Affichage des articles dont le libellé est Russel Bancks. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Russel Bancks. Afficher tous les articles

mardi 3 mai 2016

Tuesday self portrait

Il regarde les graines éparpillées sur le sol d'ardoise et il sent son cou et ses oreilles s'empourprer. C'est en début de soirée qu'elle a dû réapprovisionner les mangeoires et, au lieu de les porter dans l'office pour les y remplir -car c'est ainsi qu'il le fait et qu'il l'a montré à Rose un bon nombre de fois-, elle a transporté le grain, une pelletée après l'autre, à travers la véranda et par la porte, et elle en a renversé en chemin. C'est elle tout craché ! Et, bien sûr, comme elle ne voit jamais le désordre de toute façon, comme elle n'a donc pas vu ces graines semées sur le sol de la véranda et de l'office, elle n'a pas pensé à nettoyer. Ça ne lui est pas venu à l'idée. A grands pas, il fonce dans le couloir jusqu'à l'autre bout de la maison, celui de Rose. Et il allume les lampes d'un coup sec sur son passage. Il frappe avec fermeté à sa porte. Sans colère, parce que même s'il est exaspéré il n'est pas en colère. Il est troublé. Cela, il peut l'admettre. Après toutes ces années, il n'arrive toujours pas à comprendre pourquoi elle ne peut pas ou ne veut pas se rappeler ce qu'il lui dit de faire, ce qu'il lui demande de faire, ce qu'il veut qu'elle fasse quand elle est chez lui. Quand elle est dans sa vie à lui, merde. Elle agit comme si, pour elle, sa vie à lui n'existait pas. Ou bien, en admettant qu'elle existe, comme si cette vie n'avait pas de sens. Il trouve cela insupportable.  
Russel Banks. L'ange sur le toit

mardi 19 avril 2016

Tuesday self portrait

Dans l'aquarium, le dernier homard se cognait paresseusement à la cloison de verre. Stacy a essuyé le comptoir, puis elle s'est lentement immobilisée devant l'aquarium. Se penchant, elle a plongé son regard dans ce qu'elle pensait être un des yeux du homard -plutôt un bouton verdâtre qu'un globe oculaire, un appendice anatomiquement absurde pour Stacy. Elle a essayé d'imaginer à quoi ressemblait l'univers du restaurant familial Noonan quand on le voyait à travers ce bouton, puis à travers les cent vingt litres d'eau trouble tout autour, et enfin à travers la lentille formée par les parois maculées d'algues. Ça doit ressembler à une planète dans le cosmos, a-t-elle pensé. Ou paraître si étranger que c'est incompréhensible, comme un de ces vieux films chinois où on ne saisit même pas l'histoire, où on ne sait pas qui est le bon et qui est le méchant. Ou même, au lieu de ressembler à un endroit réel, cet endroit peut n'apparaître que comme une idée, pour un homard. Ce qui a effrayé Stacy. 
Il doit y avoir une sorte d'échange entre les sens, s'est-elle dit, comme chez les sourds et les aveugles. Si un sens est faible, un autre doit être fort, et inversement. Les homards, raisonnait-elle, ne voient sans doute pas très bien parce qu'ils vivent dans l'obscurité du fond de la mer. Pour distinguer entre les êtres mangeables et ceux qui sont des amis, ou entre les amis et les ennemis, il leur faut une ouïe et un odorat très développés. Elle a mis son visage tout près du verre, le touchant presque du bout du nez. Le homard se balançait et s'agitait juste derrière, comme s'il s'évertuait, à l'aide de ses faibles yeux et de ses organes auditifs et olfactifs, à déterminer si Stacy était un être qui pourrait le manger, ou qu'il pouvait manger, ou avec lequel il pouvait se reproduire. La vie d'une créature dépend en très grande partie, pensa Stacy, de sa capacité à identifier avec exactitude les autres créatures. A l'intérieur de l'aquarium, mais aussi à l'extérieur. Et cette pauvre bête, avec juste ses yeux ridicules pour se guider, était paumée; entièrement, affreusement paumée. Stacy a tendu la main vers le homard, comme pour lui donner une tape affectueuse, pour le rassurer et lui montrer qu'elle n'allait pas le manger, qu'elle ne pouvait pas se reproduire avec lui et ne pouvait pas non plus lui servir de repas décent.
Russel Banks. L'ange sur le toit.