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lundi 30 mai 2016

L'île avant l'île (fragments d'insularité)

J'ai été un enfant maladif; un adolescent à maladie; un jeune homme avec des maladies. D'où, aussi, le vice la lecture. On commence à lire quand on est malade et on finit par tomber malade si on ne lit pas.
J'ai recroisé cette citation dans un de mes carnets, il n'y a pas longtemps. Si j'avais noté le nom de son auteur -José Carlos Llop- je n'en avais pas mentionné la source. 
Relisant des fragments des Assises du roman de 2008 -Le roman, quelle invention !-, un livre dont je sais, pour l'avoir écrit sur sa page de garde, que je l'ai acheté en 2009 à Bruxelles alors que je n'y habitais pas encore, j'y trouvai, sans l'avoir cherché, cet extrait, sur une page que j'avais cornée. 
L'intervention de José Carlos Llop s'intitule Les choses et débute ainsi : 
"J'aime mes choses", dit la baronne Blixen dans le salon de sa maison africaine. Nous connaissons ses mots grâce aux pages d'un livre. J'aime mes choses. J'ai écrit ces mots sur un papier que j'ai retrouvé dans mon portefeuille. Un portefeuille, c'est une biographie. J'ai écrit ces mots -j'aime mes choses- dans l'obscurité d'un cinéma aux échos parisiens, le cinéma Rivoli. De retour à la maison, j'ai cherché dans ma bibliothèque La Ferme africaine, le livre dont est tiré le film Out of Africa. La phrase était là, soulignée par moi depuis longtemps. Je ne me rappelle pas avoir souligné cette phrase lorsque j'ai lu le livre. 

Depuis que j'ai lu ce texte la fois où j'ai pris note de la citation, j'ai 

  • quitté le Japon pour aller habiter à Bruxelles
  • quitté Bruxelles pour venir habiter à Majorque
  • appris que José Carlos Llop était un auteur majorquin
  • su qu'il n'était jamais allé en Belgique ("Au petit matin, en rêve, j'ai traversé la Belgique en voiture, un pays où, évidemment, je ne suis jamais allé de ma vie.")
  • lu un volume de son journal intitulé El Japón en Los Angeles
  • mais aussi le journal d'Enrique Vila-Matas dans lequel il dit qu'il lit celui de José Carlos Llop
  • vu un film au cinéma Rivoli
  • croisé José Carlos Llop, plusieurs fois, dans la rue

lundi 1 février 2016

Souvenir de Paris (fragments d'insularité)

Puisque nous parlons d'exilés espagnols à Paris, je crois que le cas de Tomás Moll, un jeune orphelin cinglé qui avait fini par se transformer en véritable institution du Flore, peut mériter notre attention. Ayant hérité d'une grande fortune dans sa Majorque natale, le jeune Moll qui, du jour au lendemain, s'était retrouvé, à sa grande satisfaction suite à un accident, privé de toute sa famille, s'était aussitôt installé à Paris -il disait qu'il s'était exilé-, la ville de ses rêves. 
Il s'était installé ou exilé à Paris, cherchant à oublier les morts loqueteux et malpropres qu'il laissait dans son sillage (sa famille majorquine était très décadente, ce qui ne donne pas toujours, tant s'en faut, un brevet d'élégance) et y mener une vie de dandy ou de flâneur, deux façons de vivre impraticables dans son assommante ville de Palma de Majorque. 
Enrique Vila-Matas. Paris ne finit jamais
De même que j'ai cessé de manger du ragoût de mouton, des pains aux raisins, de la galette des rois, des steaks tartares, de l'osso bucco, de la glace au yaourt, des daifuku mochis, des carrot cakes, des entrecôtes, du poulet à l'orange, du poulet tandori, du lapin au café, du lapin à la bière, des carbonades, des merguez, des chaussons aux pommes, des boulettes de viande, du fromage, du fromage de chèvre en feuille de brick, du boeuf au miel, du boeuf à l'orange, de l'irish stew, des poivrons marinés au miel et à la fêta, des pâtes au fromage, du gratin de macaronis, du pain de viande, du porc braisé à l'abricot, du porc à la figue, du gâteau au citron et au  miel, des scones au fromage, des petits choux au fromage, du fromage blanc, de la tarte au sucre, de la tarte au citron, de la tarte aux fraises, des sorbets aux fruits, du couscous royal, du cheesecake, des frites, des……………. parce que je préfère à la réalité le souvenir que j'en ai, je n'éprouve plus l'envie d'être à Paris.  

mercredi 6 mai 2015

Enfant sans enfants

J'ai onze enfants, deux chats, un chien, trois poissons, deux lapins et un perroquet. Avec les enfants ça va très bien mais avec les animaux -un caprice de ma sainte femme- j'ai des problèmes. 

Enrique Vila-Matas. Enfants sans enfants
Sur la photo c'est Noël, nous sommes toutes les trois en pyjama. 
J'ai gardé la photo, j'ai donné mes jouets. 
Une voiture verte, un train en bois
seront peut-être à nouveau sur un cliché.

jeudi 29 janvier 2015

La vie des pages (15)

Ricardo Piglia dit que, à une époque où la circulation de l'écrit a atteint une rapidité extraordinaire, il semble paradoxal d'observer que le temps de lecture, lui, n'a pas changé : "Nous lisons de la même manière qu'à l'époque d'Aristote. Nous continuons à déchiffrer signe après signe et cela nous met dans une attitude semblable à celle qu'on avait quand la circulation n'était pas si rapide. Hudson, par exemple, raconte, dans Ici au loin et il y a longtemps, un livre de 1918 sur la Pampa, comment les romans leur arrivaient et que, après les avoir lus, ils les prêtaient à la ferme voisine qui était à cinq kilomètres, et encore après à une autre, encore plus loin. Le roman s'éloignait à cheval…"
Enrique Vila-Matas. Dietario voluble.
C'est toujours la même chose. 
Je dévalise les rayons
 je néglige les dates de péremption. 
J'oublie toujours qu'en espagnol, je lis lentement. 

lundi 15 décembre 2014

Être né quelque part (fragments d'insularité)

L'île est un grand sanctuaire de voyageurs immobiles. Je crois me souvenir que Valentí Puig avait l'habitude de dire que Majorque est si extraordinairement belle qu'elle prend au piège et offre seulement deux possibilités à un natif : se convertir en un voyageur immobile qui prend le soleil et ne sort pas d'ici ou bien larguer les amarres et passer sa vie entière à faire des tours du monde, partir.
Enrique Vila-Matas. Dietario voluble.

Est-ce d'avoir approché les cimes ?
De savoir, maintenant, ce qu'il y a derrière ?
De n'avoir qu'une heure à passer en route
pour en atteindre l'autre bout ?
L'île me parait toujours plus petite
et je ne m'habitue pas davantage qu'ailleurs
qu'on puisse y être né
et n'en pas bouger. 

J'appris très tôt que, de la même manière qu'il y en a qui voyagent beaucoup sans jamais parvenir au point de quitter leur ville natale, il y en a aussi qui voyagent souvent sans sortir du lieu où ils sont nés. Cette seconde classe de voyage -ou voyage de seconde classe- est parfois supérieure aux autres et se présente même déguisée de différentes façons : un paysage qui nous rappelle, sans qu'on sache pourquoi, un autre que nous n'avons jamais vu, un nom étranger inattendu dans l'annuaire, la brochure d'une compagnie de voyage qui n'existe plus depuis longtemps, un parfum particulier, un livre ou mille livres, une musique ou mille musiques… la liste -et certains aiment les listes- serait interminable. 
José Carlos Llop. El Japón en Los Angeles



jeudi 11 décembre 2014

La vie des pages (9)

Plus tôt, j'avais déposé sur le comptoir des retours El Japón en Los Angeles, le journal que José Carlos Llop écrivit de 1996 à 1997.
Et sur celui des emprunts Dietario voluble (Journal volubile), celui que Enrique Vila-Matas tint entre 2005 et 2008.
Plus tard, à l'heure où l'on ne distingue plus un loup d'un chien, il fit froid, d'un coup,
trop froid et j'allai m'asseoir pour me réchauffer et pour la première fois. 
J'y appris que Enrique Vila-Matas était venu sur l'île à la fin de l'été, recevoir le prix Formentor qui lui avait été remis à l'hôtel du même nom








Quelques jours plus tard, je lus un article où José Carlos Llop relatait l'événement et rendait hommage à Enrique Vila-Matas.

("Il y de cela deux étés, Enrique Vila-Matas et moi prenions notre petit déjeuner dans un hôtel. Peu après, nous ferions une intervention dans un festival de littérature, mais nous évitions de parler de cela. Les choses se passent mieux si rien n'arrive à la dernière minute. Tout à coup, un morceau de croissant s'est détaché d'entre ses doigts et est tombé dans la tasse de café au lait. Deux ou trois taches sont apparues sur la poitrine de sa chemise, impeccablement repassée. Il est resté immobile, comme paralysé. "ça, ce n'était pas prévu", a-t-il dit, adoptant ce visage mi-Emilfork, mi-Keaton qu'il prend parfois, juste avant de sourire. Nous avons commencé à rire : c'était, une fois de plus, l'humour vilamatien que je préfère, l'absurdité dans la logique ou la volonté logique incrustée dans l'absurdité : "ça, ce n'était pas prévu". Ensuite, il a ajouté : "heureusement que j'ai préparé une chemise identique dans ma chambre".)(1)

Mais depuis que j'avais lu son journal, quelques jours plus tôt, je savais déjà que ce n'était pas la première fois que Vila-Matas était venu à Majorque.

("-Ecrire, c'est essayer de savoir quoi ? me crie quelqu'un, depuis le Passage Maritime.
Je suis face à la mer, sur la terrasse d'une chambre d'hôtel, à Majorque. La chanson que j'écoute sans arrêt depuis un moment, Batiscafo Katiuskas, est d' Antònia Font, un groupe majorquin que j'écoute sur mon ordinateur portable pendant que j'écris ceci. Je suis appuyé sur la rampe du balcon, je salue mes amis écrivains. C'est une matinée claire de cet hiver insolite, si agréable. La musique des Antònia Font, étrange et d'une grande puissance poétique, contribue à la sensation générale de beauté. 
Midi. Entier, complet. Midi au réveil ! Je vais rapidement du bathyscaphe au Scafandre, la dernière et magnifique livraison du Journal de José Carlos Llop.")(2)






(1) Hace dos veranos, Enrique Vila-Matas y yo estábamos desayunando en un hotel. Al cabo de un rato teníamos una intervención en un festival de literatura, pero evitábamos hablar de eso. Las cosas salen mejor si no se le dan vueltas a última hora. De repente se desprendió de entre sus dedos un trozo de cruasán y cayó sobre la taza de café con leche. Dos o tres manchas aparecieron sobre la pechera de su camisa, impecablemente planchada. Se quedó inmóvil, como paralizado. ´Esto no lo tenía previsto´, dijo, poniendo esa cara entre Emilfork y Keaton que pone a veces, segundos antes de sonreír. Nos echamos a reír: era, una vez más, el humor vilamatiano que prefiero, el absurdo dentro de la lógica o la voluntad lógica incrustada en el absurdo: ´esto no lo tenía previsto´. Después añadió: ´menos mal que en la habitación tengo preparada otra camisa idéntica´. Y ahí estaba, también, el cálculo vilamatiano, que no suele fallar, ni dañar a terceros.

(2) -¿ Escribir es intentar saber qué ?-me grita alguien desde el Paseo Marítimo. 
Estoy frente al mar, en la terraza de un cuarto de hotel, en Mallorca. La canción que escucho sin cesar desde hace rato, Batiscafo Katiuskas, es de los Antònia Font, un grupo musical mallorquín que oigo a través del ordenador portátil mientras escribo esto. Me apoyo en la baranda de la terraza, saludo a los amigos literatos. Es una mañana limpia de este invierno insólito, tan agradable. La música de los Antònia Font, extraña y de gran potencia poética, contribuye a la sensación general de belleza. 
Mediodía. Todo, completo. ¡Las doce en el reloj ! Voy velozmente del batiscafo a La escafandra, la última y magnífica entrega de los Diarios de José Carlos Llop. 

dimanche 30 novembre 2014

Enfants sans enfant

Il y a ces jours sans(1), ces (si) rares jours qu'on appelle les jours adolescents, les jours enfants-sans-enfant, de ceux qu'on aurait passés à peine autrement à quinze ans(2)
Il y a aussi les poignées d'heures buissonnières, volées au fracas quotidien, celles qu'on oublie un peu au lit, celles qui nous transportent et qu'on ne compte pas(3), celles qu'on achève en mangeant des sushis. 

(4)


(1)
mais avec :
collations, musique, crayons, lecture,












(2)















(3)












(4)
Aujourd'hui, on trouve tout ce qu'on veut à Londres, en théorie -y compris des fruits et des légumes hors saison, grâce aux congélateurs- et toutes sortes de charcuterie du continent. Mais peut-on vraiment cuisiner ? Une recette de cuisine du livre d'Alice Toklas inclut, par exemple : un morceau de porcelet, un foie de poulet, un brin de basilic, de la marjolaine sauvage et une pincée de romarin. Imaginez trouver de telles choses à Londres, y compris à Soho ! Mais au marché de Palma(5), ce serait la chose la plus naturelle du monde.
Robert Graves. Por qué vivo en Mallorca. (Je traduis ici librement la traduction espagnole qu'ont réalisée Lucía Graves et Natalia Farrán Graves de l'anglais)

(5)
C'est au marché de Palma de Majorque que Jeanne, notre cuisinière française, a tenté de m'enseigner le meurtre par étouffement. Elle n'avait aucune raison de commettre ce crime en public ni de s'attendre à ce que j'y participe. Elle voulait simplement se rendre intéressante. Quand la foule de marchandes qui s'était rassemblée autour d'elle s'est mise à crier et à gesticuler, j'ai battu en retraite. Lorsque nous nous sommes retrouvées plus tard dans la carriole pour rentrer à Terreno, où nous avions une villa, j'ai refusé de sympathiser avec Jeanne. Elle disait que les Majorquins étaient assoiffés de sang, n'allaient-ils pas à des corridas et ne payaient-ils pas cher la viande des taureaux qu'ils avaient vu abattre dans l'arène, ne préféraient-ils pas trancher la tête à d'innocents pigeons plutôt que de les étouffer humainement, ce qui était la façon d'éviter que la volaille ne saigne à mort et la rendait plus pleine et plus savoureuse. N'avait-elle pas essayé de leur expliquer cela, de leur enseigner, de leur montrer comment une personne intelligente et humaine s'y prenait pour tuer des pigeons, mais non, ils ne voulaient pas apprendre; ils préféraient leurs propres méthodes brutales. Au déjeuner, quand elle servit les pigeons, Jeanne se tut discrètement. Nous avions découragé à table les discussions sur la nourriture, qu'elle aimait par-dessus tout. Mais ses fins yeux noirs étaient éloquents. Même si les petits pigeons que l'île n'étaient pas très gros, c'étaient bien des pigeonneaux, et ils étaient bien plus grands et succulents que ceux que nous avions mangés dans l'excellent restaurant de Palma. 
Alice Toklas. Livre de cuisine