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mardi 29 décembre 2015

Tuesday self portrait

Quand on vit, il n'arrive rien. Les décors changent, les gens entrent et sortent, voilà tout. Il n'y a jamais de commencements. Les jours s'ajoutent aux jours sans rime ni raison, c'est une addition interminable et monotone. De temps en temps, on fait un total partiel : on dit : voilà trois ans que je voyage, trois ans que je suis à Bouville. Il n'y a pas de fin non plus : on ne quitte jamais une femme, un ami, une ville en une fois. Et puis tout se ressemble : Shanghaï, Moscou, Alger, au bout d'une quinzaine, c'est tout pareil. Par moments -rarement- on fait le point, on s'aperçoit qu'on s'est collé avec une femme, engagé dans une sale histoire. Le temps d'un éclair. Après ça, le défilé recommence, on se remet à faire l'addition des heures et des jours. Lundi, mardi, mercredi. Avril, mai, juin. 1924, 1925, 1926. 
Ça, c'est vivre. Mais quand on raconte la vie, tout change; seulement c'est un changement que personne ne remarque : la preuve c'est qu'on parle d'histoires vraies. Comme s'il pouvait y avoir des histoires vraies; les événements se produisent dans un sens et nous les racontons en sens inverse. On a l'air de débuter par le commencement : "C'était par un beau soir de l'automne de 1922. J'étais clerc de notaire à Marommes." Et en réalité c'est par la fin qu'on a commencé. Elle est là, invisible et présente, c'est elle qui donne à ces quelques mots la pompe et la valeur d'un commencement. "Je me promenais, j'étais sorti du village sans m'en apercevoir, je pensais à mes ennuis d'argent." Cette phrase, prise simplement pour ce qu'elle est, veut dire que le type était absorbé, morose, à cent lieues d'une aventure, précisément dans ce genre d'humeur où on laisse passer les événements sans les voir. Mais la fin est là, qui transforme tout. Pour nous, le type est déjà le héros de l'histoire. Sa morosité, ses ennuis d'argent sont bien plus précieux que les nôtres, ils sont tout dorés par la lumière des passions futures. Et le récit se poursuit à l'envers : les instants ont cessé de s'empiler au petit bonheur les uns sur les autres, ils sont happés par la fin de l'histoire qui les attire et chacun d'eux attire à son tour l'instant qui le précède : "Il faisait nuit, la rue était déserte." La phrase est jetée négligemment, elle a l'air superflue; mais nous ne nous y laissons pas prendre et nous la mettons de côté : c'est un renseignement dont nous comprendrons la valeur par la suite. Et nous avons le sentiment que le héros a vécu tous les détails de cette nuit comme des annonciations, comme des promesses, ou même qu'il vivait seulement ceux qui étaient des promesses, aveugle et sourd pour tout ce qui n'annonçait pas l'aventure. Nous oublions que l'avenir n'était pas encore là; le type se promenait dans une nuit sans présages, qui lui offrait pèle-mêle ses richesses monotones et il ne choisissait pas. 
J'ai voulu que les moments de ma vie se suivent et s'ordonnent comme ceux d'une vie qu'on se rappelle. Autant vaudrait tenter d'attraper le temps par la queue.  
Jean-Paul Sartre. La Nausée

dimanche 30 août 2015

Portrait robot

Je me suis demandée, en le voyant parler avec les policiers qui étaient allés le chercher et qui avaient en main ses papiers pour une raison que personne parmi tous ceux qui, comme moi, tournèrent la tête vers lui, pour une raison que personne parmi tous ceux qui, comme moi, l'entendirent affirmer : No me gusta así, pour une raison que personne ne parvint à comprendre, je me suis demandée en le voyant se défendre mais calmement et en les voyant également calmes, les deux policiers, comme s'il le connaissaient et n'avaient pas envie de jouer leur rôle avec trop de zèle, je me suis vraiment demandée s'il ne s'agissait pas de T. ???
Pour te le décrire, je dirais… je dirais qu'il est assez gros. Enfin… pas énorme non plus mais bon… costaud en tout cas. Et qu'il a les cheveux rasés à la même longueur que sa barbe. Tu vois le genre ? En fait,  je dirais… qu'il a une tête réversible.
Vu mon talent pour la description (1) je fais bien de n'être ni écrivain ni appelée à témoigner, hein ?! 


(1)
Le monde n'arrêtait pas de nous raconter des histoires que nous ne nous lassions pas d'écouter.
Nous n'avions pas tout à fait la même manière de nous y intéresser. Je me perdais dans mes admirations, mes joies : "Voilà le Castor qui entre en transes !" disait Sartre; lui, il gardait son sang-froid et il essayait de traduire verbalement ce qu'il voyait. Une après-midi, nous regardions des hauteurs de Saint-Cloud un grand paysage d'arbres et d'eau; je m'exaltai et je reprochai à Sartre son indifférence : il parlait du fleuve et des forêts beaucoup mieux que moi, mais il ne ressentait rien. Il se défendit. Qu'est-ce au juste que sentir ? Il n'était pas enclin aux battements de coeur, aux frissons, aux vertiges, à tous ces mouvements désordonnés du corps qui paralysent le langage : ils s'éteignent, et rien ne demeure; il accordait plus de prix à ce qu'il appelait "les abstraits émotionnels" : la signification d'un visage, d'un spectacle l'atteignait, sous une forme désincarnée, et il en restait assez détaché pour tenter de la fixer dans des phrases. Plusieurs fois, il m'expliqua qu'un écrivain ne pouvait pas avoir d'autre attitude; quiconque n'éprouve rien est incapable d'écrire; mais si la joie, l'horreur nous suffoquent sans que nous les dominions, nous ne saurons pas non plus les exprimer.
Simone de Beauvoir. La force de l'âge. (2)

(2)
Ils ne nous quittent plus, ces deux-là ! m'as-tu dit en me voyant sortir mon livre pour t'en lire des passages pendant que tu conduisais (3) et il est vrai que, toi aussi, cela fait quelques semaines que tu les fréquentes ! Ainsi, Simone et Sartre nous sont devenus si familiers que nous commentons leur vie comme eux celle des autres : "A Paris, au Havre, à Rouen, (4) le principal sujet de nos conversations, c'était les gens que nous connaissions."

(3)

(4)
Ah et puis !  : 
"Mme Lemaire et Pagniez nous avaient proposé de visiter avec eux en auto le sud de l'Espagne. En attendant, nous fîmes un tour dans les Baléares, puis dans le Maroc espagnol."


dimanche 26 juillet 2015

Littérature comparée

Et toi -j'ai dit- tu parlerais de quoi si tu avais à l'écrire, ce billet ? Du jour -tu as dit- du jour où, tu sais, il me restait le temps d'un aller-retour à la mer pour y piquer une tête ou de rester dans la chambre où j'étais avec toi et… , tu sais ? Oui -j'ai dit- j'avais pensé à parler de ce jour-là, où, à la mer, tu as préféré la chambre.

Mais, finalement, c'est d'un autre jour que je vais parler. Un jour où tu as mis tes lunettes pendant que j'enlevais les miennes car nous avions chacun un livre. Toi : "Quand je vous ai connu, vous m'avez dit que vous vouliez à la fois être Spinoza et Stendhal. C'était un assez joli programme. Commençons par les choses que vous écriviez quand je vous ai connu. Pourquoi était-ce ça que vous écriviez, comment est-ce venu ?" (1) Moi : "Elle ne lisait pas vraiment. Elle feuilletait nerveusement, rageusement, distraitement, les pages d'un petit volume elle qui d'ordinaire, chaque fois qu'elle ouvrait le premier livre rencontré, s'y plongeait aussitôt tout entière avec le mouvement instinctif d'une créature aquatique rentrant en contact avec son élément naturel."(2) Lire en ta compagnie me fait, je crois, le même effet qu'à toi plonger dans la mer. Mais, si j'avais eu à choisir, moi aussi j'aurais préféré la chambre.  
(1) Simone de Beauvoir. Entretiens avec Jean-Paul Sartre
(2) Vladimir Nabokov. Ada ou l'ardeur