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mardi 30 août 2016

Tuesday self portrait

Jeudi 13 octobre  
     Je lis ce que j'ai écrit dans ces carnets, désordre des sentiments. Je cherche une poétique personnelle qui ne se voit pas (encore). Un journal enregistre les faits pendant qu'ils se passent. Il ne les rappelle pas, il les enregistre seulement au présent. Quand je lis ce que j'ai écrit dans le passé, je trouve des blocs d'expérience et la lecture seule permet de reconstruire une histoire qui se déplace au fil du temps. Ce qui se passe se comprend ensuite. On ne doit pas raconter le présent comme s'il était déjà passé.
Traduction libre d'un extrait* de Los diarios de Emilio Renzi de Ricardo Piglia. 
*Jueves 13 de octubre 
Leo lo que escribí en estos cuadernos, desorden de los sentimientos. Busco una poética personal que aquí ne se ve (todavía). Un diario registra los hechos mientras suceden. No los recuerda, sólo los registra en presente. Cuando leo lo que escribí en el pasado encuentro bloques de experiencia y sólo la lectura permite reconstruir una historia que se desplaza a lo largo del tiempo. Lo que sucede se entiende después. No se debe narrar el presente como si ya hubiera pasado.




mardi 23 août 2016

Tuesday self portrait

Le salon était vide. Les fenêtres n'avaient pas été ouvertes depuis des semaines. L'air était aussi sec que dans une boîte de biscuits. Les tapis sentaient la poussière civilisée; les chaises et les sofas, bien que recouverts de housses, avaient tous été disposés pour la conversation, et non pour la confrontation. Dans la salle de bains, l'un des énormes robinets était déjà en train de faire du bruit; de la véritable eau tombait goutte à goutte et Manberley y trempa le doigt, puis le lécha comme quelqu'un trouvant du miel au fond d'une tasse. Dans la chambre il y avait un lit, sous lequel il pourrait se cacher quand les murs commenceraient à s'écrouler. C'était le paradis.  
Timothy Findley. Le grand Elysium hôtel

mardi 16 août 2016

Tuesday self portrait

Car, à la vérité, c'est une erreur grossière de prétendre que Rita, quand elle est ivre, veut montrer ses seins à tout le monde, parce que, de toute façon, elle est toujours ivre et que la plupart du temps elle est habillée jusqu'au cou. Non d'après le Mathématicien, si elle fait ça de temps en temps, ce n'est pas tant par alcoolisme ou exhibitionnisme que par timidité : que faire, de quoi parler, comment se comporter en société ? Simuler un intérêt pour des conversations stupides ou prendre des poses prétentieuses, essayer de réfuter des arguments inattaquables mais complètement faux, justifier pourquoi nous préférons la pâte de coings à celle de pommes ou Miró à Dalí ? Ah non ! mieux vaut rester dans un coin à se taire, en buvant gin sur gin, en fumant du tabac noir jusqu'à ce que, à un moment donné de la nuit, de façon brusque et pour passer enfin à l'action après un marasme insupportable, sans savoir quel comportement juste adopter ni quel mot vrai proférer, pour libérer l'angoisse, paf, les seins à l'air. Et ça bien sûr, sans aucune préméditation, de façon compulsive plutôt, au moment où non seulement les autres mais elle-même l'attendent le moins. 
Juan José Saer. Glose. 

mardi 9 août 2016

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Et cet été me semblait atténué par la confusion blanchâtre du nuage sur la vitre, au-dessus de la place, sur la place même, sur la rivière paisible à quelques centaines de mètres de là. C'était l'été qui enflait à trente mètres d'ici, charriait du néant, un air lent, une odeur de jasmin en provenance des fermes, la tendresse d'une peau étrangère se chauffant au soleil. 
"L'été, dis-je plus ou moins directement, à lui ou à la table." 
Juan Carlos Onetti. A une tombe anonyme

mardi 2 août 2016

Tuesday self portrait

L'amitié ne sert pas à clarifier égoïstement ses propres centres d'intérêt, mais surtout à échanger chaleur et affection, d'où le peu d'intérêt que Proust, pour un cérébral, accordait aux relations ouvertement "intellectuelles". Au cours de l'été 1920, il reçut une lettre de Sydney Schiff, l'ami qui devait, deux ans plus tard, organiser sa rencontre désastreuse avec Joyce. Sydney écrivait qu'il passait ses vacances au bord de la mer en Angleterre avec son épouse Violet, que le temps était beau, mais que Violet avait invité un groupe de jeunes gens impétueux à séjourner avec eux, et qu'il se sentait déprimé en voyant combien ces jeunes étaient creux. "C'est très ennuyeux pour moi car je n'aime pas la société constante de la jeunesse. Je suis affligé par leur naïveté que j'ai peur de corrompre, au moins de compromettre. L'être humain m'intéresse parfois mais je ne l'aime pas parce qu'il est trop peu intelligent."

Proust, cloué au lit à Paris, avait du mal à concevoir qu'on pût être mécontent de passer des vacances sur une plage en compagnie de jeunes gens dont le seul défaut était de ne pas avoir lu Descartes : 
"Je fais mon travail intellectuel en moi, et une fois avec mes semblables, il m'est à peu près indifférent qu'ils soient intelligents, pourvu que gentils, sincères, etc."

Alain de Botton. Comment Proust peut changer votre vie

mardi 26 juillet 2016

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Il exagère, sans doute. Personne ne peut vivre sans exagérer un peu. S'il y a des périodes dans la vie de Julián, il faudrait les exprimer conformément à un indice d'exagération. Jusqu'à dix ans, il a exagéré très peu, presque pas. Mais à partir de dix et jusqu'à dix-sept ans, il s'est livré à l'imposture. Et depuis ses dix-huit ans, il s'est converti en expert des formes les plus diverses d'exagération. Depuis qu'il est avec Verónica, son exagération a diminué considérablement, malgré quelques rechutes. 
Il est professeur de littérature dans quatre universités de Santiago. Il aurait aimé s'en tenir à une spécialité mais la loi de l'offre et de la demande l'a obligé à être versatile : il donne des cours de littérature hispano-américaine mais aussi de poésie italienne, même s'il ne parle pas italien. Il a lu, avec attention, Ungaretti, Montale, Pavese, Pasolini et des poètes plus récents comme Patricia Cavalli et Valerio Magrelli, mais en aucun cas il n'est spécialiste en poésie italienne. Pour le reste, au Chili, ce n'est pas si grave de donner des cours de poésie italienne sans connaître l'italien parce que Santiago est plein de professeurs d'anglais qui ne savent pas l'anglais et de dentistes qui savent à peine extraire une dent -et de coachs personnels en surpoids et de professeurs de yoga qui ne réussiraient pas à faire cours sans une généreuse dose préalable d'anxiolytiques.  
Traduction libre d'un extrait* de La vida privada de los árboles (La vie privée des arbres) de Alejandro Zambra. 
*
Exagera, sin duda. Nadie puede vivir sin exagerar un poco. Si es que hay periodos en la vida de Julián, habría que expresarlos de acuerdo con un índice de exageración. Hasta las diez años exageró muy poco, casi nada. Pero desde los diez hasta los diecisiete años se entregó a la impostura. Y desde los dieciocho en adelante se convirtió en un experto en las más diversas formas de exageración. Desde que está con Verónica la exageración ha venido disminuyendo considerablemente, a pesar de algunas recaídas. 
Es profesor de literatura en cuatro universidades de Santiago. Hubiera querido ceñirse a una especialidad, pero la ley de la oferta y la demanda lo ha obligado a ser versátil : hace clases de literatura hispanoamericana y hasta de poesía italiana, a pesar de que no habla italiano. Ha leído, con atención, a Ungaretti, a Montale, a Pavese, a Pasolini, y a poetas más recientes, como Patricia Cavalli y Valerio Magrelli, pero en ningún caso es un especialista en poesía italiana. Por lo demás, en Chili no est tan grave dar clases de poesía italiana si saber italiano, porque Santiago está lleno de profesores de inglés que no saben inglés, y de dentistas que apenas saben extraer una muela -y de personal trainers con sobrepeso, y de profesoras de yoga que no conseguirían hacer clases sin una generosa dosis previa de ansiolíticos. 

mardi 19 juillet 2016

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A notre retour je restai trois jours à Lima à discuter avec mes amis, à fumer des cigarettes sur la falaise, à réfléchir au problème d'un jeune voisin, Amadeus, qui souffrait de schizophrénie. C'était très inhabituel pour moi. Je croyais qu'un schizophrène n'est pas conscient de son état, par définition, qu'il est trop atteint pour savoir de quoi il souffre, s'il souffre, s'il ne croit pas au contraire que tout le monde est fou sauf lui. L'idée d'une maladie de l'esprit en Europe a toujours ce caractère très fort d'aliénation absolue, qui nécessite l'isolement, l'internement, la privation des droits. Pas forcément au Pérou où chacun cultive un petit potager de folie pour son usage personnel. On demandait à Amadeus : qu'est-ce qui ne va pas ? Il disait : aujourd'hui je me sens un peu schizophrène. Et il prenait deux cachets d'un médicament qu'on lui prescrivait pour se soigner. On bavardait avec lui de sa maladie, paisiblement, d'où elle venait, comment elle se manifestait, de ses creux et de ses pics, de l'effet des médicaments. Les mêmes scènes observées en France nous auraient fait tous passer pour également perturbés, dialogues entendus à l'asile. Il faudrait expliquer le caractère de folie douce qui s'emparait naturellement de chacun dans ce contexte. Même le chat de la maison, Chichi, était névrosé. Il ne voulait pas pisser dans le jardin si le chien Castor s'y trouvait, et le matin, comme il était grand amateur d'olives noires et de fromage blanc, s'il nous arrivait de l'ignorer ou de tarder à lui en offrir, il simulait une crise cardiaque des plus théâtrales. Il y avait donc beaucoup de gentillesse dans les conversations, même quand l'état d'Amadeus s'aggravait et qu'il plongeait dans l'angoisse pure, là où nous ne pouvions le suivre. Quand il en sortait, les amis étaient là, l'épreuve était dédramatisée parce que les ponts n'avaient pas été coupés, et c'est peut-être grâce à ces moments où nous nous laissions flotter avec lui qu'il a pu guérir par la suite, se libérer des médicaments et du mot de schizophrénie.  
Michel Braudeau. La Non-Personne

mardi 12 juillet 2016

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Souvent, quand elle était tout à fait épuisée, elle parlait toute seule en anglais : la grammaire simple et les sons mous paraissaient lui faire du bien, et elle était encore capable de s'endormir en plein dans cette langue étrangère. 
Sa manière aberrante de parler, qui évite strictement toute expression juste. Il faut connaître l'être tout entier pour comprendre ce qu'il veut dire dans chaque cas particulier. 
Ses facultés variables de compréhension. Tantôt elle paraissait intelligente, tantôt ignare. Selon la température ambiante, me disais-je souvent, selon les conditions météorologiques. Une intelligence météorologique. Il pouvait arriver qu'un soir elle parle intarissablement de la métempsychose : le lendemain, je me remettais à parler de la métempsychose, et elle, elle ne savait plus ce que c'était, la métempsychose. 
Botho Strauss. La dédicace.  

mardi 5 juillet 2016

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Il pensait vraiment qu'elle ne pouvait pas ne pas s'ennuyer en vivant ainsi, qu'elle finirait par se lasser de sa vie et de lui-même. Plus bas, il se disait aussi que ces cent mille francs, ajoutés à son salaire à lui, permettraient à Lucile une vie beaucoup plus facile matériellement. Avec ce bel optimisme des hommes, il imaginait Lucile s'achetant gaiement deux petites robes par mois qui, évidemment, ne seraient pas signées d'un grand couturier, mais lui iraient parfaitement puisqu'elle était bien faite. Elle prendrait des taxis, elle verrait des gens, elle s'occuperait un peu de politique, du monde en général, des autres enfin. Sans doute, il regretterait de ne pas trouver en rentrant chez lui, comme un animal enfoui dans sa tanière, cette femme qui ne vivait que de lecture et d'amour mais il s'en sentirait vraiment rassuré. Car il y avait dans cette vie immobile, un absolu du présent, un dédain de l'avenir qui l'effrayait, le vexait même obscurément comme s'il n'eût été qu'un des éléments d'un décor, un décor de studio, qu'on brûlerait forcément, inexorablement au dernier tour de manivelle. 
"Je commencerais quand ?" dit Lucile. 
Elle souriait vraiment à présent. Après tout, elle pouvait bien essayer. Il lui était déjà arrivé de travailler dans son jeune temps. Elle s'ennuierait sans doute un peu mais elle le cacherait à Antoine. 
"Le 1er décembre. Dans cinq ou six jour. Tu es contente ?"
Elle lui jeta un coup d'oeil méfiant. Pouvait-il vraiment croire qu'elle était contente ? Elle avait déjà relevé des pointes de de sadisme chez lui. Mais il avait l'air innocent, convaincu. Elle hocha la tête gravement : 
"Je suis très contente. Tu avais raison, ça ne pouvait pas durer." 
Françoise Sagan. La chamade

mardi 28 juin 2016

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Luxueux appartement meublé de dix pièces 
La seule interprétation et analyse satisfaisante du style mobilier de la seconde moitié du XIXème siècle se trouve dans un genre spécifique de romans policiers, dont le centre dynamique est l'horreur de l'appartement. L'agencement du mobilier constitue en même temps la topographie des pièges mortels, et l'enfilade des pièces dicte à la victime la trajectoire de sa fuite. Le fait que ce genre de romans policiers débute justement avec Poe -à une époque où de telles habitations n'existaient donc qu'à peine-, n'est pas un indice du contraire. Car les grands poètes, sans exception, ont la prescience du monde qui vient après eux, comme en témoignent les rues parisiennes des poésies de Baudelaire, qui n'apparurent qu'après le XIXème siècle, et aussi les hommes de Dostoïevski. L'intérieur bourgeois, de la décennie 1860 à la décennie 1890, avec ses énormes buffets saturés de sculptures sur bois, ses coins privés de soleil où se tient le palmier, l'encorbellement que protège la balustrade dans un retranchement et ses longs corridors avec la flamme du gaz chantante, est le seul logis convenant au cadavre. "Sur ce canapé, la tante ne peut être qu'assassinée". La luxuriance sans âme du mobilier ne devient confort authentique que devant la dépouille mortelle.  
Walter Benjamin. Sens unique

mardi 21 juin 2016

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Copier-coller pendant la lecture veut dire que l'on lit en prélevant des citations, en faisant des extraits, que l'on rend manifeste une préférence ou un rapport à l'utile, au style, à ce qui peut être perçu comme "notable".
(…) Ces méthodes de prise de notes et de compilation sont un des points essentiels de l'éducation humaniste et du retour à la culture classique de l'Antiquité; elles font partie d'une réforme éducative et culturelle qui se constitue comme une réponse scolastique et dont l'objectif principal est l'imitation des Anciens. Quelques traités ont réussi à imposer et généraliser une méthode de lecture et de compilation, une méthode du carnet, intimement liée à la figure de l'abondance et à celle de la copia. Les jeunes lettrés devaient avoir en permanence, pendant la lecture, un ou plusieurs carnets à portée de main et y noter toutes les phrases stylistiquement ou moralement remarquables.  
Andrei Minzetanu. Pour une histoire du copier-coller in Critique n°785


mardi 14 juin 2016

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Je pense très sincèrement qu'elle est l'une des très rares personnes réellement exceptionnelles que j'ai rencontrées dans ma vie. Je veux dire qu'elle a lu pratiquement tout ce qui est imprimé. Seigneur ! Si seulement j'avais lu le dixième de ce que cette femme a lu et oublié, je ne serais pas à plaindre. Rendez-vous compte : elle a enseigné, elle a travaillé dans un journal, elle dessine ses robes elle-même et elle fait absolument tout son travail domestique ! Elle fait la cuisine divinement ! Divinement. Seigneur ! Je pense sincèrement que c'est la femme la plus... 
J.D. Salinger. Dressez haut la poutre maîtresse, charpentiers

mardi 7 juin 2016

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Partout ça crie et ça gesticule : "Regardez-moi donc ! Regardez-moi !" Surfigurés, voilà ce que sont les gens. Chacun quelque chose de trop, un supermarché, débordant de signes particuliers, d'indications, de panneaux raccrocheurs qui cachent presque la marchandise. Tous, nous faisons constamment étalage de nous-mêmes, et même la solitude ne nous en préservera plus. Nous sommes offerts au public sous toutes les faces. Nous nous rendons de plus en plus intéressants. Inextricable multiplicité des manifestations d'une personne, et simplicité persévérante de ses motifs. Pas un seul moment où le type pourrait exister par lui-même -quand verrai-je enfin son sérieux irréductible et inaltérable ? Sans doute seulement quand il s'abîme entièrement en lui-même. Peut-être seulement ces quatre ou cinq "services des urgences" de la normalité : le cri, l'affliction, le bonheur, le fanatisme, où cette activité dissipatrice de la personnification est strictement limitée, et où la personne se résume à une expression unique aisément identifiable. 
Botho Strauss. La dédicace.

mardi 31 mai 2016

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Il y a une langue qu'on ne trouve pas, qu'on ne cherche pas non plus, mais qu'on respire en arrivant au monde, qu'on mange et qu'on boit. Cet aliment pour bébé passe comme une lettre à la poste : on ouvre le bec et on avale, sans y penser. Est-ce que pour autant la langue maternelle vous procure une place, et même "votre" place ?
Elle vous procure une place dans une communauté, ou du moins dans un ensemble d'être humains qui auront été allaités au même sein. Vous avez beau vous exclamer que vous n'avez rien en commun avec tous ces gens, vous leur êtes attaché par un lien autrement plus fort que le sang. Avoir la même langue signifie habiter le même monde, être prisonnier du même territoire puisque les langues du monde, si on voulait les superposer, ne se recouperaient que partiellement, et que parler sa langue, ce n'est pas seulement avoir d'autres mots qu'un étranger pour désigner les mêmes chose, mais c'est aussi et surtout avoir autre chose à désigner. La place que la langue maternelle vous assigne est donc bien circonscrite. En vous l'apprenant, on vous enferme dedans -désormais, vous verrez le monde à travers elle, elle fait partie de vous, elle vous est une deuxième peau. Essayez toujours de vous en défaire ! Autant vouloir vous arracher une jambe.  
Anne Weber. Trouver sa langue, trouver sa place in Assises du roman 2008.

mardi 24 mai 2016

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Il y a beaucoup d'individus qui sentent leur vie comme la matière d'un récit minutieux, ils s'y sont installés, suspendus à son hypothétique ou future relation. Ils n'y réfléchissent pas beaucoup, ce n'est qu'une façon de vivre les choses, une façon accompagnée, disons, comme s'il y avait en permanence des spectateurs ou des témoins fixes de leurs activités et de leurs passivités, y compris de leurs démarches les plus futiles et de leurs moments creux. Cette rêverie narcissique de tant de nos contemporains, parfois appelée "conscience" est peut-être un succédané de la vieille idée ou de la vague connaissance de l'omni présence de Dieu, qui avec son oeil était attentif à la vie de chacun, c'était très flatteur au fond, très réconfortant en dépit des contreparties, c'est à dire de l'élément de menace et de châtiment implicite et de la terrifiante croyance que rien ne pouvait être caché tout à fait et à tout jamais; quoi qu'il en soit, trois ou quatre générations ne suffisent pas pour que l'homme accepte que sa laborieuse existence se passe sans que personne y assiste ni la contemple ni s'y penche jamais, sans que personne la juge ni la désapprouve.  
Javier Marías. Danse et rêve

mardi 17 mai 2016

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Au lieu de pensées que l'on rumine sans fin, mieux vaudrait avoir dans la tête les choses elles-mêmes, bien tangibles. Les gens que l'on veut avoir ou dont on veut se débarrasser, les objets que l'on a gardés ou perdus. Il y aurait un ordre : au milieu de la tête, il y a Paul et non ma façon de me raccrocher à lui pour m'en détacher dans un amour égal. Le long des tempes courent les trottoirs, aussi loin qu'ils le veulent, et près des joues, il y a peut-être les boutiques et leurs vitrines et non mes destinations arbitraires en ville (...) Dans ma nuque, il y a le pont au-dessus du fleuve et mon premier mari avec la valise, mais pas l'incitation à sauter. Et près du cervelet, d'où est censé provenir l'équilibre, il y a une table sur laquelle se repose une mouche qui, au lieu de dîner, n'a pas faim. Toutes choses solides qui ont seulement besoin de la place qu'elles occupent dans la tête. Des plans et des arêtes faciles à distinguer et que l'on peut classer pour soi-même parmi les appuis ou les ennuis. Et dans les interstices, il reste de la place pour le bonheur.  
Herta Müller. La convocation.  

mardi 10 mai 2016

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Voyager ? Pour voyager il suffit d'exister. Je vais d'un jour à l'autre comme d'une gare à l'autre, dans le train de mon corps ou de ma destinée, penché sur les rues et les places, sur les visages et les gestes, toujours semblables, toujours différents, comme, du reste, le sont les paysages. 
Si j'imagine, je vois. Que fais-je de plus en voyageant ? Seule une extrême faiblesse de l'imagination peut justifier que l'on ait à se déplacer pour sentir. 
"N'importe quelle route, et même cette route d'Entepfuhl, te conduira au bout du monde." Mais le bout du monde, depuis que le monde s'est trouvé accompli lorsqu'on en eut fait le tour, c'est justement cet Entepfuhl d'où l'on était parti. En fait, le bout du monde, comme son début lui-même, c'est notre conception du monde. C'est en nous que les paysages trouvent un paysage. C'est pourquoi, si je les imagine, je les crée; si je les crée, ils existent; s'ils existent, je les vois tout comme je vois les autres. A quoi bon voyager ? A Madrid, à Berlin, en Perse, en Chine, à chacun des pôles, où serais-je sinon en moi-même, et enfermé dans mon type et mon genre propre de sensations ?
La vie est ce que nous en faisons. Les voyages, ce sont les voyageurs eux-mêmes. Ce que nous voyons n'est pas fait de ce que nous voyons, mais de ce que nous sommes.  
Fernando Pessoa. Le livre de l'intranquillité. 

mardi 3 mai 2016

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Il regarde les graines éparpillées sur le sol d'ardoise et il sent son cou et ses oreilles s'empourprer. C'est en début de soirée qu'elle a dû réapprovisionner les mangeoires et, au lieu de les porter dans l'office pour les y remplir -car c'est ainsi qu'il le fait et qu'il l'a montré à Rose un bon nombre de fois-, elle a transporté le grain, une pelletée après l'autre, à travers la véranda et par la porte, et elle en a renversé en chemin. C'est elle tout craché ! Et, bien sûr, comme elle ne voit jamais le désordre de toute façon, comme elle n'a donc pas vu ces graines semées sur le sol de la véranda et de l'office, elle n'a pas pensé à nettoyer. Ça ne lui est pas venu à l'idée. A grands pas, il fonce dans le couloir jusqu'à l'autre bout de la maison, celui de Rose. Et il allume les lampes d'un coup sec sur son passage. Il frappe avec fermeté à sa porte. Sans colère, parce que même s'il est exaspéré il n'est pas en colère. Il est troublé. Cela, il peut l'admettre. Après toutes ces années, il n'arrive toujours pas à comprendre pourquoi elle ne peut pas ou ne veut pas se rappeler ce qu'il lui dit de faire, ce qu'il lui demande de faire, ce qu'il veut qu'elle fasse quand elle est chez lui. Quand elle est dans sa vie à lui, merde. Elle agit comme si, pour elle, sa vie à lui n'existait pas. Ou bien, en admettant qu'elle existe, comme si cette vie n'avait pas de sens. Il trouve cela insupportable.  
Russel Banks. L'ange sur le toit

mardi 26 avril 2016

Tuesday self portrait

Nous devons être seuls et abandonnés de tous si nous voulons entreprendre un travail intellectuel !

Thomas Bernhard. Béton