mercredi 31 décembre 2014

1970

Tout le jour il avait venté et la ville était froide mais moi seule frissonnais à ma table et, même, les épidermes voisins affichaient insolemment leur résistance en manches courtes et tennis de toile sans la moindre socquette. 
Il ne m'en fallait pas davantage pour me rappeler le grand écart de nos âges. (1) 
Mais même sans cela : car moi seule tournais les pages en papier d'un livre de poche édité des dizaines d'années avant leur naissance, l'année de la mienne plus exactement. (2)
Ils avaient replié leurs écrans le temps de leur repas, quant à celui  qui s'était penché vers la table et s'était saisi de son téléphone sans autre raison que celle de pouvoir repousser la tête qui s'était posée sur son épaule, (3) il appuyait sur les touches avec désoeuvrement.
Au dessert, l'un d'entre eux photographia son assiette (4) puis ils s'éparpillèrent en même temps que je retournais à mes pages. (5)

Que faisions-nous, nous ? Que faisions-nous pour nous désennuyer d'une soirée, d'une société, nous qui étions jeunes dans un monde sans échappatoire portable ? A moi, il m'arrivait de penser à autre chose en tâchant de le faire sans que cela se voie. 

Ma vingtaine fut moins documentée que la leur, j'ai néanmoins traversé quelques vidéos. Sur l'une d'entre elles, je bouge très vite les pieds.(6) Je n'ai jamais vu le film mais je me souviens qu'il a été fait. Quelqu'un regarde-t-il encore les images de ce mariage ? 
Qui pourrait encore, en les voyant, savoir qui je suis ? 
Une fille dont la grand-mère de la mariée s'était obstinée à croire qu'elle était un garçon sans que, pour autant, elle ne s'émeuve de la voir embrasser sur la bouche le cousin de sa petite-fille. (7) 

J'ai revu les mariés, quelques semaines après. Il partait travailler. Quant à elle, c'était la veille de sa rentrée et on l'avait prévenue : elle devait porter une culotte rouge, pour le bizutage. Si j'y avais songé, cela aurait suffi à me faire passer l'envie de devenir kiné. Mais non, moi c'est à autre chose que je pensais. 
A cet âge-là, c'est vrai, je croyais encore que j'allais un jour avoir une profession. (8)

Puis, j'ai disparu de leurs vies, à tous. 
J'ai cessé de me demander ce que deviennent les gens : après tout, on devient tous sensiblement la même chose, surtout à la fin. (9)



(1) Seule, j'oublie le mien, je n'en ai plus aucun, je me retire du monde, je n'existe plus que pour moi et je pourrais avoir dix ans. Ou cent.

(2)











(3) Je n'ai aucune statistique. 50-50 je crois. Autant d'hommes que de femmes que je vois reculer pour éviter un baiser, à peine contenir une impatience face à une caresse. Toujours je suis embarrassée d'être témoin de ces sentiments non partagés. 

(4)
 Je ne fus pas étonnée de la voir publiée le lendemain sur le réseau social du café.













(5)
Je croyais avoir payé pour tout. Pas comme les femmes qui paient, paient et repaient. Aucune idée de rétribution ou de châtiment. Un simple échange de valeurs. Vous renoncez à quelque chose et vous recevez quelque chose en échange. Ou bien vous travaillez pour quelque chose. Vous payez toujours, d'une façon ou d'une autre, pour toutes les bonnes choses. J'avais payé pour assez de choses que j'aimais et je m'étais donné du bon temps. On paie, soit en courant des risques, soit avec de l'argent. Jouir de la vie consiste à savoir en obtenir le plus possible pour son argent. Le monde est une bonne place pour ces sortes de transactions. Cette philosophie me semblait pleine d'attraits. "Dans cinq ans, pensai-je, elle me semblera aussi sotte que toutes les autres belles philosophies que j'ai adoptées."
Peut-être n'était-ce pas vrai, cependant. Peut-être, avec le temps, finit-on par apprendre quelque chose. Peu m'importait ce que c'était. Tout ce que je voulais, c'étais savoir comment vivre. Peut-être, en apprenant comment vivre, pourrait-on finir par comprendre ce qu'il y a en réalité au fond de tout ça.
Ernest Hemingway. Le soleil se lève aussi.

(6) au rythme d'une chanson qui n'a jamais cessé de me faire danser.

(7) on pourrait hâtivement croire à son ouverture d'esprit mais il faudrait passer outre le fait que, si elle n'a jamais voulu se laisser convaincre de la nature de mon sexe, malgré ma poitrine et mes fesses qui ne permettaient aucune ambiguité, c'est uniquement parce que je portais les cheveux courts et une cravate.

(8)
-Et si, finalement, on te l'offre, tu accepterais un poste dans une multinationale "responsable de crimes écologiques, sociaux et contre la souveraineté des peuples" ? demanda Alvaro à Goyo au café de l'université.
-C'est quoi ce langage, Alvaro ?
-C' est toi qui m'as donné le prospectus. Moi je ne jette jamais rien.
Tous deux prenaient un café avec des churros.
-Eh bien oui, je l'accepterais. Il n'y a pas d'entreprise plus ou moins capitaliste. Quelque soit le travail qu'on accepte dans ce pays nous fera travailler pour eux.
-Eh mec, il y a une différence entre multinationale et une boutique de trains électriques, je te le dis.
-Allez Alvaro, on n'est pas ingénieur en chimie pour travailler dans un  magasin de jouets. La question c'est s'ils m'accepteront. (10)
(9)
Il est contrôleur aérien, il vient à la boutique, il regarde les choses et au bout d'une semaine ou deux, il revient et achète quelque chose. Une fois, je lui ai demandé à quoi il pensait. Pas le classique "à quoi tu penses ?" des amoureux mais en général, c'est à dire : à quoi vous pensez quand vous ne pensez pas à ce que vous avez à faire ou au travail ou à la veille ou à quelqu'un en particulier. Il a compris tout de suite. Il m'a regardé et il m'a dit : aux touristes de l'espace. ça se tient. Il passe nuit et jour scotché aux avions alors il pense à ceux qui réussissent à sortir de l'espace aérien. C'est une façon de penser à la mort. Le contrôleur pensait à la tristesse de ceux qui parviennent à partir : ils peuvent voir la planète bleue mais ensuite, ils doivent rentrer et ils meurent, comme tout le monde. (10)
(10)
Il s'agit là de deux extraits de El padre de Blancanieves de Belén Gopegui que j'ai traduits librement :

(8) -¿Si por fin te le ofrecen aceptarás un puesto en una multinacional "responsable de crímenes ecológicos, sociales y contra la soberanía de los pueblos"? -le preguntó Alvaro a Goyo en el bar de la facultad.
-¿Y ese lenguaje, Alvaro?
-El panfleto me lo pasaste tú. Yo nunca tiro nada. 
Ambos tomaban café con porras. 
-Pues sí, lo aceptaría. No hay empresas más capitalistas y menos capitalistas. Cualquier trabajo que acepte en este país será trabajar para ellos. 
-Hombre, no es lo mismo una multinacional que una tienda de trenes de juguete, digo yo. 
-Venga, Alvaro, no estudiamos ingeniería química para trabajar en una tienda de juguetes. La pregunta es si ellos me aceptarán.

(9) Es controlador aéreo, viene a la tienda, mira las cosas y al cabo de una semana o dos vuelve y compra algo. Una vez le pregunté en qué pensaba. No el clásico "¿en qué piensas?" de enamorados sino en general, es decir : en qué pensaba cuando no pensaba en lo que tenía que hacer o en el trabajo o en el día de ayer o en alguien en concreto. Lo entendió enseguida. Se me quedó mirando y me dijo : en los turistas espaciales. Tiene su lógica. Se pasa noche y día pendiente de los aviones, así que piensa en quienes logran salir del espacio aéreo. Es una forma de pensar en la muerte. El controlador pensaba en la tristeza de los que logran salir : pueden ver la tierra azul pero luego deben volver y se mueren, como todo el mundo.

mardi 30 décembre 2014

Tuesday self portrait

-Ecoute, Jake. Si je me chargeais de toutes les dépenses, m'accompagnerais-tu en Amérique du Sud ?
-Pourquoi moi ?
-Tu sais l'espagnol. Et ce serait plus amusant à deux. 
-Non, dis-je. Je me plais ici et l'été je vais en Espagne. 
-Toute ma vie j'ai rêvé d'un voyage comme ça, dit Cohn. (Il s'assit). Je deviendrai vieux avant d'avoir pu le faire. 
-Ne dis pas de bêtises, dis-je. Tu peux aller partout où tu veux. Tu as de l'argent plein tes poches. 
-Je sais. Mais je ne peux pas me mettre en route. 
-Ne t'en fais pas, dis-je. En somme, tous les pays, ça ressemble au cinéma. 
Mais j'avais pitié de lui. Il était salement touché. 
-Je ne peux pas m'habituer à cette idée que ma vie s'écoule si vite et qu'en réalité je ne la vis pas. 
-Personne ne vit complètement sa vie, sauf les toréadors. 
-Les toréadors ne m'intéressent pas. C'est une vie anormale. Je veux aller à la campagne, dans l'Amérique du Sud. Nous pourrions faire un voyage épatant. 
(…)
-Descendons prendre quelque chose. 
-Tu ne travailles pas ?
-Non, dis-je 
Nous descendîmes au café du rez-de-chaussée. J'avais découvert qu'il n'y avait pas de meilleur moyen pour se débarrasser des amis. Après avoir pris un verre, vous n'aviez qu'à dire : "Ah ! maintenant il faut que je remonte. J'ai quelques câbles à envoyer", et le tour était joué. Il est très important d'avoir ainsi d'élégantes échappatoires dans le métier de journaliste où un des principes les plus essentiels de l'éthique consiste à avoir toujours l'air de ne rien faire. Bref, nous descendîmes au bar et nous prîmes un whisky-soda. 
Ernest Hemingway. Le soleil se lève aussi. 

lundi 29 décembre 2014

Les jours longs (fragments d'insularité)

On ne comprend pas le peu de précautions que prennent les Majorquins contre ces fléaux du vent et de la pluie. Leur illusion ou leur fanfaronnade est si grande à cet égard qu'ils nient absolument ces inclémences accidentelles, mais sérieuses, de leur climat. Jusqu'à la fin des deux mois de déluge que nous eûmes à essuyer, ils nous soutinrent qu'il ne pleuvait jamais à Majorque.
George Sand. Un hiver à Majorque
 
L'hiver majorquin est court -environ deux mois et demi- et, bien qu'il ne soit pas sévère puisque les gelées ne concernent que les sommets, il peut toutefois être lourd : les insulaires adhèrent malheureusement à la tradition ancestrale de croire que l'hiver n'existe pas. Cette croyance ridicule a affecté l'architecture. Peu de maisons possèdent une cheminée, excepté dans la cuisine, la majorité des portes et des fenêtres ne s'ajustent pas bien et on doit se blottir devant un poêle au charbon, porter de nombreuses épaisseurs de laine si on est une femme ou se geler si on est un homme. Ou alors s'installer dans un hôtel moderne si on est riche.
Robert Graves. Por qué vivo en Mallorca. (Je traduis ici librement la traduction espagnole qu'ont réalisée Lucía Graves et Natalia Farrán Graves de l'anglais)

dimanche 28 décembre 2014

Every time you go away

-J'ai besoin de te prendre dans mes bras, maintenant.
-Demain, un baiser.
-Un autre très long, dit Goyo.
Après avoir raccroché, il regarda le mur où un miroir rectangulaire lui renvoya son visage enfantin. Il sentit qu'il allait éternuer et au moment de le faire, il essaya de ne pas fermer les yeux. Impossible. Goyo était là de nouveau. Parler au téléphone était parfois désespérant. Il savait que les hésitations de Eloïse ne participaient à aucune stratégie et avec sa voix seule, il se sentait incapable de la tranquilliser. Il avait besoin de la toucher.
Il se mit debout. Nerveux, il se dirigea vers la porte. C'était de la chimie, pensait-il, les enzymes, la bouche de l'estomac. Un phénomène physiologique comme n'importe quel autre : le corps s'altérait quand on tombait amoureux. Il aurait pu étudier comment cette altération avait lieu, il aurait pu savoir comment se mettait en marche le mécanisme, mais il préférait l'ignorer. Il y avait l'assemblée et les algues et la vie mais aussi le désir d'une reddition sans conditions et il connaissait le lieu où c'était possible : le corps de Elo, dans ses bras.
En sortant de la chambre, il revint se voir dans le miroir, il semblait avoir un corps fermement constitué, rien ne ferait penser à qui le verrait que le manque de Eloïse avait creusé des trous à l'intérieur, des creux où battait une douleur agréable, douce et supportable sauf que, de temps en temps, des bulldozers perçaient une nouvelle zone de son corps.
Traduction libre d'un extrait* de El padre de Blancanieves de Belén Gopegui. 

Je me suis endormie juste après ta voix. 
J'ai rêvé de chatons et ils avaient besoin de moi. 
Mes réveils ne ressemblent à rien sans toi.


*-Necesito abrazarte ahora.
-Mañana, un beso.
-Otro muy largo -dijo Goyo.
Después de colgar, miró hacia la pared en donde un espejo rectangular le devolvió su cara aniñada. Sintió que iba a estornudar y en el instante de hacerlo intentó no cerrar los ojos. Imposible. Allí estaba Goyo de nuevo. Hablar por teléfono era desesperante a veces. Sabía que las vacilaciones de Eloísa no formaban parte de una estrategia y sólo con su voz se sentía incapaz de tranquilizarla. Necesitaba tocarla.
Se puso de pie. Nervioso, se dirigió a la puerta. Era la química, pensaba, las enzimas, la boca del estómago. Un fenómeno fisiológico como cualquier otro : el cuerpo se alteraba durante el enamoramiento. Podría estudiar cómo se llevaba a cabo esa alteración, podría saber de qué manera se ponía en marcha el mecanismo, pero qué hacía con la necesidad de no saber. Existían la asamblea y las algas y la vida, pero también el deseo de una rendición sin condiciones, y él conocía el lugar donde eso era posible, el cuerpo de Elo abrazado al suyo.
Al salir de la habitación aún volvió a verse en el espejo, parecía tener un cuerpo firmemente unido, nada haría pensar a quien le viera que la carencia de Eloísa había excavado hoyos en su interior, huecos donde latía un dolor placentero, suave y soportable si no fuera porque, de tanto en tanto, las palas excavadoras horadaban una nueva zona de su cuerpo.





samedi 27 décembre 2014

Une enquête sentimentale

Aimez-vous dormir ?
Êtes-vous idéaliste ?
Quel est le dernier livre que vous ayez lu ?
Si vous ne l'êtes pas, pourriez-vous être cinéaste ?
Croyez-vous davantage au hasard ou au destin ?
Avez-vous une devise ?
Etiez-vous un enfant sage ?
Regardez-vous 
souvent
rarement 
jamais 
des séries télé ?
Pensez-vous longtemps à l'avance à ce que vous allez manger au repas suivant ?
Quand, pour la dernière fois, avez-vous serré la main d'une personne pour la saluer ?
ICI, des voix sentimentales
et ICI, en cours de publication, des réponses à toutes les enquêtes sentimentales (du monde)

vendredi 26 décembre 2014

Le cabinet des rêves 207

C'est ainsi, par exemple, que certaines voix affirmaient que le rêve, en tant que vision privée et solitaire d'un individu, témoignait seulement d'une phase transitoire de l'humanité, que viendrait un temps où il perdrait cette spécificité, et tout comme les autres faits et gestes de l'homme, deviendrait également perceptible à tous. Bref, de même qu'une plante ou un fruit demeure sous terre pendant une certaine période avant d'apparaître en surface, les rêves de l'homme étaient pour l'heure immergés dans le sommeil, ce qui ne voulait pas dire qu'il en irait toujours ainsi. Un jour, les rêves émergeraient à la lumière du jour et viendraient occuper toute leur place dans la pensée, l'expérience et l'action humaines; quant à savoir si cela serait bien ou mal, si le monde s'en trouverait chagé en bien ou un mal, cela, Dieu seul le savait. 
Ismaël Kadaré. Le palais des rêves.
Un homme de grande stature, élégant, aux cheveux blancs (un peu trop longs), m'aide à faire quelque chose (quoi ? récupérer un de mes carnets qui m'avait été dérobé, je crois). 
Il vient me rejoindre au fond d'un jardin, au bout d'une allée que nous remontons ensemble. 
Il m'a pris la main et je le laisse faire. 
Je me penche au-dessus d'un puits. 
Je ne sais pas ce que j'y fais mais, quand je relève la tête, j'ai les lèvres couvertes de sable. 
Je ris un peu parce que ce n'est pas très commode et j'en avale un peu en voulant m'en débarrasser. 
L'homme m'en enlève du bout des doigts, me dit que ça lui donne envie de m'embrasser et me demande : Qu'est-ce que ça fait d'être une femme fatale ?
Je ne réponds pas mais ça ne me fait rien, absolument rien.

Rêve du 22 novembre 2014

jeudi 25 décembre 2014

La vie des pages (11)

A la deuxième séance, il choisit le divan et, pendant qu'il parlait de tout autre chose que de sa mère, il découvrit dans les irrégularités de la peinture du plafond la carte d'un pays imaginaire. Il le dit à la psychanalyste : 
-Vous, d'où vous êtes, vous ne pouvez la voir sans lever la tête mais il y a la carte d'un pays imaginaire au plafond. 
-Pourquoi d'un pays imaginaire ? Qu'est-ce qui la distingue de la carte d'un pays réel ?
Millás reçut la question comme un coup dans la poitrine en même temps que comme une révélation. 
-A quoi pensez-vous ? insista-t-elle au bout de quelques minutes de silence. 
-Je me demandais -dit-il- comment distinguer un vrai roman d'un faux. 
-Un roman est-il comme une carte ?
-Oui et non. D'un côté, c'est un territoire autonome mais d'un autre côté, c'est une représentation. En ce qu'il a d'une représentation, le roman a quelque chose d'une carte. 
-Et où tout cela mène-t-il ?
-Je ne le sais pas encore. Mais il m'est tout à coup venu à l'idée que si j'étais incapable d'écrire un vrai roman, peut-être pouvais-je en écrire un faux. 
(il s'agit d'une traduction libre que je fais d'un extrait* de La mujer loca de Juan José Millás)


La salle de lecture était idéalement chauffée. 
Je m'y serais volontiers laissée enfermer. 
 
*La segunda sesión eligió el diván y mientras hablaba de cualquier cosa que no fuera su madre, descubrió en las irregularidades de la pintura del techo el mapa de un país imaginario. Se los dijo a la psicoanalista : 
-Usted, desde su posición, no puede verlo sin levantar la cabeza, pero tiene en el techo el mapa de un país imaginario. 
-¿ Por qué de un país imaginario ? ¿Qué es lo que lo hace distinto del mapa de un país real ?
Millás recibió la pregunta como un golpe en el pecho, aunque también como una revelación. 
-¿Qué piensa ? insistió ella al cabo de unos minutos de silencio. 
-Me preguntaba -dijo él- cómo distinguir una novela verdadera de una falsa. 
-¿ Una novela es como un mapa ?
-Sí y no. Por un lado, es un territorio autónomo, pero por otro es una representación. En lo que tiene de representación, la novela tiene algo de mapa. 
-¿ Y todo esto adónde le lleva ?
-Aún no lo sé. Pero de repente se me ocurrió la idea de que si estoy incapacitado para escribir una novela de verdad, quizá pudiera escribir una falsa. 
Juan José Millás. La mujer loca

mercredi 24 décembre 2014

Les professionnels des sentiments

C'était l'été, c'était à Lisbonne et, ensemble, nous avions assisté à notre premier lever de lune, sur le Tage. 
C'était aussi les premières enquêtes sentimentales que j'enregistrais, ils en étaient les pionniers

De nouveaux lieux nous sont communs



et ils sont toujours sentimentaux


mardi 23 décembre 2014

Tuesday self portrait

Mais oui, c'est ça qui est drôle, avec le bourrage de crâne, dit Willie, tout le monde y croit, et que le pays est en pleine expansion, et l'industrie en pleine expansion, et la guerre en pleine expansion, bien sûr que tout le monde y croit, à ces trucs qu'ils se racontent, sinon tout le monde s'arrêterait de travailler. Ca alors, dit Pauline, est-ce que ça ne serait pas magnifique, si tout le monde s'arrêtait de travailler ? Les gens iraient se promener, ils s'offriraient une glace ou un esquimau, et puis ils continueraient leur promenade, et une fois rentrés chez eux, ils mangeraient des beignets et boiraient un coca, ils chanteraient une petite chanson et tout le monde irait se coucher. Ce serait magnifique, dit Pauline. Oui, dit Willie, magnifique, c'est bien le mot qui convient. J'adore, dit Willie, j'adore ce mot magnifique, oui miss, s'il y a bien un mot que j'adore, c'est bien ce mot, magnifique. 
Gertrude Stein. Brewsie & Willie.

lundi 22 décembre 2014

Ma vie sans les fleuves (fragments d'insularité)

Il y en eut dans ma vie
 et qui ont compté
oui.
Maintenant la mer tout autour
mais des fleuves
non
et plus non plus de ponts.


dimanche 21 décembre 2014

guiri adj.
touriste (étranger)
(despect et fam) exp : Hay muchos guiris en esa playa ; Es un bar para guiris

Décontenancé, le serveur avait parlé anglais, espagnol puis français dans la même phrase. 
Il avait sans doute décelé ma nationalité dès notre arrivée mais aurait pu autant hésiter sur la tienne que la sienne nous a donné à spéculer. 
Tu ne m'en veux pas de te faire entrer dans la catégorie des guiris
A moi, cela donne l'impression luxueuse de t'offrir le dépaysement des vacances grâce à ma seule compagnie. 

samedi 20 décembre 2014

Une enquête sentimentale

Quelle photo de vous aimez-vous plus que les autres ?
Avez-vous déjà fait un château de sable ?
Avez-vous déjà fait un bonhomme de neige ?
Etablissez-vous volontiers des généralités à partir de votre propre cas ?
Quelle est votre saveur favorite du moment ?
Où avez-vous pique-niqué pour la dernière fois ?
Aimez-vous le nom de votre rue ?
Enfant, vous êtes-vous rebellé pour ne pas porter certains habits ?
Pensez-vous être bruyant ?
Donnez-vous davantage de conseils que vous en recevez ?
ICI, des voix sentimentales

vendredi 19 décembre 2014

Le cabinet des rêves 206

Au petit matin, en rêve, j'ai traversé la Belgique en voiture, un pays où, évidemment, je ne suis jamais allé de ma vie.
José Carlos Llop
(Esta madrugada, en sueños, he viajado en automóvil por toda Bélgica, un país, por supuesto, donde no he estado en mi vida.)
J'aide une petite fille munie d'une canne d'aveugle à marcher. 
Elle agite sa canne dans tous les sens. 
Nous sommes suivies par un chat.
En le voyant, je sais que c'est le mien -c'est une chatte qui a un chaton- mais je me dis que je ne le vois jamais chez moi alors que là, il paraît bien familier. 

Rêve du 23 novembre 2014

jeudi 18 décembre 2014

La vie des pages (10)

Je suis une grande amatrice de biographies : ce sont les cartes de navigation de l'existence qui nous avertissent des écueils et des hauts-fonds qui nous attendent.
Rosa Montero. La ridícula idea de no volver a verte.
On commence à lire des biographies pour connaître l'homme ainsi que le monde. On continue à en lire pour se connaître, pour découvrir ce qu'on pourrait arriver à être et à vivre. On finit par en lire pour constater ce que nous ne serons jamais, ce qu'on ne vivra jamais.
José Carlos Llop. El Japón en Los Angeles.
… ainsi je compris pourquoi ici les rayons consacrés aux biographies sont toujours plus longs plus fournis que ceux des ouvrages de développement personnel. 

mercredi 17 décembre 2014

(depuis moi les chiens ont des noms de couleur)

les yeux du petit blanc sont une définition de ce qu'est le marron
des yeux sans fin sans fond 
je les sonde mais en vain 
de ses années de vagabond nous ne savons rien 
en lui d'obscurs instincts
des alarmes sans raison
un sommeil sous tension
la peur de l'abandon
un jour disparu 
deux ans après réapparu 
nous n'aurons jamais d'explication 

mardi 16 décembre 2014

Tuesday self portrait


L'âme

J'ai dans mon coeur, j'ai sous mon front 
Une âme invisible et présente : 
Ceux qui doutent la chercheront ;
Je la répands pour qu'on la sente.

Partout scintillent les couleurs, 
Mais d'où vient cette force en elles ? 
Il existe un bleu dont je meurs,
Parce qu'il est dans les prunelles.

Tous les corps offrent des contours, 
Mais d'où vient la forme qui touche ? 
Comment fais-tu les grands amours,
Petite ligne de la bouche ?

Partout l'air vibre et rend des sons, 
Mais d'où vient le délice intime 
Que nous apportent ces frissons 
Quand c'est une voix qui l'anime ?

J'ai dans mon coeur, j'ai sous mon front 
Une âme invisible et présente : 
Ceux qui doutent la chercheront ; 
je la répands pour qu'on la sente.


René-François Sully Prudhomme

lundi 15 décembre 2014

Être né quelque part (fragments d'insularité)

L'île est un grand sanctuaire de voyageurs immobiles. Je crois me souvenir que Valentí Puig avait l'habitude de dire que Majorque est si extraordinairement belle qu'elle prend au piège et offre seulement deux possibilités à un natif : se convertir en un voyageur immobile qui prend le soleil et ne sort pas d'ici ou bien larguer les amarres et passer sa vie entière à faire des tours du monde, partir.
Enrique Vila-Matas. Dietario voluble.

Est-ce d'avoir approché les cimes ?
De savoir, maintenant, ce qu'il y a derrière ?
De n'avoir qu'une heure à passer en route
pour en atteindre l'autre bout ?
L'île me parait toujours plus petite
et je ne m'habitue pas davantage qu'ailleurs
qu'on puisse y être né
et n'en pas bouger. 

J'appris très tôt que, de la même manière qu'il y en a qui voyagent beaucoup sans jamais parvenir au point de quitter leur ville natale, il y en a aussi qui voyagent souvent sans sortir du lieu où ils sont nés. Cette seconde classe de voyage -ou voyage de seconde classe- est parfois supérieure aux autres et se présente même déguisée de différentes façons : un paysage qui nous rappelle, sans qu'on sache pourquoi, un autre que nous n'avons jamais vu, un nom étranger inattendu dans l'annuaire, la brochure d'une compagnie de voyage qui n'existe plus depuis longtemps, un parfum particulier, un livre ou mille livres, une musique ou mille musiques… la liste -et certains aiment les listes- serait interminable. 
José Carlos Llop. El Japón en Los Angeles



dimanche 14 décembre 2014

Wake up

Ce qui a été surestimé n'est peut-être pas tant la bite que l'acte sexuel. Peut-être n'est-ce pas si nécessaire. Epicure disait : "C'est naturel mais pas aussi nécessaire que manger ou boire." On n'a pas tant d'envies, après tout. Je ne le dis pas parce qu'à mes 75 ans, vous penserez que déjà… ça ne dure même pas une seconde. Mais : et si ce n'était pas si important ? Parce que la vérité c'est que, dans la vie d'un couple bien assorti ou d'un couple d'amants, le sexe occupe une place relativement petite. Je veux dire, même pour les amants les plus doués. Il y a une grande partie qui est : parler ou faire des choses ensemble.
Álvaro Pombo participe à une conversation sur le thème "Surévaluation de la bite" dans le numéro 5 (nov-déc 2014) de la revue El estado mental



-Quelle heure il est ?
Tu revenais d'être allé ouvrir au chat (1) qui miaulait dans la cour. (2)
-Sept heures et demi. 

Cela  va durer encore longtemps ?, je me demande, parfois. (3)

Tu avais ton visage d'adolescent, ton rire d'adolescent (4), quand tu m'as décrit le lit télécommandé dans lequel tu t'imaginais aller au lycée, suivre les cours… tout faire sans jamais le quitter tellement il était douillet. (5)
Je mesure mieux maintenant à quel point tes Tu veux un café ? quand nous sommes encore sous la couette sont chevaleresques. 

(1)













(2) Un temps, j'ai cru qu'elle décelait l'instant où on s'éveillait -malgré les fenêtres et nos yeux fermés- avant de constater qu'elle miaulait au moment où ça l'arrangeait, elle.

(3) Que tu aies encore des anecdotes inédites à me raconter, oui, ça me réjouit toujours.

(4)
















(5) Puis tu m'as appris quelques préceptes d'Epicure, nous avons soulevé des questions sentimentales,  commenté les bienfaits des plumes d'oie, etc.

samedi 13 décembre 2014

Une enquête sentimentale

Avez-vous l'habitude d'aller au bout de ce que vous entreprenez ?
Vous est-il déjà arrivé de penser que vous étiez en train de perdre la raison ?
Avez-vous dernièrement remarqué que vous aviez changé ?
Si oui, en quoi ?
La déception est-elle un sentiment qui vous est familier ?
Si vous ne l'êtes pas, pourriez-vous être père ou mère au foyer ?
Avez-vous été marqué par l'une des voitures que vos parents ont possédée pendant votre enfance ?
Quand vous allez dans un café, comment le choisissez-vous ?
A quelle occasion récente avez-vous éprouvé de l'admiration pour quelqu'un ?
Avez-vous une conscience politique ?
Votre emploi du temps varie-t-il beaucoup selon les saisons ?
ICI, des voix sentimentales

vendredi 12 décembre 2014

Le cabinet des rêves 205

Et moi aussi. J'ai fait dans ma vie des rêves dont le souvenir ne m'a plus jamais quittée et qui ont changé mes idées : ils sont infiltrés en moi, comme le vin dans l'eau, et ont altéré la couleur de mon esprit. En voici un; je vais vous le raconter, mais ayez soin de ne sourire à aucun de ses détails. 
Emily Brontë. Les hauts de hurle-vent.
Comme j'entends la commande passée par la cliente qui me précède et qu'elle me donne envie (un sauté de coq au vin), je passe la même auprès du restaurateur. 
Il me regarde en riant, me demande C'est pour quoi faire ? après avoir touché mes bras comme pour m'en faire remarquer les muscles dérisoires et me prouver que je n'ai pas besoin d'un plat aussi roboratif. 
Pendant qu'il prépare ma commande, j'ai le temps de me demander : qu'est-ce que je vais faire du coq ? puisque je ne mange pas de volaille et, surtout : qu'est-ce que je pourrai manger, finalement ?!
Quand je m'éloigne avec mon assiette afin de trouver un endroit où m'installer (plus qu'un restaurant, il s'agit d'un service traiteur), je m'aperçois qu'elle ne contient que quelques branches d'un légume que je ne connais pas ainsi qu'une grappe de raisin. 

Rêve du 12 novembre 2014

jeudi 11 décembre 2014

La vie des pages (9)

Plus tôt, j'avais déposé sur le comptoir des retours El Japón en Los Angeles, le journal que José Carlos Llop écrivit de 1996 à 1997.
Et sur celui des emprunts Dietario voluble (Journal volubile), celui que Enrique Vila-Matas tint entre 2005 et 2008.
Plus tard, à l'heure où l'on ne distingue plus un loup d'un chien, il fit froid, d'un coup,
trop froid et j'allai m'asseoir pour me réchauffer et pour la première fois. 
J'y appris que Enrique Vila-Matas était venu sur l'île à la fin de l'été, recevoir le prix Formentor qui lui avait été remis à l'hôtel du même nom








Quelques jours plus tard, je lus un article où José Carlos Llop relatait l'événement et rendait hommage à Enrique Vila-Matas.

("Il y de cela deux étés, Enrique Vila-Matas et moi prenions notre petit déjeuner dans un hôtel. Peu après, nous ferions une intervention dans un festival de littérature, mais nous évitions de parler de cela. Les choses se passent mieux si rien n'arrive à la dernière minute. Tout à coup, un morceau de croissant s'est détaché d'entre ses doigts et est tombé dans la tasse de café au lait. Deux ou trois taches sont apparues sur la poitrine de sa chemise, impeccablement repassée. Il est resté immobile, comme paralysé. "ça, ce n'était pas prévu", a-t-il dit, adoptant ce visage mi-Emilfork, mi-Keaton qu'il prend parfois, juste avant de sourire. Nous avons commencé à rire : c'était, une fois de plus, l'humour vilamatien que je préfère, l'absurdité dans la logique ou la volonté logique incrustée dans l'absurdité : "ça, ce n'était pas prévu". Ensuite, il a ajouté : "heureusement que j'ai préparé une chemise identique dans ma chambre".)(1)

Mais depuis que j'avais lu son journal, quelques jours plus tôt, je savais déjà que ce n'était pas la première fois que Vila-Matas était venu à Majorque.

("-Ecrire, c'est essayer de savoir quoi ? me crie quelqu'un, depuis le Passage Maritime.
Je suis face à la mer, sur la terrasse d'une chambre d'hôtel, à Majorque. La chanson que j'écoute sans arrêt depuis un moment, Batiscafo Katiuskas, est d' Antònia Font, un groupe majorquin que j'écoute sur mon ordinateur portable pendant que j'écris ceci. Je suis appuyé sur la rampe du balcon, je salue mes amis écrivains. C'est une matinée claire de cet hiver insolite, si agréable. La musique des Antònia Font, étrange et d'une grande puissance poétique, contribue à la sensation générale de beauté. 
Midi. Entier, complet. Midi au réveil ! Je vais rapidement du bathyscaphe au Scafandre, la dernière et magnifique livraison du Journal de José Carlos Llop.")(2)






(1) Hace dos veranos, Enrique Vila-Matas y yo estábamos desayunando en un hotel. Al cabo de un rato teníamos una intervención en un festival de literatura, pero evitábamos hablar de eso. Las cosas salen mejor si no se le dan vueltas a última hora. De repente se desprendió de entre sus dedos un trozo de cruasán y cayó sobre la taza de café con leche. Dos o tres manchas aparecieron sobre la pechera de su camisa, impecablemente planchada. Se quedó inmóvil, como paralizado. ´Esto no lo tenía previsto´, dijo, poniendo esa cara entre Emilfork y Keaton que pone a veces, segundos antes de sonreír. Nos echamos a reír: era, una vez más, el humor vilamatiano que prefiero, el absurdo dentro de la lógica o la voluntad lógica incrustada en el absurdo: ´esto no lo tenía previsto´. Después añadió: ´menos mal que en la habitación tengo preparada otra camisa idéntica´. Y ahí estaba, también, el cálculo vilamatiano, que no suele fallar, ni dañar a terceros.

(2) -¿ Escribir es intentar saber qué ?-me grita alguien desde el Paseo Marítimo. 
Estoy frente al mar, en la terraza de un cuarto de hotel, en Mallorca. La canción que escucho sin cesar desde hace rato, Batiscafo Katiuskas, es de los Antònia Font, un grupo musical mallorquín que oigo a través del ordenador portátil mientras escribo esto. Me apoyo en la baranda de la terraza, saludo a los amigos literatos. Es una mañana limpia de este invierno insólito, tan agradable. La música de los Antònia Font, extraña y de gran potencia poética, contribuye a la sensación general de belleza. 
Mediodía. Todo, completo. ¡Las doce en el reloj ! Voy velozmente del batiscafo a La escafandra, la última y magnífica entrega de los Diarios de José Carlos Llop. 

mercredi 10 décembre 2014

La vie brève

Comme avait été étrange et brève la scène. 
Brève et pourtant quand j'y repense c'est toujours comme au ralenti et à la fin nous aurions pu tout aussi bien applaudir tant cela paraissait avoir été parfaitement chorégraphié et chronométré et orchestré, répété.
Etrange ce semblant de suspens, étrange cette apparence de retournement de situation auxquels nous avions commencé de croire, dévoilant ainsi notre naïveté, notre habitude des dessins animés car bien sûr nous nous étions immédiatement réjouis, raillant déjà le prédateur, félicitant la proie qui paraissait ne pas même avoir besoin de nos encouragements. 
C'est vrai, nous avions été stupéfaits d'assister au contraire d'un reportage animalier où toujours la victime est victime et toujours le chasseur. 
Et nous nous étions poussés du coude, étions dit tu as vu ça, que c'était incroyable, avions eu le sentiment d'assister à un spectacle rare et inédit et inoubliable peut-être, va savoir. 
Mais le chat resté immobile, les yeux mi-clos au passage de la souris devant son museau, s'était levé sans hâte et l'avait rejointe dans les herbes et retrouvée et croquée finalement. 

mardi 9 décembre 2014

Tuesday self portrait

Etant donné toutes les expériences douloureuses que beaucoup d'entre nous ont éprouvées en nourrissant et en soignant leur corps, il serait bon, à mon avis, d'en traduire quelques-unes des règles pratiques à l'usage de l'esprit. 
D'abord, on doit essayer d'atteindre ce qui est le plus approprié à notre esprit. Rapidement, nous apprenons ce qui va -et ce qui ne va pas- pour le corps, et nous éprouvons très peu de difficultés à refuser un morceau de ce pudding ou de cette tarte fort alléchant, mais lié dans notre souvenir à une ahurissante indigestion, et dont le nom seul évoque inévitablement la rhubarbe et la magnésie. Par contre, il nous faut recevoir de nombreuses leçons pour enfin être convaincus de la lourdeur de certaines de nos lectures favorites, et encore et toujours nous nous régalons d'un roman malsain, certains d'en sortis las, découragés, désabusés -véritable cauchemar mental. De plus, nous devrions faire attention à nous nourrir de façon saine en juste quantité. La gloutonnerie mentale, c'est-à-dire la surlecture, est une dangereuse inclination, qui affaiblit les fonctions digestives, et en certains cas va jusqu'à la perte de l'appétit : on sait que le pain est un aliment sain et complet, mais qui voudrait tenter l'expérience de manger deux ou trois pains à la suite ?
J'ai entendu une fois un médecin dire à son patient -dont le seul problème était une certaine goinfrerie et un évident manque d'exercice, que le premier symptôme de l'hypernutrition se concrétisait par une accumulation de tissu adipeux", et nul doute que cette belle et longue phrase ait consolé le pauvre bonhomme sous son incessant entassement de gras. 
Je me demande s'il se trouve quelque chose comme un ESPRIT GRAS ? J'ai la forte impression d'en avoir rencontré un ou deux : des esprits qui ne pouvaient soutenir le rythme de la conversation la moins galopante; qui n'arrivaient pas à franchir un obstacle logique, même si ce saut devait leur sauver la vie; toujours figés dans un raisonnement étroit, en somme, qui n'étaient bons à rien, sauf à se dandiner péniblement dans le monde. 
Lewis Carroll. La fourchette et l'esprit

lundi 8 décembre 2014

MA VIE DE FANTÔME

Ecrire à tâtons est, je suppose, très dangereux, et la plupart du temps cela donne des résultats catastrophiques. Si dans mon cas cela ne va peut-être pas si loin, je veux croire que cela est dû à une étrange et inutile discipline, à savoir que je ne me permets pas de changer ce que j'ai écrit, à ma convenance ou à mesure que je commence à voir -exactement comme le lecteur- de quoi traite ce roman ou ce qui s'y passe, mais que je m'oblige à m'en tenir à ce que j'ai écrit, et je fais en sorte que ce soit cela qui conditionne la suite. En un certain sens, j'applique à la configuration d'un livre le principe de connaissance qui régit la vie, la réalité ou le monde, comme on voudra appeler ça : nous ne pouvons nous comporter, ni décider, ni choisir, ni agir en fonction d'un final connu ou de ce qui vient simplement après, mais c'est ce final ou cet après qui devront s'en tenir à ce qui a déjà été vécu, ce qui est arrivé ou ce qu'on a subi, sans qu'on puisse l'effacer ni l'altérer, ni à peine l'oublier. 
Javier Marias. L'auteur sur ses écrits in Littérature et fantôme
Comment dit-on ? : jadis ? naguère ? autrefois ?
Il y eut un temps où c'est que je tenais mon journal. 
Il y eut un jour où on déroba mon mot de passe, où je ne fus plus rédactrice. 
Ma vie numérique ressemble à mon passé, je ne peux rien en modifier, rien en effacer : juste en être lectrice, héroïne d'une fiction que j'ai vécue comme -parfois- j'entrais dans un manga que j'avais lu.
Me relire c'est en voir une autre, qui me ressemble, un peu.

dimanche 7 décembre 2014

Almost blue

"Pour Kandinsky, le tube de peinture est poésie, symbole de ce qui n'est pas réalisé, promesse de potentialité."
Laura Gonzáles Flores.
Un peu avant, tu m'avais dit
:
Le bleu, c'est ma recherche du temps perdu

Un peu avant, je t'avais dit
:
C'est bien simple, Proust est partout…

(ICI
mais aussi :

Dans cette chambre fermée, un homme de constitution peu robuste, vêtu d'une chemise propre et enveloppé dans une robe de chambre bordeaux, écrit sans cesse. Ses cheveux noirs, son nez hébraïque camouflé par une moustache d'officier des hussards et ses paupières mi-closes sur son regard bleu, constituent les traits les plus saillants de ce monsieur qui, depuis sa retraite, depuis des années, dresse le roman fin de siècle, la plus solide affirmation que la vie est l'écriture et que l'écriture est la vie.
José Carlos Llop. Consulados fantasmas. )

samedi 6 décembre 2014

Une enquête sentimentale

Fréquentez-vous
souvent
rarement
jamais
les bibliothèques ?
Quand vous marchez en ville, 
à quoi faites-vous le plus attention ?
Quand vous marchez à la campagne, 
à quoi faites-vous le plus attention ?
Combien de fois avez-vous le plus vu un film ?
Vous arrive-t-il de porter des vêtements de deuxième main ?
Préférez-vous conduire
ou
vous laisser conduire ?
Aimez-vous les chansons engagées ?
Vous sentez-vous plus d'indulgence 
vis à vis 
des personnes jeunes
ou 
des personnes âgées ?
Êtes-vous une cigale ou une fourmi ?
Avez-vous une conscience professionnelle ?
ICI, des voix sentimentales

vendredi 5 décembre 2014

Le cabinet des rêves 204

Un tel rêve a toutes les chances d'être proclamé Maître-Rêve, se dit-il. Il regarda l'adresse de son auteur. Le rêve provenait d'une ville située sur les marches européennes de l'Empire. C'est de là que viennent les plus beaux songes, constata-t-il. L'ayant relu pour la troisième fois, il lui parut encore plus attachant, plus riche de significations. Un élément qui lui semblait présenter un intérêt tout particulier était cette foule qui rattraperait à coup sûr le chat noir et lui arracherait la lune des dents. Oui, ce rêve finira sûrement un jour par être consacré Maître-Rêve, se répétat-il, et c'est en esquissant un sourire qu'il contempla la feuille de papier ordinaire sur laquelle était décrit le songe, comme on regarde une jeune fille pour l'heure très effacée, mais qu'on sait promise à un destin de princesse.
Ismaël Kadaré. Le palais des rêves. 

Nous sommes ensemble, M. et moi, à la bibliothèque d'A.
Nous sommes assis côte à côte et nous écoutons une bibliothécaire exposer le calendrier des jours d'ouverture et de fermeture. 
M. prend la parole sans la demander : il tient à signaler que l'un des jours de fermeture n'est justifié par rien d'autre que la commodité qu'il procure aux employés. 
Tout le monde applaudit, comme si M. avait exprimé ainsi le sentiment général. 
Un homme qui assiste aussi à la présentation et est assis juste derrière nous dit : Alors là, tu m'intéresses, toi ! Je voudrais t'entendre davantage parler ! 

Rêve du 10 novembre 2014

jeudi 4 décembre 2014

La vie des pages (8)

On ne m'y sourit toujours pas, on ne m'y salue pas davantage, il semblerait pourtant que, comme ailleurs, on contribue là aussi à mon destin d'enfant gâtée. Car, depuis que j'en ai emprunté un,
(Je ne vous décrirai pas tout cela en détail. Le lecteur le fera de lui-même à ma place. Il aime les histoires qui font frémir, les angoisses; il considère l'histoire comme un roman feuilleton avec des "à suivre" sans fin. On peut se demander s'il souhaite vraiment une fin sensée. Il se plait dans les lieux que jamais ses promenades ne lui ont fait dépasser. Il se délecte des préfaces et des introductions. Pour moi, au contraire, la vie commence précisément au point où le lecteur aimerait dresser le bilan.
Boris Pasternak. Sauf-conduit.) 
le rayon des livres en français s'est étoffé. Au point qu'il y en ait même sur le présentoir des nouveautés à l'entrée. A table, lunettes relevées sur la tête
(plus tôt dans la matinée, j'avais entendu à la radio la voix française de Colombo confondre un coupable en lui révélant, l'air de rien, que la victime -notoirement myope- portait, ce jour-là, ses verres de contact et que son meurtrier avait commis une erreur en lui chaussant ses lunettes après avoir pourtant tout fait pour que la scène ressemble à celle d'un suicide)  
que je penchai vers les mots, isolée ainsi de tout le monde, ressemblant ainsi à tout le monde, je choisis une nouvelle dans le sommaire comme un parfum sur la carte d'un salon de thé même si lire Doris Lessing me fait toujours l'effet du Darjeeling
(Maintenant que j'étais dehors, je ne savais que faire. Fallait-il aller déjeuner avec quelqu'un ? Ou flâner dans le parc ? Ou m'acheter une robe ? Je décidai de me rendre au bord du lac rond de Hyde Parc et d'en faire le tour toute seule. Après quatre jours et quatre nuits sans sommeil, je me sentais très lasse. Je descendis dans le métro à Oxford Circus. Midi. Des foules de gens. Je me sentais très vulnérable, mais je n'avais bien sûr nul besoin de m'inquiéter. Je suis prête à jurer qu'on pourrait se promener nu dans les rues de Londres sans que personne ne songe à se retourner.
Je descendis donc par l'escalator, en observant les visages des gens qui me croisaient en montant, comme toujours, et je m'étonnai, comme toujours, de rencontrer ainsi par hasard, tous ces gens que je ne reverrais jamais, pensant que même si nous nous revoyions, nous n'en saurions rien.
Doris Lessing. Comment j'ai fini par perdre mon coeur in L'habitude d'aimer.)
, j'aime ça le temps d'une tasse mais c'est l'amer que je préfère : au café, je demandai un thé matcha.
(Ce n'est que lorsqu'elle raccompagna un client jusqu'à la porte que je remarquai les tennis de la serveuse. Levant les yeux, je l'identifiai également à sa marinière : je l'avais croisée sur un passage piéton, une semaine auparavant et, déjà, j'avais regardé ses chaussures blanches que, jeune comme elle, j'aurais pu aussi porter.)

mercredi 3 décembre 2014

je vécus sous un ciel

dont on m'avait dit qu'il me pèserait
comme un...
or : jamais
car :
ou bien :
mais aussi :
parfois :
ou :
et même :

mais quand le ciel de l'île se grime en gris comme pour un carnaval hors saison
et que le vent mugit comme le loup devant la maison des petits cochons
quand je ne sors plus alors que je ne tiens pas en place
quand trois jours durant alors oui je me lasse