du paradis.

Polonais, Ukrainiens, Portugais, Serbes, Grecs, Russes… ils étaient à B. pour les mêmes raisons que lui.
Pour eux, c'était la Pologne, l'Ukraine, le Portugal, la Serbie, la Grèce, la Russie… leur paradis perdu.
Peu leur importaient la mer, le ciel bleu d'une île qu'ils ne savaient pas situer sur une carte.
Je ne l'aurais pas su davantage, moi qui m'apprêtais à quitter B. en ignorant encore que, quelques mois après, j'irais habiter sur l'île de T. 

jeudi 13 août 2015

Dedans les gens

Ecrire est regarder ou l'excuse pour regarder. Tous ceux qui vivent du conte devraient regarder jusqu'à avoir mal aux yeux. Moi, je justifie mon indiscrète curiosité en me disant à moi-même que je le fais pour vous.  
Traduction libre d'un extrait de Don de gentes de Elvira Lindo.*

On dit souvent que les personnes qui perdent l'usage d'un de leurs sens 
: l'ouïe ou la vue
 développent l'usage de l'autre 
: la vue ou l'ouïe. 
Le jour où je n'ai plus compris leurs conversations
 j'ai commencé à regarder les gens autrement 
 à New York, (9 W 42nd St),
à Lisbonne, 
à Bruxelles, 
ici, aussi, 
qu'ils soient de là ou d'ailleurs, 
j'imagine de la vie des gens
ce qui nous rend, tous, 
banals autant qu'uniques : 
Une cicatrice de varicelle, là. Une peluche aimée, égarée, jamais oubliée. Un parfum de glace préféré. Un zéro en géométrie. Un régime commencé, abandonné, recommencé, abandonné, recommencé, aband… Des larmes à la mort de la mère de Bambi. Une frayeur au volant. Un fard piqué au tableau. L'impatience du retour de chaque saison. Un cauchemar récurrent. L'habitude de colorer des oeufs à Pâques. Un mauvais souvenir de vacances. 
etc.


*Escribir es mirar o la excusa para mirar. Todos aquellos que vivimos del cuento deberíamos mirar hasta que nos dolieran las ojos. Yo justifico mi entrometida curiosidad diciéndome a mí misma que lo hago para ustedes.
Elvira Lindo.

jeudi 30 juillet 2015

Au hasard Cortázar 

Julio Cortázar est né "accidentellement", ainsi que le précisent toutes les notices biographiques le concernant, à Bruxelles, dans la commune d'Ixelles. Quinze ans plus tard, c'est là que naquit également Audrey Hepburn (le même jour mais trente-cinq ans avant que ma soeur aînée) mais aussi, six ans après elle : ma mère qui, trente-cinq ans plus tard me fit naître d'une manière que d'éventuels biographes pourraient qualifier d'"accidentelle" en Nouvelle Calédonie, moi qui, à quarante ans, suis allée habiter à St Gilles.

jeudi 2 juillet 2015

L'anniversaire du reste de la vie

Sa voiture s'appelait George (1), sa caravane Rocinante (2), leur combi Wolkswagen Fafner (3), quant à moi, au volant de la Fourgonnette, imprégnée de leurs récits et impressions de voyages, le coude à la fenêtre, traversant le paysage sec et chaud de l'île, sur fond de parfaite bande son, je ne pensais plus du tout à ma destination. 
C'est au retour que j'ai vraiment réalisé. 
Cette incursion si exceptionnelle dans le monde hypermarché et climatisé où, descendant de la voiture surchauffée, j'avais introduit une pièce d'un euro dans la fente du caddie ergonomique et facile à manoeuvrer dans lequel j'avais déposé quelques articles que les doigts manucurés de la jeune caissière avaient à peine effleurés m'a fait me souvenir du temps où les charriots lourds et métalliques étaient éparpillés sur tout le parking, qu'un employé était payé pour les rassembler en longues très longues et bruyantes files, où les caissières apprenaient par coeur le clavier caché sur lequel elles tapaient les codes et les prix des articles étiquetés, m'a fait me souvenir que j'avais bien connu le vingtième siècle. 
C'est au retour que j'ai vraiment réalisé que, à un jour près, cela faisait dix ans que j'avais quitté ma vie d'avant, cette vie d'avant l'île, d'avant Lisbonne, d'avant Bruxelles, d'avant Tokyo, quand j'avais dans la poche une clé de voiture, un jeton de caddie, une liste de courses, à mon chevet un réveil à heure fixe, à mon doigt une alliance. 
Dix ans qui, je le mesure maintenant, m'ont changée bien davantage que les trente-cinq précédents. 

(1)

Un été, alors que nous lisions tous les premiers volumes que Mme Karénine consacrait à la vie palpitante de George Sand, nous avions une grande voiture spectaculaire qui démarrait toujours avec brio, pour tomber en panne dès la première montée, et nous la baptisâmes "Alfred de Musset", tandis que la petite mais infatigable machine qui remplaça "Alfred" fut naturellement nommée "George". Mais c'était le temps où les cartes routières contenaient des indications de pentes soigneusement racées comme des feuilles de température, et même "George" renâclait parfois devant l'état des routes autour de Lenox; je me souviens en particulier d'une nuit d'été où Henry James, Walter Berry, mon mari et moi restâmes assis au bord du chemin presque jusqu'à l'aube pendant que notre chauffeur essayait de persuader "George" de nous ramener au Mount.
Edith Wharton. Les chemins parcourus.


(2)
J'ai pensé que je pourrais écrire un peu en route, peut-être des essais, probablement des notes et sûrement des lettres. J'ai pris du papier, du papier carbone, une machine à écrire, des crayons, des carnets. Non seulement cela mais aussi des dictionnaires et une encyclopédie abrégée et une douzaine de livres de référence plus gros. Je crois que notre capacité à nous mentir à nous-même est sans limite. Je savais très bien que je ne prends que rarement des notes et que, si je le fais, ou je les perds ou je ne peux pas les relire. Je savais aussi, après trente ans de pratique que je ne peux pas écrire à chaud. Il faut que cela fermente. Je dois faire ce qu'un ami appelle "tourner en rond". Et, en dépit de cette connaissance de moi-même, j'ai équipé Rocinante avec le matériel suffisant pour écrire dix volumes. Qui incluait également 60 kilos de ces livres que je n'arrivais pas à lire… et je ne serais pas capable de le faire en voyage, évidemment.
Le livre de John Steinbeck, Travels with Charley a été traduit en espagnol par José Manuel Álvarez Flórez. C'est cette version que je traduis librement. 



(3)
"Un jour de mai 1982, Julio Cortázar et Carol Dunlop prennent l'autoroute du Sud en direction de Marseille. C'est le début d'une aventure et d'un jeu merveilleux, à la limite de la légalité, qui se déroulent pendant trente-deux jours sur l'A6. Les protagonistes sont l'écrivain, sa compagne et un vieux Combi Volkswagen, rebaptisé pour l'occasion Fafner, comme le dragon légendaire de Wagner. 



mardi 31 mars 2015

Tuesday self portrait

Il y en a qui sont signés par des écrivains qui ne purent recevoir aucun duché, aucune charge ni aucun titre du roi Felipe ni du roi Juan ensuite, parce qu'ils étaient morts prématurément, comme les jeunes suicidés Richard Middleton et Hubert Crackanthorpe. Le premier était un homme au grand talent revêche qui finit par se tuer au chloroforme à vingt-neuf ans, au numéro 10 de la rude Joncker de Bruxelles, en 1911, sans avoir encore publié le moindre livre (cela commença à se faire en 1912). De lui, l'archiduc Machen a écrit ceci : "Il était impatient, il ne voulait pas attendre, il ne pouvait pas se détendre… Je ne me rappelle pas l'avoir entendu rire; pas ouvertement ni généreusement, avec délectation… D'une façon générale, son humour était teinté d'amertume." Et selon un des contemporains qui l'avaient assez fréquenté, Middleton mit fin à ses jours par pure "haine de la vie", qu'il appelait "le mal intolérable". Près de la bouteille de chloroforme, il laissa une petite carte en travers de laquelle était écrite cette phrase : "Les esprits brisés et contrits, Tu ne mépriseras." Le second, d'un talent moindre, et réaliste, et d'un caractère plus paisible, se jeta pourtant dans la Seine en 1896, à l'âge de vingt-six ans, pour des raisons plus circonstancielles que de principe, après que sa femme fut partie avec un autre homme. Son cadavre ne fut retrouvé que des mois plus tard, et il était semble-t-il si défiguré que son frère ne put l'identifier que grâce à ses boutons de manchette. Ils étaient tous les deux très francisés, Middleton était un sectateur strict de Baudelaire, Crackanthorpe de Maupassant. A propos de la mort parisienne du dernier, un journal anglais alla jusqu'à affirmer que cela avait été "le châtiment de Dieu pour avoir adoré des idoles françaises".
Javier Marias. Dans le dos noir du temps. 

mercredi 11 février 2015

MySQL Error : 2005 - Unknown MySQL server host 'db84.1and1.fr'

Nos jeudis ont disparu. 
De Tokyo, de Bruxelles, notre correspondance, à Gaëlle et moi, y fut publique 
Privée, elle n'a jamais cessé, ce qui m'est précieux par-dessus tout.  
et lue. 
Et sans cela, habiterais-je ici, maintenant ?
Même dans la vie qu'on appelle vraie, il y a les incendies, il y a les amnésies. 
Et quand bien même ce journal que je m'obstine à tenir ici-même serait une ardoise magique, je continuerais à en écrire une nouvelle page chaque jour. 

(Exposition Sombras de Christian Boltanski à la Lonja de Palma)

mercredi 3 décembre 2014

je vécus sous un ciel

dont on m'avait dit qu'il me pèserait
comme un...
or : jamais
car :
ou bien :
mais aussi :
parfois :
ou :
et même :

mais quand le ciel de l'île se grime en gris comme pour un carnaval hors saison
et que le vent mugit comme le loup devant la maison des petits cochons
quand je ne sors plus alors que je ne tiens pas en place
quand trois jours durant alors oui je me lasse

jeudi 23 octobre 2014

Loin d'eux (4 : les regrets)

Nous n'avons pas comme seul point commun, Julio Cortázar et moi, d'être nés dans un lieu si éloigné du reste de notre vie. 

ça fait une semaine que, comme juste compensation à nos fatigues bureaucratiques, nous nous sommes lancés dans un voyage à travers la Belgique et la Hollande. Nous sommes déjà passés par mon illustre ville natale, Bruxelles, puis nous sommes passés par Gant et maintenant, nous sommes à Bruges. C'est à dire que, en ce moment, nous assistons à une biennale de poésie à Knokke qui, comme tu le sais, est presque un faubourg de Bruges. Tu te demanderas ce que je peux bien faire à une biennale de poésie, étant donné mon horreur a ce genre de rencontres- et autres raisons plus profondes. Mais il se trouve que, sous prétexte de la biennale, il y a ici 90 tableaux de Dali et c'est une chance -raisons esthétiques mises à part- que je ne voulais pas laisser passer. De sorte que je t'écris à présent pendant qu'un vieux monsieur vaguement turc ulule depuis l'estrade une allocution en ce qu'il croit être du français, pauvre âme ingénue. La salle de ce casino est horriblement peinte par René Magritte (on est en Belgique, quoi !). Ce soir nous retournerons à Bruges et demain, nous irons à Anvers. 
Tout est comme c'est -en général, génial- et en plus, il y a de la bonne bière, de splendides beffrois, halles, chaires de vérité et nous errons nuit et jour à travers les canaux brugeois et gantois. Rien n'est Paris mais c'est bien, la Belgique. (1)

Pas non plus celui de consacrer notre temps aux mêmes choses : l'amour, la lecture, l'écriture. 

Ici, nous avons peu d'amis. Je vis tellement dans mes choses, tellement heureux avec la présence d'Aurora, que nous avons besoin d'une vie de relation intense. Je suis toujours en retard pour mes lectures et mes écritures. Et je vais avoir 43 ans, je suis vieux, très vieux (derrière mon incorrigible visage de jeune garçon). (2) 


Mais celui, également, de vivre à l'étranger et au jour le jour, de redouter parfois la précarité qu'on a choisie...


Il y a un an, j'ai débarqué à Marseille. Il pleuvait et c'était lugubre. Je marchais avec une pianiste brésilienne, par ailleurs à moitié idiote, que je m'étais charitablement chargé de garder jusqu'à Paris. Nous avons marché toute la journée dans Marseille, port admirable qu'il me plairait d'explorer pendant au moins une semaine, comme tu l'as peut-être fait, toi. Ensuite : le train et Paris. Je t'assure qu'il m'est difficile de croire que je suis là depuis un an. Parfois, en route vers le centre en Vespa, une sensation d'irréalité presque angoissante m'assaille : qu'est-ce que c'est, tout ça ? Qu'est-ce que je fais ici ? Pendant un instant, m'envahit la peur de mon état absolu et délibérément précaire, réduit au seul présent, sans la moindre prévision. Peur, lamentation… Et puis je ris et ça me passe. L'avenir, on l'a laissé aux employés de banque et aux messieurs aux plans de vie et aux ambitions. Je crois que mon indifférence totale en matière de publication d'oeuvres nait de cela parce que publier suppose de planifier et d'organiser le futur livre. Ce qui compte, c'est la joie immense de faire le livre, mot après mot, dans le présent absolu. (3)

… mais qui nous est nécessaire, dans laquelle on persiste. 

Je vis vraiment au jour le jour et je ne le regrette pas, contrairement à toi qui, une fois de plus, te répands en lamentations, moi je préfère résister à ma manière et jusqu'à présent, personne ne m'a prouvé que j'avais tort. (4)

Je tente, en revanche, de me garder des regrets, auxquels il cède, lui. Regrets de ce que je n'aurais pas fait, ou pas à temps, de ce que j'aurais trop fait ou pas avec qui il l'aurait fallu. J'essaie de ne rien vivre que, plus tard, j'aurais à me pardonner. 

Je me souviens d'une lettre de Keats, où il dit mélancoliquement : "Je me rends compte que je ne sais rien, que je n'ai rien lu…". Il est peut-être sûr que, finalement, la connaissance engendre la tristesse, moi je crois avoir mis mes jeunes années à profit dans le mesure où me le permettaient mon tempérament, mes capacités intellectuelles et, même, ma santé. Mais maintenant, à la moitié de ma vie, je commence à voir le passé comme une accumulation monstrueuse d'erreurs, de choses-qui-n'auraient-pas-dû-être-faites. Jamais je ne me pardonnerai de ne pas être venu en Europe à vingt ans, et d'avoir attendu presque vingt autres années. Jamais je ne me pardonnerai d'avoir lu tant de livres idiots, d'avoir écrit tant de lettres inutiles, d'avoir empli des douzaines de carnets de vers que je n'ai jamais relus. (5)


J'étais à Babel, quand j'ai ouvert le livre Cortázar de la A a la Z. Chaque page me donnait à voir les lieux, les visages, les  manuscrits dont il est tellement question dans les lettres que je venais de lire et c'était comme feuilleter un album familier, être une intime de l'auteur. 
C'est dans une autre vie, une autre ville, une autre librairie, que j'allais rejoindre parfois celui qui, des années auparavant, m'avait offert Marelle. Nous allions boire un café sur la place, pendant sa pause. Juste à côté du buste de Julio Cortázar. 
Toutes les citations de Julio Cortázar sont une traduction que je fais librement depuis ses lettres publiées aux éditions Alfaguara sous le titre Cartas a los Jonquières. 

Comme, dans ce volume, la traduction en espagnol des phrases en français dans le texte, c'est, ici, la version originale qui apparait en notes de bas de pages.

(1) Hace una semana que, como justa compensación a nuestras fatigas burocráticas, nos lanzamos a viajar por Bélgica y Holanda. Ya estuvimos en mi ilustre ciudad natal, Bruselas, pasamos luego por Gante y ahora estamos en Brujas. Es decir, en este momento asistimos a una Bienal de Poesía en Knokke, que como sabes es casi un suburbio de Brujas. Vos dirás qué cuernos tengo yo que hacer en una Bienal de Poesía, étant donné non horreur a ce genre de rencontres -y a otras razones más profundas. Pero ocurre que, so pretexto de la Bienal, hay aquí 90 cuadros de Dalí, y ésa es una oportunidad que -razones estéticas aparte- no quería yo perderme. De modo que ahora te escribo mientras un provecto señor vagamente turco ulula desde el estrado una alocución en algo que él cree francés, pobre alma ingenua. La sala de este casino está pintada horriblemente por René Magritte (on est en Belgique, quoi !). Esta noche volveremos a Brujas, y mañana nos iremos a Anvers. 
(…) Todo es como es -en general estupendo- y además hay buena cerveza, espléndidos beffrois, halles, chaires de vérité y vagamos noche y día por los canales brujenses y gantescos. Nada es París, pero está bien esta Bélgica. 

(2) Aquí tenemos pocos amigos. Yo vivo tan en mis cosas, tan contento con la presencia de Aurora, que nos necesito una vida de relación intensa. Siempre estoy atrasado de lecturas y de escrituras. Y voy a cumplir 43 años, estoy viejo, viejísimo (detrás de mi incorregible cara de chico).

(3) Hace un año desembarqué en Marsella. Llovía y estaba lúgubre. Yo andaba con una pianista brasileña, medio estúpida por lo demás, de cuya custodia me había encargado caritativamente hasta París. Anduvimos todo el día por Marsella, puerto admirable que me gustaría explorar por lo menos una semana, como quizá lo has hecho tú. Después fue el tren, y París. Te aseguro que me cuesta creer que llevo aquí un año. A veces, andando en la Vespa por el centro, me asalta una sensación de irrealidad casi angustiosa. ¿Qué es esto? ¿Qué hago aquí? Por un segundo me invade la angustia de mi estado absoluta y deliberadamente precario, reducido al sólo presente, sin la menor previsión. Miedo, lástima… Y entonces me río y se me pasa. El futuro se lo dejo a los empleados de banco y a los señores con planes de vida y ambiciones. Creo que mi total indiferencia en materia de publicación de obras nace de esto, porque publicar presupone planear y organizar el libro futuro. Lo que cuenta es la enorme alegría de hacer el libro, letra a letra, en el riguroso presente. 

(4) Vivo realmente au jour le jour, y no lo lamento; contrariamente a vos, que una vez más te extendéis en lamentaciones, yo prefiero aguantar a mi manera y hasta hoy nadie me ha probado que me equivoco. 

(5) Me acuerdo de una carta de Keats, en que dice melancólicamente : "Me doy cuenta de que no sé nada, que no he leído nada…". Quizá sea cierto que a la larga el saber engendra tristeza; yo creo haber aprovechado mis años jóvenes en la medida en que me lo permitía mi temperamento, mis recursos intelectuales, incluso mi salud. Pero ahora, a más de la mitad de la vida, empiezo a ver el pasado como una monstruosa acumulación de errores, de cosas-que-no-hubieran-debido-hacerse. Jamás me perdonaré no haber venido a Europa a los veinte años, en vez de esperar casi otros veinte. Jamás me perdonaré haber leído tantos libros tontos, haber escrito tantas cartas inútiles, haber llenado docenas de cuadernos con versos que ni siquiera yo he vuelto a leer. 

lundi 13 octobre 2014

"Oui, il s'est passé beaucoup de choses dans ma vie quand je regarde la Seine, l'après-midi."*

Depuis qu'il écrit, je lis Dominique Fabre.
Depuis 2007, il me suit dans mes déménagements. 
Les types comme moi, je l'ai lu à Otsuka, J'attends l'extinction des feux, un dimanche près des enseignes de luxe de Ginza. J'aimerais revoir Callaghan dans mon lit bruxellois.

J'habite une île sans fleuve et si les arbres y jaunissent en automne, c'est que les clémentines et les citrons commencent à mûrir. Mais j'y lis Photos volées et Dominique Fabre, l'air de rien, me fait trembler le coeur, du côté d'Asnières les jours de pluie ou en bas de la rue de Rome, me fait respirer Paris, toujours plus aimer ses mots, toujours autant aimer la vie. 

Dans sa rue je me suis garé sur une place de livraison. On s'est embrassés comme si on n'avait pas eu le temps de le faire vraiment. Elle aurait bien aimé que je monte, mais elle avait un gros dossier à travailler pour le lendemain. Elle est bien plus studieuse que moi. Elle a pris son sac à dos rouge, son petit sac de voyage. Elle a fait le code et puis, quand ça a sonné, elle s'est retournée vers moi. Elle a dit quelque chose que je ne suis pas sûr d'avoir entendu. Oui je t'appelle ! Elle a hoché la tête en souriant, je ne m'étais pas trompé. J'ai retrouvé l'A86 mais je suis vite ressorti à Charenton parce qu'elle chauffait rudement, ma vieille auto. Je suis rentré en surveillant les jauges plus ou moins excitées. J'ai longé les Maréchaux, des fois que je tombe en panne. J'ai mis presque deux heures. Il ne serait pas trop tard pour que j'appelle Hicham. Quand je suis arrivé chez moi je lui ai envoyé un texto. Elle m'a répondu tout de suite. Bonne nuit, Jean. C'était bien, non ?
*Dominique Fabre. Photos volées. 

lundi 22 septembre 2014

Une chambre à moi (1)

Depuis longtemps, je n'avais pas ouvert la boîte de Mamy et le bruit du couvercle m'a emmenée ailleurs alors même que passaient des gens, dans la rue, qui parlaient fort comme chez eux, qui m'ont semblé être chez moi. 
Je dis encore chez toi. Je dis aussi chez nous. Chez vous, parfois. 

Je garde une trace de mon grand appartement (2) dans la mémoire de mon appareil photo comme un foyer nomade, portatif, permanent.  
Et je me demande parfois : qui dort dans cette chambre, depuis qu'elle n'est plus à moi ? 

(1) "Si Mrs. Seton et sa mère, et la mère de sa mère avaient appris le grand art de gagner de l'argent, si elles avaient, comme leurs pères et leurs grands-pères, fait des legs destinés à la création de chaires ou de maîtrises de conférences, et de prix, et de bourses affectées à une personne de leur propre sexe, nous aurions pu dîner seules ici, de façon très acceptable, avec un perdreau et une bouteille de vin; nous aurions pu, sans pour cela faire preuve d'une confiance exagérée, escompter une vie agréable et honorable à l'abri d'une profession généreusement rétribuée. Nous aurions pu explorer ou écrire; flâner à travers les lieux les plus vénérables de cette terre; rester en contemplation, assises sur les marches du Parthénon, ou nous rendre à dix heures au bureau, puis rentrer tranquillement chez nous à quatre heures et demie pour écrire un petit poème."
Virginia Woolf. Une chambre à soi. 

(2) celle, aussi, d'un train où j'ai passé onze heures à l'aller, onze heures au retour, où je me suis sentie si bien.













dimanche 14 septembre 2014

Somewhere not here

En ce premier avril, nous avions tourné le dos à la ville, sauté dans un train comme on éclate de rire, sans autre préméditation qu'un sachet de petites provisions : très tôt tu connus mon tempérament écureuil. 
Le bleu était une couleur froide (1), Ostende nous le rappela, qui nous gela les doigts pendant que nous embrasser gerça nos lèvres. 
Cette autre fois, c'est l'île que nous quittions, où le bleu est chaud quand il colore la mer (2) et la ville était notre destination. Partir avait été tout aussi facile même s'il ne s'agissait pas d'une improvisation. A ton bagage, tu avais ajouté un pinceau, sorti dans l'avion (3) mais le mien contenait les mêmes fruits, d'une autre saison. 

A peine revenus, nous rêvons à de prochaines expéditions. Passées, futures, nos saisons ont des noms de destinations.  

(1)












(2)











(3)

lundi 25 août 2014

Voyage autour de ma chambre
chapitre 8 : à Amsterdam

Ce n'était pas rien d'aller en ville pour la première fois. Car je le savais : désormais, il n'y aurait plus qu'elle. Elle seule pour me consoler, en cas de besoin, de l'absence de toutes les autres. Une quintessence de ville, en somme.  
Après avoir appris par coeur les ruelles de Tokyo, celles de Lisbonne, pris mes petits déjeuners à New York ou à Bruxelles, j'espérais trouver du charme à Palma et aux cinquante kilomètres qui m'en séparaient. 
Mais il faisait très chaud, ce jour-là et les rues me parurent trop piétonnes, trop bruyantes, trop commerçantes à moi qui étais déjà devenue familière des heures tranquilles de la mer. 
Ce n'est qu'en pénétrant dans les salles désertes et fraîches de la Fondation Juan March que j'avais retrouvé une raison d'avoir quitté ma chambre.  

"A un moment, les conditions météorologiques commencèrent à empirer. Le vent redoubla. Il commença à pleuvoir avec force et, aussitôt, se leva une espèce de tempête maritime. Nous voulions nous éloigner de la pluie fouettée par le vent mais, pour cela, nous devions continuer à marcher dans ces conditions, au moins pendant un moment. Nous mîmes le cap sur la relative tranquillité du Musée Van Gogh, où les tableaux tournoyaient dans une mer jaune. Mais, en fait, nous ne voyions aucun tableau. Le temps avait empiré jusqu'à l'extrême alors tous ceux qui étaient à Amsterdam n'avaient qu'un seul objectif en tête : échapper à la pluie, échapper à la pluie au Musée Van Gogh. Tout le monde était mouillé et dégageait de la vapeur et il paraissait possible qu'à n'importe quel moment, une débandade trempée se produisit. De temps en temps, un éclat de soleil sur le blé mouvant en Arles ou une nuit illuminée par les bougies à Rome -des étoiles, des étoiles- prenaient vie dans le fond. Des arbres chargés de fleurs apparaissaient, des visages de couleurs pigmentées brillaient mais, surtout, les dos mouillés des visiteurs abondaient. Le jaune assoiffé de Arles soulignait le fait qu'ici, à Amsterdam, nous avions un genre de jour automnal qu'il était impossible de distinguer des ultimes sursauts de l'hiver. Chaque fois davantage de visiteurs se massaient dans le musée. Les tableaux étaient comme les derniers canots de sauvetage du Titanic et seule une poignée de chanceux réussissaient à apercevoir un brin de tournesol stupéfiant ou la chaise vide de Gauguin (qui, pour ce que j'en savais, n'était même pas là). Les autres devaient s'aventurer vers les dessins ou n'importe quel autre exemple d'art qui se trouverait sur leur chemin. Les champignons, par chance, n'étaient pas si forts qu'ils auraient dû l'être et nous ne tardâmes pas à ressortir sous la pluie. Aussi incroyable que cela ait pu paraître, le temps avait encore empiré pendant que nous étions au musée. Le temps, pour résumer une longue histoire météorologique, était passé de mal en pis à encore pire."

Le livre de Geoff Dyer, Yoga for People Who Can't Be Bothered to Do It, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Yoga para los que pasan del yoga.

Vocabulaire noté : 
-capullo : petit con
-poner rumbo a : mettre le cap sur
-no aguantaba más : je ne supportais plus
-me doy cuenta : je me rends compte
-achispado : pompette