lundi 31 août 2015

L'anniversaire de l'anniversaire (fragments d'insularité)

"L'immensité de la mer m'effraie. Je n'aime pas naviguer, le poisson me dégoûte… Tous ceux qui le savent me demandent ce que moi, je vais faire sur une île.
Pour le danger, l'amour. Je suis tombé amoureux d'une insulaire, nous avons eu une fille et elles m'ont emmené ici. J'étais réticent : comme dans les contes, j'ai posé trois conditions que je pensais impossibles à remplir. Il fallait que ce soit un village de montagne, loin de la mer et proche de Palma et sans hôtels ni touristes… C'est comme cela que, au printemps 1984, nous sommes arrivés à Bunyola, au nord-est de l'île.
Il y eut un matin 
un matin de préhistoire
 où je m'éveillai en sachant 
 que j'allais venir habiter ici. 
Et maintenant
 depuis deux ans
 je m'éveille ici.  

dimanche 30 août 2015

Portrait robot

Je me suis demandée, en le voyant parler avec les policiers qui étaient allés le chercher et qui avaient en main ses papiers pour une raison que personne parmi tous ceux qui, comme moi, tournèrent la tête vers lui, pour une raison que personne parmi tous ceux qui, comme moi, l'entendirent affirmer : No me gusta así, pour une raison que personne ne parvint à comprendre, je me suis demandée en le voyant se défendre mais calmement et en les voyant également calmes, les deux policiers, comme s'il le connaissaient et n'avaient pas envie de jouer leur rôle avec trop de zèle, je me suis vraiment demandée s'il ne s'agissait pas de T. ???
Pour te le décrire, je dirais… je dirais qu'il est assez gros. Enfin… pas énorme non plus mais bon… costaud en tout cas. Et qu'il a les cheveux rasés à la même longueur que sa barbe. Tu vois le genre ? En fait,  je dirais… qu'il a une tête réversible.
Vu mon talent pour la description (1) je fais bien de n'être ni écrivain ni appelée à témoigner, hein ?! 


(1)
Le monde n'arrêtait pas de nous raconter des histoires que nous ne nous lassions pas d'écouter.
Nous n'avions pas tout à fait la même manière de nous y intéresser. Je me perdais dans mes admirations, mes joies : "Voilà le Castor qui entre en transes !" disait Sartre; lui, il gardait son sang-froid et il essayait de traduire verbalement ce qu'il voyait. Une après-midi, nous regardions des hauteurs de Saint-Cloud un grand paysage d'arbres et d'eau; je m'exaltai et je reprochai à Sartre son indifférence : il parlait du fleuve et des forêts beaucoup mieux que moi, mais il ne ressentait rien. Il se défendit. Qu'est-ce au juste que sentir ? Il n'était pas enclin aux battements de coeur, aux frissons, aux vertiges, à tous ces mouvements désordonnés du corps qui paralysent le langage : ils s'éteignent, et rien ne demeure; il accordait plus de prix à ce qu'il appelait "les abstraits émotionnels" : la signification d'un visage, d'un spectacle l'atteignait, sous une forme désincarnée, et il en restait assez détaché pour tenter de la fixer dans des phrases. Plusieurs fois, il m'expliqua qu'un écrivain ne pouvait pas avoir d'autre attitude; quiconque n'éprouve rien est incapable d'écrire; mais si la joie, l'horreur nous suffoquent sans que nous les dominions, nous ne saurons pas non plus les exprimer.
Simone de Beauvoir. La force de l'âge. (2)

(2)
Ils ne nous quittent plus, ces deux-là ! m'as-tu dit en me voyant sortir mon livre pour t'en lire des passages pendant que tu conduisais (3) et il est vrai que, toi aussi, cela fait quelques semaines que tu les fréquentes ! Ainsi, Simone et Sartre nous sont devenus si familiers que nous commentons leur vie comme eux celle des autres : "A Paris, au Havre, à Rouen, (4) le principal sujet de nos conversations, c'était les gens que nous connaissions."

(3)

(4)
Ah et puis !  : 
"Mme Lemaire et Pagniez nous avaient proposé de visiter avec eux en auto le sud de l'Espagne. En attendant, nous fîmes un tour dans les Baléares, puis dans le Maroc espagnol."


samedi 29 août 2015

L'usage des mots

Une des leçons les plus stupéfiantes avait sans doute été celle où nous avions appris à refuser sans équivoque mais sans froisser qui que ce soit, une proposition, n'importe laquelle.
On va au cinéma ce soir ? Vous voulez bien signer cette pétition, s'il vous plait ? Tu m'embrasses ? Vous reprendrez bien un peu de gâteau ? Tu viens avec moi faire du shopping ? Tu es libre, demain ? Tu peux me prêter ta voiture ? Rendez-vous ce soir à 20 heures, d'accord ? Ça vous dit qu'on parte en vacances ensemble ? On fait du vélo, samedi matin ? Un petit tour à Disneyland, tu en penses quoi ? Mes parents nous invitent à manger dimanche, qu'est-ce que je leur dis ? 
Il s'agissait de prendre un air embarrassé et de dire : 
ちょっと…
On prononce chotto… On prononce aussi les points de suspension.
Cela signifie à peu près : eh bien… 
Tellement clair et définitif que personne ne commet l'impolitesse d'insister.  

Aussi, quand on me dit que, à moi qui ai appris à parler le japonais, toutes les autres langues doivent paraître faciles... 

vendredi 28 août 2015

Le cabinet des rêves 242

Tous les rêves sont affectés par les expériences et les impressions du présent aussi bien que par les souvenirs d'enfance; tous reflètent, sous forme d'images ou de sensations, une lumière, un courant d'air, un repas plantureux, un trouble interne grave. Sans doute (et j'insiste sur ce point auprès de mes élèves) faut-il considérer comme le trait le plus caractéristique de presque tous les rêves, les plus futiles comme les plus fatals -et ceci malgré la présence sous forme de traînées ou de taches d'une réflexion logique (à l'intérieur de certaines limites) et de la conscience (souvent absurde) d'événements appartenant au passé du rêve-, ce pitoyable affaiblissement des facultés intellectuelles du rêveur, qui n'est pas réellement choqué de se trouver en présence d'un ami mort depuis longtemps. Dans le meilleur cas, le rêveur porte des oeillères semi-opagues; dans le pire, il est un imbécile. 
Vladimir Nabokov. Ada ou l'ardeur
Nous sommes à la piscine, M. et moi. 
Nous nageons tous les deux sous l'eau mais le bassin est profond et l'eau n'est pas claire  : on dirait de l'eau de mer alors je ne vois pas M.
Je retourne à la surface pour poser mon appareil photo sur le rebord. 
Je le secoue pour le vider de l'eau qui s'y est introduite mais je me dis qu'il ne sera pas endommagé parce que la batterie n'était pas à l'intérieur. 
Je retourne sous l'eau et j'ai envie de plonger. 
Le temps que je me dirige en nageant vers un plongeoir, je vois un grand groupe de personnes envahir le bassin, je pense qu'il est trop tard. 

Rêve du 7 août 2015

jeudi 27 août 2015

Una comida sencilla

Quand j'ai fait la connaissance de Tomas, il sortait du supermarché, un sac de courses au bout de chaque bras.
Il avait été question du repas qu'il allait cuisiner/que nous allions manger mais ce n'est pas avec moi qu'il en avait parlé non seulement parce que, alors, je ne savais rien dire en espagnol mais aussi parce que, suite à un malentendu qui ne tarda pas à être dissipé, j'étais encore celle qui ne cuisinait pas alors que c'était ceci, cela ou encore ces choses-là que je ne cuisinais plus tandis que
ceci,
cela
ou encore ces choses-là,
 je n'ai jamais cessé de les faire. 

L'autre jour, j'ai vu Tomas au supermarché et nous avons parlé -cette fois lui et moi- de ce qu'il allait/que j'allais cuisiner.
Un repas tout simple, m'a-t-il dit. 
Moi aussi, lui ai-je dit. 
C'est ce qu'auraient sans doute affirmé aussi bon nombre de clients dont pourtant, au vu de leurs achats sur le tapis des caisses, le repas n'allait pas être plus semblable au mien que ne l'était celui de Tomas. 

mercredi 26 août 2015

L'été est une guerre de tranchées


Il y a de tout petits points noirs qui apparaissent dans mon champ de vision et qui bougent et me font guetter le reste de la caravane : les sherpas, le convoi, les tentatives d'invasion en procession, l'armée silencieuse. 
Nous dressons des barricades invisibles, des ¡NO PASARÁN! chimiques.
Il nous arrive de perdre la bataille. 
Ainsi, nous avons mal dormi, la nuit où les fourmis ont traversé notre lit. 

mardi 25 août 2015

Tuesday self portrait

Durant trop de siècles, les femmes se sont occupées à être les muses des artistes. Tu auras sûrement lu dans mon journal que je voulais être une muse, que je voulais être la femme de l'artiste et, en réalité, j'essayais d'éviter la question finale, c'est à dire que j'avais à faire mon travail moi-même. 
(…) Notre culture encourage l'homme à devenir le grand médecin, le grand philosophe, le grand professeur, le grand écrivain. Tout est réellement planifié pour le pousser dans cette direction. Maintenant, on ne demande pas cela aux femmes. Dans ma famille comme probablement dans la tienne, on espérait simplement que je me marie, que je sois une épouse et que j'élève des enfants. Mais toutes les femmes n'ont pas de talent pour cela et, certaines fois, comme dit D.H. Lawrence avec raison : "Nous n'avons pas besoin d'enfants dans le monde, nous avons besoin d'espérance". 
Anaïs Nin