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dimanche 14 décembre 2014

Wake up

Ce qui a été surestimé n'est peut-être pas tant la bite que l'acte sexuel. Peut-être n'est-ce pas si nécessaire. Epicure disait : "C'est naturel mais pas aussi nécessaire que manger ou boire." On n'a pas tant d'envies, après tout. Je ne le dis pas parce qu'à mes 75 ans, vous penserez que déjà… ça ne dure même pas une seconde. Mais : et si ce n'était pas si important ? Parce que la vérité c'est que, dans la vie d'un couple bien assorti ou d'un couple d'amants, le sexe occupe une place relativement petite. Je veux dire, même pour les amants les plus doués. Il y a une grande partie qui est : parler ou faire des choses ensemble.
Álvaro Pombo participe à une conversation sur le thème "Surévaluation de la bite" dans le numéro 5 (nov-déc 2014) de la revue El estado mental



-Quelle heure il est ?
Tu revenais d'être allé ouvrir au chat (1) qui miaulait dans la cour. (2)
-Sept heures et demi. 

Cela  va durer encore longtemps ?, je me demande, parfois. (3)

Tu avais ton visage d'adolescent, ton rire d'adolescent (4), quand tu m'as décrit le lit télécommandé dans lequel tu t'imaginais aller au lycée, suivre les cours… tout faire sans jamais le quitter tellement il était douillet. (5)
Je mesure mieux maintenant à quel point tes Tu veux un café ? quand nous sommes encore sous la couette sont chevaleresques. 

(1)













(2) Un temps, j'ai cru qu'elle décelait l'instant où on s'éveillait -malgré les fenêtres et nos yeux fermés- avant de constater qu'elle miaulait au moment où ça l'arrangeait, elle.

(3) Que tu aies encore des anecdotes inédites à me raconter, oui, ça me réjouit toujours.

(4)
















(5) Puis tu m'as appris quelques préceptes d'Epicure, nous avons soulevé des questions sentimentales,  commenté les bienfaits des plumes d'oie, etc.

dimanche 21 septembre 2014

Supersymmetry

Les vues du rêve sont une prière. Les vues du rêve représentent ton mal. Les vues du rêve naissent sous la terre entre tes jambes. Les vues du rêve sont l'oeuvre de celui qui souffla les rêves et la science des rêves. Les vues du rêve nous mangent crus dans le creux du cou. Lave ton cou et fais de beaux rêves. 
Antoine Brea. Roman dormant
Le récit de nos rêves jumeaux rend nos réveils incrédules.
C'est à croire que nos inconscients se donnent la main la nuit 
 comme nous le jour.

dimanche 18 mai 2014

After life

Tu dis que tu le sais au soin qu'ils te demandent de prendre du cliché qu'ils te confient, tu dis que ça se voit que c'est le seul qu'ils possèdent, tu dis qu'ils te tendent une photo usée parfois pliée, tu dis que parfois c'est une simple photo d'identité, tu dis qu'ils précisent Vous lui ajouterez un sourire, hein ?, tu dis qu'ils précisent Vous ferez comme si elle n'avait pas ce pansement sur l'oeil, hein ?, tu dis qu'ils demandent C'est possible de le vieillir un peu et me faire à côté, hein ? tu dis que cette photo a été maintes fois sortie du portefeuille, dévisagée, rangée, sortie à nouveau, tu dis que c'est le plus souvent une femme le plus souvent un homme le plus souvent un enfant, tu dis qu'il arrive que ce soit un chien qu'il arrive que ce soit un chat, tu dis que tu sais qu'ils seront déçus, forcément déçus, tu dis que leur attente est impossible à combler, tu dis que personne ne peut leur donner ce qu'ils espèrent car, après que tu as peint des natures mortes tout l'hiver, ce sont parfois des amours défuntes dont on te demande le portrait à l'aube de cette nouvelle saison des visages.
Une civilisation de l'image qui n'est plus centrée sur l'exigence de prendre en charge les morts en produisant moins des imitations ou des ressemblances que de véritables doubles est vouée à ne produire que des clichés reproductibles à l'infini, sans singularité, mais aussi sans double, c'est-à-dire sans renvoi consistant en dehors d'eux-mêmes. Théoriquement, tout le travail de Georges Didi-Huberman semble aller en ce sens, notamment depuis son ouvrage sur Aby Warburg, L'image survivante. Il semble s'agir en effet pour lui de promouvoir le concept warbugien de survivance (Nachleben) à toute fin de penser non pas certaines images particulières mais l'image en elle-même : en chaque image survivraient fantomatiquement toutes les images du passé, et chaque image ne vivrait que par sa capacité à faire ressurgir en elle, mais aussi en deçà et au-delà d'elle, les images qui la hantent. L'histoire des images, une "histoire de fantômes pour grandes personnes" disait Warburg avant sa mort. Dans cette perspective, le bon programme semble effectivement posé pour notre propos : il s'agit de faire de l'image le coeur vivant, pour le meilleur (création continuée de l'image) et pour le pire (hantise et folie) de la pratique des morts -les morts n'ont pas besoin de survivre mais leur image doit survivre à toute fin que l'humanité se sauve en pensant à ses morts plutôt qu'à la mort. Mais, en même temps, Georges Didi-Huberman semble faire de ce concept de survivance un concept fondamental non de la mort mais du temps, et plus précisément de ce temps du savoir historique qui ressuscite sans cesse les images de ceux qu'on croyait morts. Dans cette perspective, ce n'est plus le moment de la mort, radicalement étranger à la vie, qu'expliciterait le concept de survivance mais la vie elle-même : nous serions tous en un sens, à travers les images qui nous hantent, des survivants et non pleinement des vivants. Dans ce cas-là, l'image survivante échouerait à remplir la fonction de clôture ou de conjuration qu'elle nous semble devoir porter d'un point de vue non pas esthétique ou historique mais éthique. Nous ne pouvons ici développer plus loin, seule sans doute la suite de son oeuvre nous permettra d'y voir plus clair. 
Pierre Zaoui. La traversée des catastrophes. Philosophie pour le meilleur ou pour le pire