lundi 30 juin 2014

permanent vacation

Pascale Ferran m'a fait du tort, un temps.

L'âge des possibles était 30 ans, je le croyais, voyais passer le temps sans réaliser quoi que ce soit, juste en me demandant : quoi ?
Tout autour, ils savaient, je voyais leur sens à eux, cherchais en vain le mien.
Et puis.
Et puis, passé 30 ans, c'est devenu moins inquiétant.
Je mesure maintenant ce que j'ai fait : vivre, simplement, n'était pas perdre mon temps.

Si j'aime tant les fins, c'est par amour des commencements même s'il me semble que ce serait plus simple d'être autrement.
Ai-je envoyé davantage de lettres de motivation ou de démission ?
Par la fenêtre du bus, je regardais défiler les nuages pour la dernière fois. Et, comme toujours, j'en aurais chanté d'allégresse.
Maintenant je le sais : l'âge des possibles est le mien, tous les ans. 
LA PEUR (texte dit par Agnès):
Aujourd'hui, tout le monde a peur.
De ne pas trouver de travail, de perdre son travail,
de mettre des enfants au monde dans un monde qui a peur,
de ne pas avoir d'enfant à temps.
Peur de s'engager, d'attraper une maladie,
de passer à côté de la vie, d'aimer trop, ou trop peu, ou mal, ou pas du tout.
La peur est partout et partout provoque des catastrophes.
Elle s'autoalimente. Qui a peur aujourd'hui aura peur davantage demain.
La première chose à faire, le seul but à atteindre : tuer la peur qui est en nous.

SÉQUENCE 68. UN CAFÉ - INT. NUIT.
Agnès et Frédéric sont attablés l'un en face de l'autre. Frédéric parle, volubile, à, grands renforts de gestes à l'occasion. Agnès écoute, très attentive et calme. Devant eux, des bières.
Frédéric. ... Je m'étais toujours dit, la limite, c'est ton diplôme. Va jusque-là. Histoire de mettre un nom sur ce que tu as fait pendant trois ans. C'est con mais ça vaut ce que ça vaut. (Regard sur Agnès, comme s'il cherchait son approbation. Elle le voit et hoche un peu la tête.) Parce que ce diplôme, c'est quoi? C'est un truc qui censément vaut quelque chose. En fait, c'est comme un bon. Un bon pour l'intégration sociale.
Agnès. ... C'est déjà pas si mal, si? enfin...
Frédéric (il lui coupe la parole). ... C'est deux, trois facilités pour rentrer dans le rang. Mais bon, un jour tu te réveilles et tu dis que tu dois choisir entre exercer ton petit commerce - et sourire à la dame ou bien mettre la clé sous la porte. Eh ben, j'ai choisi, ça y est, j'ai choisi. C'est pas la peine de faire semblant.
Agnès. Mais tu regrettes quand même pas de les avoir faites, ces études?...
Frédéric. Non, non. Je regrette pas. Je regrette pas. (Il se met à enrouler et dérouler la bague de plastique de son paquet de cigarettes autour de son doigt. Vivement. Frénétiquement.) Punaise, c'est dingue de voir à quel point j'en arrive! Ça me fout même pas les jetons. Ça pour rait, hein... vu le pli que j'ai pris. Mais non, ça me les fout pas. Victimes de dressage abusif, voilà ce qu'on est. On nous dit... Qu'est-ce qu'on nous dit? On nous dit « y a rien, alors tenez-vous à carreaux! » Et c'est quoi se tenir à carreaux? Pas compliqué. Oh, pas compliqué, c'est rentrer dans le moule de ceux qui disent : en présence de rien, privilégier la structure, le cadre. Y a rien donc qu'au moins le moule nous tienne debout... Mais en fait, tu te rends compte que tu peux très bien changer de vie du jour au lendemain. Y a même pas forcément besoin de sas.
Agnès. De quoi?...
Frédéric. De sas... de zones intermédiaires. ... Leur truc... tu veux que je te dise leur truc? C'est le terrorisme de la mesure! (Agnès se penche vers lui, tendue dans son écoute, comme si elle avait de plus en plus de mal à suivre.) ... On a tellement peur qu'on s'amourache de n'importe quoi qui pourrait ressembler à une borne: un boulot quelqu'un, et hop, on s'y amarre Moi, je n'ai fait que ça. Au début par manque d'imagination et ensuite par habitude. (Il finit sa bière.) Tu sais quoi? Ce qui me vient en tête, tout le temps, c'est cette envie de me désolidariser. Pourtant, en soi, c'est pas un truc bien. Mais je veux reprendre mes billes, ça va bien là! je veux pouvoir penser à un truc même si c'est utopique et pas me dire que j'y arriverai jamais, ou que : à quoi bon. Parce que si tu y réfléchis deux secondes, nous, tout ce qu'on a le droit de faire, en ce moment, c'est assister à la faillite générale. Eh ben, ça va bien comme ça maintenant, je propose! Tu vas me dire que c'est parce que Jacques et Denise sont barrés chacun dans leurs trucs que je réagis comme ça, mais non non non... (Agnès nie vigoureusement de la tête en même temps que lui et aussi d'un petit signe de la main. Frédéric avise son verre vide.) Tu veux la même chose?
Agnès. Je veux bien, oui.
Frédéric. (au barman). S'il vous plaît! La même chose. (Il se retourne vers Agnès.) ... Il faut se bâtir un truc, un endroit où tu es inatteignable, comme Jacques, comme Denise. Je dis pas inven ter ou improviser je pense que ça vient ou que ça vient pas. Mais si tu attends assez longtemps, y a un moment où y a un truc qui te remplit. Moi, j'y crois à ça. Et jamais se dire que les choses sont des formalités. Rien n'est insignifiant. (Agnès le regarde comme si elle n'en croyait pas ses oreilles.) Se dire qu'à chaque étape, y a une alternative. Forcément. Donc regarder à droite, à gauche, et choisir. Ou trouver une autre voie. En tout cas, pas faire semblant. Croire à un truc et y travailler, même si c'est naïf, même si c'est utopique. D'ailleurs, c'est ça mon programme, je propose, j'en vois pas d'autres : la naïveté, voilà. C'est un assez joli programme, franchement, non? Si? T'es pas d'accord?
Agnès le regarde, un peu saisie qu'il finisse par lui demander son avis. Impressionnée aussi, peut-être.
Agnès. Si, si... Si, non, t'as raison...
Frédéric sourit, il boit une gorgée de bière. Agnès baisse les yeux, étrangement intimidée tout à coup.
Frédéric. Tu m'attends ?...
Agnès (elle hoche la tête). Mmm...
Frédéric se lève et se dirige vers les toilettes. Agnès reste seule, le regard dans le vague, visiblement encore sous le coup du discours de Frédéric.
Maintenant elle semble relire, très vite, et pour elle- même, l'intégralité de leur conversation. Elle sourit. Elle attend. Confiante.



SÉQUENCE 38. INT. NUIT.
Frédéric (par en-dessous). Ça va ? Y t'es rien arrivé d'horrible ?...
Jacques. Ça va...
Frédéric. Tu me dirais, hein?
Jacques. Qu'est-ce que tu veux qu'il m'arrive?... Non, non, j'ai rien. Y a rien. Pas-de-sou-ci.
Frédéric. Bon. Bien. Bien bien. Tu crois que tu irais jusqu'à me filer une clope ?...
Jacques fait glisser le paquet puis le briquet sur le sol jusqu'à Frédéric. Celui-ci allume sa cigarette et en tire une longue bouffée. Pause assez longue.
Jacques. ... Y a rien... En fait, c'est ça... Y a rien...
Frédéric (doucement, après un temps). ... Y a rien où ?...
Haussement d'épaules de Jacques.
Jacques. Ben y a rien, quoi... Y a pas un seul truc.... Y a rien vers quoi aller... tendre.
Silence de Frédéric.
Jacques. ... Je joue pas le jeu. Toi, t'es raccord dans ta vie, je sais pas... dans... Moi, c'est... je suis out, quoi...
Frédéric le regarde, complètement pris court, tout d'un coup.
Frédéric. ... Mais tu t'isoles un peu aussi depuis quelque temps non... enfin...
Un court temps.
Jacques. ... je vais arrêter. De toute façon, j'ai décidé d'arrêter. L'école. C'est pas la peine de faire semblant.
Frédéric (bas). Eh ben arrête alors mais... (Frédéric réfléchit, il tire sur sa cigarette et reprend plus fort.) ... Moi, je trouve ça bien que tu t'écoutes aussi, que tu prennes le temps de t'accorder un peu d'attention. Enfin, je sais pas, c'est important, quoi, surtout dans ton boulot...
Jacques. ... Ce matin, je me disais que c'était ça le signe, en fait, c'est que non seulement je fais plus rien, mais je le regrette même pas... ... Par exemple, je me suis rendu compte que j'avais pas couché avec une fille depuis en gros la rentrée. Eh bien, je m'en fous.
Frédéric. Oui, offf, c'est pas super intéressant non plus, enfin tu vois...
Jacques (presque amusé). C'est toi qui me dit ça?
Frédéric. Non, mais t'en parle comme d'un truc symptomatique, mais bon, l'importance de tout ça est vraiment exagérée... (Il rit un peu.)
Jacques. Mais ça m'intéressait. Si je t'en parle, c'est parce que ça m'intéressait - avant. Sinon, j'aurais pas remarqué de changement. Non. Y a rien quoi. Je vois les trucs, j'identifie, j'arrive encore à identifier...
Un temps assez long. Frédéric regarde Jacques par en dessous. Finalement, il se déplace sans se lever, et va s'asseoir près de Jacques, contre le mur.
Frédéric. Il y a une chose qui m'a toujours frappé et que je vérifie encore une fois avec toi, c'est que c'est les gens qui ont tout, enfin, pas forcément tout, mais les gens qui ont en eux un truc tellement évident, quelque chose comme un vrai centre de gravité... Et bien, le paradoxe, c'est que ce sont ces gens-là qui doutent vraiment et tombent par terre. Bizarrement en fait, y a que les gens qui ont vraiment quelque chose qui peuvent penser qu'ils n'ont rien.
Jacques. J'ai l'impression d'avoir atteint une limite. D'être rattrapé par des trucs terribles mais très rapidement. Comme si j'avais été en attente avant...
Frédéric. Mais toi, si t'en es là maintenant, c'est que tu vas hyper vite, au fond des choses, des expériences que tu traverses... Et ça, c'est un tel gain, je crois que tu te rends même pas compte. Alors évidemment, C'est pas ça qui va te raccorder, ça c'est clair, c'est pas socialisant. Mais tu peux pas être au four et au moulin, Jacques, tu peux pas réfléchir à ces trucs-là et ne pas être dans l'état où tu es! T'es dans un truc où il faut creuser dans sa fange. Eh ben oui. Et c'est pas tous les jours drôle. C'est même souvent moins drôle qu'autre chose. Mais voilà. C'est le truc que tu as choisi et, au fond, tu sais aussi bien que moi que c'est le seul truc que tu as vraiment envie de faire...
Jacques éclate brutalement en sanglots. Frédéric le regarde, un instant désemparé. Finalement il s'approche et le prend dans ses bras.


Extraits du scénario de Pascale Ferran et Anne-Louise Trividic,
publié chez Arte Editions dans la collection Scénars. 

dimanche 29 juin 2014

To be by your side

C'est à l'heure où les bêtes s'alanguissent, peuplent leurs rêves d'eau et de peaux
glabres
que tu entoures mon profil de tes bras le temps d'une sieste. 
Avant toi, mon sommeil était ambidextre. 

samedi 28 juin 2014

Une enquête sentimentale

Avez-vous dû leur tenir tête pour faire quelque chose que vos parents désapprouvaient ?
Accordez-vous une grande place à la nature dans votre vie ?
Vous arrive-t-il de passer un jour sans vous connecter à internet ?
Faites-vous des mots croisés ?
Etes-vous tenté de faire le tour du monde ?
Y a-t-il un âge que vous avez préféré avoir ?
Etes-vous gourmand ?
Avez-vous déjà vécu l'évacuation d'un lieu en raison d'une véritable alerte au feu ?
Y a-t-il une chose que vous tenez absolument à réaliser avant de mourir ?
Qu'utilisez-vous en guise de marque-page ?
ICI, des voix sentimentales

vendredi 27 juin 2014

Le cabinet des rêves 181

Quelques années plus tôt, m'avait-il dit, il avait rêvé un roman entier pendant son sommeil : rêvé qu'il en avait accouché pendant des mois, ou peut-être des années; puis qu'il l'avait mis en forme; qu'il avait été publié; qu'il était admiré par certains lecteurs, vilipendé par d'autres. Il avait rêvé toute cette histoire en quelques minutes, une nuit. Peut-être, avait-il dit, son besoin d'écrire un vrai livre avait-il été assouvi par le fait d'avoir prouvé avec tant de force tout ce par quoi passe un écrivain. Peut-être était-ce pourquoi il préférait maintenant lire et se souvenir ?
Eric McCormack. Motel paradise
Je vois une araignée toute petite et recroquevillée sur l'oreiller du lit que je suis en train de nettoyer. 
Avec l'embout de l'aspirateur, je veux l'aspirer. 
Il y a, en fait, deux araignées. 
Elles se déplient, fines, assez grandes. 
Celle qui est la plus proche de l'aspirateur semble hésiter à se laisser aspirer puis se dirige vers l'intérieur du tube. 

Rêve du 25 avril 2014

jeudi 26 juin 2014

Chroniques casanières

juste après que j'eus photographié
mon maillot en train de sécher
le mobilier de jardin
fut repeint

mercredi 25 juin 2014

Là, c'est le jour où j'ai voulu en savoir davantage

sur le voyage de Gertrude Stein à Majorque, où j'ai appris que cette phrase-là, elle l'avait écrite à son ami Robert Graves -dont je venais, tout juste, de voir la description dans le Journal de Virginia Woolf*- et qu'elle y avait écrit un long poème charnel sur sa relation avec Alice Toklas. 

Baise mes lèvres. Elle les a baisées.
Baise mes lèvres à nouveau. Elle les a baisées à nouveau.
Baise mes lèvres encore et encore et encore à nouveau et elle les a     [baisées encore et encore et en corps à nous vaut.
J'ai des plumes.
De grands poissons.
Penses-tu à des abricots. Nous les trouvons très beaux. Ce n'est pas [seulement leur couleur c'est leur noyau qui nous charme. Nous y [trouvons une différence.
Lève bas-ventre est si étrange.
Je suis venue pour en parler.
Un choix de raisins secs bon leurs raisins les raisins sont bons.
Différence ton nom.
Questionne et jardine.
Il pleut. N'en parle pas.
Mon bébé est chou tout rose. Je veux lui dire une chose.
Chandelles de cire. Nous avons acheté beau cou beaucoup de [chandelles de cire. Certaines sont décorées. Personne ne les a [allumées.
Je ne fais pas mention des roses.
Exactement.
Questionne et beurre.
Je trouve le beurre très bon.
L'Éve bas-ventre est si douce.
Lève bas-ventre grassement.
N'est-ce pas que cela t'étonne.
Tu me désirais intensément.
Dis-le à nouveau.
Fraise.
Lève transporte bas-ventre.
Lève douceur bas-ventre.
Chante jusqu'à moi dis-je.
Certaines sont des épouses pas des héros.
Lève bas-ventre simplement.
Chante jusqu'à moi dis-je.
Lève bas-ventre. Un réfléchi.
[...]

Gertrude Stein. Lève bas-ventre. Traduction de Christophe Lamiot Enos.

*Imaginez un homme aux yeux comme des boulons, chemise bleue, tête nue, les cheveux ébouriffés, en pardessus bleu, planté sur le seuil, le regard fixe, à quatre heures et demie, vendredi. "Mrs Woolf ?" Et moi qui craignais et devinais là quelque génie national; quelque jeune homme résolu à épancher son coeur, je l'expédiai en hâte au sous-sol où il déclara : "Je suis Graves. Je suis Graves." Tout le monde le dévisagea. Il avait l'air d'avoir traversé les airs à cent à l'heure, pour se poser un instant là. Enfin, il monta. Et moi, maligne que je suis, je compris que m'avancer la bouilloire à la main, que j'avais saisie avec une lavette, était précisément la méthode, l'attitude, la pose qui convenait. Le pauvre garçon n'est qu'emphase, professions de foi et affectation. Il a une frustre ressemblance avec Shelley malgré un nez bosselé et des traits brouillés. Mais avoir conscience d'être un génie ne vaut rien à personne. Il resta jusqu'à sept heures et quart (nous devions aller voir César et Cléopâtre, une pièce étrange, romantique, ampoulée de Bernard Shaw à ses débuts et nous dûmes le lui dire, car il était englué dans les délices d'une description de sa manière de vivre, comme jamais abeille ne le fut dans son miel. Il fait la cuisine; sa femme, le ménage. Ils ont quatre enfants à l'école communale; les villageois leur donnent des légumes; ils se sont mariés à l'église; sa femme porte son nom de Nancy Nicholson, refuse d'aller à Garsington, lui a déclaré : Il me faut une maison qui ne coûte rien, au bord d'une rivière, dans un village au clocher carré, proche, mais pas trop, de la voie ferrée -toutes choses qu'il lui a procurées, n'ignorant pas qu'elle sait ce qu'elle veut. Du fait qu'elle porte son nom de Nicholson, ses amis se sont partagés en deux clans, les moutons et les chèvres. Dans tout ce bavardage nous n'avons vu que l'égocentrisme habituel des jeunes gens - d'autant plus que celui-là nous a fourni l'information, qu'on ne lui demandait pas, qu'il descend du doyen recteur évêque von Ranker. Etc., etc., et cela, uniquement pour avoir l'occasion de dire qu'il méprise ces gens. Ce n'en est pas moins un charmant jeune homme, ingénu, écervelé; mais pourquoi notre âge nous vaut-il de subir ces pesantes justifications ? Assurément autrefois on pouvait vivre simplement sans avoir à le proclamer. J'ai cherché, peut-être, puisque c'est là ma faiblesse, à m'insinuer dans ses bonnes grâces, mais L. est resté implacable. Puis on nous offrit un billet d'entrée pour un match de coupe, Graves étant venu à Londres, pour la première fois depuis six ans, tout exprès pour y assister. Il ne peut voyager en train sans être malade; est passablement fier de sa sensibilité; mais que voulez-vous ? Il faut bien qu'il y ait aussi des gens sensibles, des benêts bredouillants, bégayants qui peut-être mettent en valeur leur petit coin de l'Oxfordshire.
Virginia Woolf. Journal. Lundi 20 avril 1925 

mardi 24 juin 2014

Tuesday self portrait

Elle l'a convoqué dans son bureau et ne lui a fait part de sa décision de publier son roman qu'au bout d'un certain temps, lorsqu'elle le connaissait mieux et s'était assurée qu'il avait des possibilités. Il en fut absolument ravi. Elle l'a prévenu de ne pas s'attendre à un grand succès. Elle lui a dit : 
"Honnêtement, c'est à peine un roman. C'est plus un ensemble de nouvelles vaguement reliées les unes aux autres."
Elle a été étonnée de constater avec quelle promptitude il s'est défendu. "De toute façon, c'est ça la vie : un ensemble de nouvelles vaguement rattachées les unes aux autres", avait-il rétorqué. 
Eric McCormack. Motel paradise

lundi 23 juin 2014

entre les îles

à me voir 
à la même place 
que le matin
 le soir 
on aurait pu croire
 que je n'en avais pas bougé de la journée
mais il y eut
entre les deux
cette conversation
belle et bleue 
et                                                      
trop
courte


dimanche 22 juin 2014

Perfect day

Il y a les jours de tourmente, les jours où le téléphone sonne, où le téléphone sonne trop, il y a les jours sans,
et puis il y a les autres jours, 
les jours aquarelle, 
les jours de ville, les jours de chambre, les jours de bleu et de pique-nique, tous ces jours de vie poétique. 


Une chambre qui ressemble à une rêverie, une chambre véritablement spirituelle, où l'atmosphère stagnante est légèrement teintée de rose et de bleu. 

L'âme y prend un bain de paresse, aromatisé par le regret et le désir. -C'est quelque chose de crépusculaire, de bleuâtre et de rosâtre; un rêve de volupté pendant une éclipse. 
Les meubles ont des formes allongées, prostrées, alanguies. Les meubles ont l'air de rêver; on les dirait doués d'une vie somnambulique, comme le végétal et le minéral. Les étoffes parlent une langue muette, comme les fleurs, comme les ciels, comme les soleils couchants. 
Sur les murs nulle abomination artistique. Relativement au rêve pur, à l'impression non analysée, l'art défini, l'art positif est un blasphème. Ici, tout a la suffisante clarté et la délicieuse obscurité de l'harmonie. 
Charles Baudelaire. La chambre double in Le spleen de Paris. Petits poèmes en prose

samedi 21 juin 2014

Une enquête sentimentale

Aimez-vous les films d'horreur ?
Avez-vous déjà fait de la plongée sous-marine ?
Vous est-il déjà arrivé de transmettre une recette de cuisine en la tronquant volontairement ?
Avez-vous des enfants ? 
Si oui, avez-vous su tôt que vous en auriez ?
Qu'y avez-vous mangé la dernière fois que vous êtes allé au restaurant ?
Vivez-vous à proximité d'un fleuve ?
A quelle forme de pollution êtes-vous le plus sensible ?
Avez-vous déjà gagné un voyage ?
Vous est-il arrivé de participer 
volontairement ou involontairement 
à un événement historique ?
Quand vous appréciez un écrivain ou un cinéaste, êtes-vous tenté de connaître l'intégralité de son oeuvre ?
ICI, des voix sentimentales

vendredi 20 juin 2014

Le cabinet des rêves 180

Je suis enceinte et j'accouche d'un garçon. 
Juste après, je vais travailler. 
A un moment, tout de même, je pense que ça fait plusieurs heures que le bébé est seul à l'hôpital et que, dans ces cas-là, on le nourrira certainement mais cela signifie que je ne l'allaiterai pas et, d'ailleurs, je réalise que personne n'en a parlé avec moi mais l'idée de donner le biberon ne me dérange pas. 
Au travail, personne n'est au courant et je me dis qu'ils l'apprendront quand j'enverrai le faire-part. 
Je téléphone juste à G. pour en parler et je sais qu'elle est enceinte aussi mais n'a pas encore accouché, elle. 

Rêve du 21 septembre 2012

jeudi 19 juin 2014

Chroniques casanières

la façade au store baissé
parait vieille semble abandonnée
au point que les cirques en été 
y affichent leur publicité

mercredi 18 juin 2014

Là, c'est le jour où, parmi tous les hommes en short, d'en voir un seul en costume, élégant,

m'a rappelé le temps où le contraire était mon ordinaire.
video
Moi, par exemple, j'ai pour habitude de ne pas faire confiance aux individus qui portent des sandales du genre moine, je les tiens tous pour des imposteurs et des traitres; ni à ceux qui sont en bermuda ou en culotte courte (je parle des hommes), ce qui me conduit à ne faire confiance aujourd'hui en été à aucun homme ou presque, surtout en Espagne, paradis des tenues ignominieuses et éhontées. 
Javier Marias. Poison et ombre et adieu (Ton visage demain III).

mardi 17 juin 2014

Tuesday self portrait

-Je suis schizophrène, répétait Mylia. Schizo-phrène. 
-Vous n'êtes pas médecin, lui dit Theodor. 
-Ma mère me traite de folle; vous en savez plus que ceux qui vivent avec moi ?
-Il faudrait faire des examens. 
-Vous pouvez me poser des questions, dit-elle.
-Il ne s'agit pas seulement de questions, mais d'examens médicaux. 
-Des questions, seulement. 
-Des questions ne sont pas des examens médicaux. Tout le monde peut poser des questions. 
Gonçalo M. Tavares. Jérusalem.

lundi 16 juin 2014

Dans la rue

La croisant dans la rue, je ne décelai sur son visage aucun signe de reconnaissance et je ne m'en étonnai pas car, pendant quelques semaines, arrivant pourtant après moi, elle s'était obstinée, tout en discutant bruyamment avec celle que j'avais cru être une de ses amies avant de me rendre compte qu'une fois dans le bus elles semblaient ne plus se connaître, choisissaient leur siège indépendamment, ouvraient chacune leur livre et ne se saluaient pas en descendant, elle s'était obstinée, disais-je, à se placer juste devant moi comme si je ne les devançais pas dans la file d'attente, comme si je n'existais pas et, à me doubler ainsi, c'était surtout mon dos qu'elle voyait et même ensuite, quand elles eurent logiquement conclu de ma présence régulière que j'étais une habituée moi aussi, quand ce fut derrière moi qu'elles discutèrent, c'était toujours mon dos qu'elle voyait mais, de mon côté, dans cette rue où je la croisai, j'esquissai un sourire dans sa direction, espérant secrètement qu'il mette en branle son trombinoscope mental : elle me sourit je la connais sûrement et c'est vrai j'ai l'impression de l'avoir déjà vue quelque part mais où cela peut-il bien être ? son visage d'étrangère ne m'est pas inconnu mais d'où je la connais ? à moins qu'elle ne m'ait souri seulement parce qu'elle m'a prise pour une autre, quelqu'un de sa connaissance... et je souhaitai qu'elle pense à mon visage avec l'agacement obstiné qu'on met à retrouver un mot qu'on a pourtant sur le bout de la langue, la croisant dans la rue je souhaitai que mon visage l'occupe longtemps.
Et il y a cette autre que je ne connais que souriante et toujours habillée aux couleurs du magasin et de la voir marcher dans la rue, vêtue d'un tee shirt rayé, le visage grave tourné à l'intérieur d'elle-même, de la voir à son insu du haut du bus m'a donné l'impression de la voir nue.

dimanche 15 juin 2014

My funny valentine

à la fin ta bouche avait le goût du bois du pinceau qui m'avait aquarellée

samedi 14 juin 2014

Une enquête sentimentale

Avez-vous l'esprit de synthèse ?
Diriez-vous que vous êtes émotif ?
Avez-vous déjà assisté à une corrida ?
Y a-t-il quelque chose que vous avez tendance à faire compulsivement ?
Voyez-vous 
toujours
souvent
 rarement
 vos efforts récompensés ?
Combien de constellations savez-vous reconnaître ?
L'admiration est-elle pour vous
un moteur
ou 
un frein ?
Quel est votre parc préféré dans le monde ?
Avez-vous déjà été victime d'un accident domestique ?
Vous est-il déjà arrivé de vous servir d'une arme à feu ?

ICI, des voix sentimentales

vendredi 13 juin 2014

Le cabinet des rêves 179

Sauf en de rares occasions  où je retrouvais au réveil quelques mots griffonnés dans un demi-sommeil et dont rien n'émergeait, le rêve entier et intact resurgissait d'un détail ou d'un mot au moment même où j'entreprenais de le transcrire, comme une image fulgurante à laquelle venaient instantanément s'associer toute une série de figures familières, de thèmes récurrents, de sensations étonnamment précises : chaque fois il me semblait que je captais avec une aisance enchanteresse ce qui avait été la matière même du rêve, ce quelque chose d'à la fois flou et tenace, impalpable et immédiat, tournoyant et immobile, ces glissements d'espaces, ces transformations à vue, ces architectures improbables. Même si, par cette mise en écriture définitivement pervertie par sa rigueur même, je m'excluais à jamais de la "voie royale" que ces rêves auraient pu être, il me semble que je me trouvais au coeur de cette "inquiétante étrangeté" qui façonne et élabore nos images de la nuit, au coeur d'une rhétorique précisément onirique qui me faisait parcourir tous les rêves possibles : des rêves cinglants, des rêves sans os, des rêves longs comme des romans, emplis de péripéties époustouflantes, des rêves fugaces, des rêves pétrifiés. 
Georges Perec. Le rêve et le texte in Je suis né
Nous sommes à une table, M. et moi. 
Je mange des fruits secs que je suis en train de décortiquer. 
P. entre, au milieu d'un groupe de personnes qui montent à l'étage. 
Quand M. la voit, il a une réaction de recul : Oh non ! Pas elle ! 
Mais P. vient vers lui et l'embrasse simplement sur la tempe.
Elle se tourne ensuite vers moi, s'approche très près et me demande : Tu me trouves vraiment grosse ?
Je suis un peu embarrassée pour répondre : elle est grosse, en effet ! 
Mais, comme elle est très apprêtée pour sa soirée, je biaise en la complimentant sur son style. 
Avant de monter avec les autres, elle me dit : Oui parce que, sur la photo que t'avait montrée M., j'étais vraiment affreuse. 

Rêve du 27 avril 2014 

jeudi 12 juin 2014

Chroniques casanières

le matin le yoga
la mer brille en bas
une promesse de zen
que les jours ne tiennent
pas

mercredi 11 juin 2014

Là, c'est le quatrième 
ou 
cinquième jour 

je n'avais toujours pas d'inspiration mais, quand j'ai pensé je devrais peut-être arrêter d'écrire, ça a sonné comme 
arrêter de vivre.
Quand il m'arrive de me réveiller de bonne heure, je me complais surtout dans l'idée d'une entière journée de solitude; d'une journée tranquille, où n'avoir pas à donner le change, me laisser paisiblement glisser dans les eaux profondes de mes pensées; naviguer dans le monde souterrain.
Virginia Woolf. Journal. 27 juin 1925

mardi 10 juin 2014

Tuesday self portrait

Ce qui parle en dedans. Ça vit excessivement. Ça vit excessivement la réalité en dehors de la réalité. Je suis dans la solitude, je l'ai gagnée. Y viennent des choses, des produits de la réalité, sans calcul. Je m'alimente d'une manière singulière. Manger en public m'ôte le goût. Mon attention dehors est concentrée sur la manière des autres, comme ils vivent, s'alimentent, s'organisent, leurs gestes. Je me moque des opinions des gens, de leurs idées, c'est leur vie qui m'intéresse. Leur vie devient la mienne.
Gaëlle Obiegly. Mon prochain.

dimanche 8 juin 2014

The ride

Je n'avais pas eu besoin de la noter pour retenir la date du rendez-vous que tu m'avais dit avoir pris. 
Je savais que cette matinée-là nous mènerait dans une partie de l'île que je ne connaissais pas. 
Je savais surtout que nous saurions transformer le passage du contrôle technique en parenthèse romantique. 


samedi 7 juin 2014

Une enquête sentimentale

Vous est-il déjà arrivé d'appeler les pompiers ?
Vous sentez-vous plus souvent libre ou déterminé ?
Imaginez-vous parfois la vie que vous auriez si votre peau était d'une autre couleur ?
Avez-vous de la volonté ? 
Et de l'ambition ?
Etes-vous photogénique ?
Avez-vous déjà vu une baleine ? 
Si vous ne l'êtes pas, pourriez-vous être cascadeur ?
Vous dites-vous 
souvent
rarement
jamais
"Je dois..." au cours d'une journée ?
Aimez-vous dormir en plein air ?
Quel est l'aliment le plus étrange que vous ayez jamais mangé ?
ICI, des voix sentimentales

vendredi 6 juin 2014

Le cabinet des rêves 178

Je vais à la maison de retraite avec ma soeur R. 
Lorsque nous arrivons, notre grand-mère est en train de faire la sieste dans son lit et je pense à dire à R. que c'est tant mieux, qu'ainsi elle ne nous réclamera pas de se coucher mais je ne dis rien : elle est éveillée. 
R. s'assied au pied du lit et ne dit rien. 
Moi, je m'assieds sur le lit, je me penche, je prends notre grand-mère dans mes bras et je mets ma joue contre la sienne, je lui parle doucement, comme pour la bercer. 
Elle aussi me parle et me raconte ce que notre grand-père lui a dit avant de mourir : il était question du potager dans lequel elle pouvait aller chercher des légumes. 
Ensuite, elle s'endort paisiblement et nous partons. 
Nous allons aux toilettes parce que R. veut se laver les mains. 
Je me regarde dans la glace et je m'aperçois que je suis couverte de transpiration. 

Rêve du 21 novembre 1999

jeudi 5 juin 2014

Chroniques casanières

de toutes les pièces ici
la chambre est ma préférée
quand l'après-midi
on en ferme les volets

mercredi 4 juin 2014

Là, c'est le jour où je suis sortie du cinéma

en sachant que, quelque soit le nombre d'années que je passerais à l'étranger, je me sentirais toujours chez moi quand je verrais un film français

mardi 3 juin 2014

Tuesday self portrait

Qu'est-ce que c'est, un très beau tableau ou un très beau dessin ? Il y a un cadre. Mais cela devient beau à partir de quel moment, ce qu'il y a dans le cadre ? A partir du moment où l'on sait et où l'on sent que le mouvement, que la ligne qui est encadrée vient d'ailleurs, qu'elle ne commence pas dans la limite du cadre. Elle a commencé au-dessus, ou à côté du cadre, et la ligne traverse le cadre. Comme dans le film de Godard, on peint le tableau avec le mur. Loin d'être la délimitation de la surface picturale, le cadre est presque le contraire, c'est la mise en relation immédiate avec le dehors. 
Gilles Deleuze. Pensée nomade in L'île déserte et autres textes.

lundi 2 juin 2014

Journées de lecture*

on m'a aimée, je crois, aussi pour ça.
Car je savais ne rien dire pendant que passaient les opéras, ne rien demander avant l'heure du goûter, 
je savais ne pas bouger, je savais lire.

Mes étés furent belges et formateurs en ce qui concerne les biscuits aux flocons d'avoine, les livrets d'opéra en français, l'heure de levée du courrier, les baies de sureau le long des routes de campagne, l'heure de la sieste, les programmes de la RTBF, Femme d'aujourd'hui, les tomates farcies, les crèmes à la vanille, la rédaction de longues lettres, le goût de la solitude, de la vie lente. 

Oui, évidemment. Mais à part ça ? Ma réponse : Je vis ! n'a pas l'air de les satisfaire, ceux qui haussent des épaules agacées après m'avoir demandé ce que je fais. Pourtant, d'après ce que je vois, ce n'est pas aussi évident pour tout le monde. 
A part ça, je lis. Pas tous les jours. 
Mais c'est comme si. 

*J'emprunte son titre au recueil de critiques de Roger Nimier paru en 1965. Je trouve du charme aux livres d'avant : d'avant maintenant, d'avant ma naissance aussi. Celui-là évoque des auteurs qu'on lisait, qu'on ne lit plus, qu'on lit moins, qu'on lit encore, qu'on lit à nouveau. Et on y trouve cette citation de Julien Benda :
"Un jour, à déjeuner, ils parlaient, encore tout vibrants, de je ne sais plus quelle pièce qui avait fait fureur tout l'hiver. "Et toi, Julien, me demanda ma cousine, tu as vu cette pièce ? Tu ne me dis rien. -Mon Dieu, fis-je, je ne m'intéresse guère à ces choses dont je suis convaincu que dans six mois vous ne saurez plus qu'elles ont existé." Cette vérité, dite par un homme de vingt-deux ans, plongea la table dans la stupeur." 

dimanche 1 juin 2014

UNDERWATER LOVE

le soir
mon rire
inextinguible
comme
mes larmes
il y a un an
le matin