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mercredi 3 août 2016

Philosophie de comptoir

¿Ya sonreíste hoy?
Sin cambios no hay mariposa. 
A veces se gana, a veces se aprende.*
Les leçons que s'obstinent à vouloir me donner les serviettes en papier posées sur les tables me paraissent avoir moins de valeur que les cafés que j'y bois. 

*As-tu souri aujourd'hui ?
Sans changements il n'y a pas de papillon.
Parfois on gagne, parfois on apprend.

lundi 4 juillet 2016

LE CLAN (fragments d'insularité)

Neuf coups n'ont pas encore résonné sur la place du village et mon caddie est déjà arrondi de toute une semaine de légumes, de fruits. 
Mises en plis fraîches, habits repassés, bijoux assortis... Quand je m'attable à la terrasse où les Majorquines sont déjà installées, je me félicite de ne jamais sortir sans rouge à lèvres. 

samedi 2 juillet 2016

Poema de mesa/Poème de table en version originale (sous-titrée*)

A fréquenter les cafés sans parler français, 
j'écris de la poésie minuscule en version originale.

Poema de mesa


Es una tarde en la cuidad, una tarde de verano verdadero. 
En la calle : el calor, inmóvil. 
En el bar : la frescura, ruidosa. 
Bocadillo, café americano, estoy esperando 
la hora de la cita en la peluquería. 
En la calle : músicos, turistas. 
En el bar : grupos de amigos. 
Charlando, gritando, riendo más que
en cualquier otro lugar en el mundo : 
¡vivo en España!
Estoy bebiendo un café muy fuerte, voy a hablar
español, todo el tiempo del corte. 
Cuando vives en un pais extranjero, si llevas el pelo corto, 
ir a la peluquería no es un descanso. 
Ya en Tokio, era un ejercicio lingüístico. 
Es casi la hora, me voy, preguntándome en qué
piensa Enrique cuando ve mi nombre
en su agenda, en qué piensa cuando es la hora
en la que llegue. 

*
C'est un soir en ville, un soir d'un véritable été. 
Dans la rue : la chaleur, immobile. 
Dans le bar : la fraîcheur, bruyante. 
Un sandwich, un café long, j'attends 
l'heure de mon rendez-vous chez le coiffeur. 
Dans la rue : des musiciens, des touristes. 
Dans le bar : des groupes d'amis. 
Qui discutent, qui crient, qui rient plus que
n'importe où ailleurs au monde : 
je vis en Espagne ! 
Je bois un café fort, je vais parler
espagnol, tout le temps de la coupe. 
Quand on vit dans un pays étranger quand on porte les cheveux courts, 
aller chez le coiffeur n'est pas de tout repos. 
Déjà à Tokyo, c'était un exercice linguistique. 
C'est presque l'heure, je m'en vais, en me demandant à quoi
pense Enrique quand il voit mon nom
sur son agenda, à quoi il pense quand c'est l'heure
que j'arrive.

samedi 25 juin 2016

Poema de mesa/Poème de table en version originale (sous-titrée*)

A fréquenter les cafés sans parler français, 
j'écris de la poésie minuscule en version originale.

Poema de mesa


Ordenadores portátiles, móviles sobre las mesas, una mañana ordinaria en Palma. 
Conversaciones, ruido de la maquina de café, páginas de periódicos giradas, una mañana ordinaria en Palma. 
Café con leche, zumo de naranja, bocadillo de queso, tostadas con tomate, una mañana ordinaria en Palma. 
Estoy la única, aquí sentada, escribiendo con un bolígrafo en un cuaderno, la única oyendo la canción de Supertramp que está pasando. 
Es una mañana ordinaria en Palma pero no estoy aquí, no estoy aquí y ahora. 
En esta mañana ordinaria en Palma, estoy sentada en el siglo veinte, sola. 

*
Ordinateurs portables, téléphones portables sur les tables, un matin ordinaire à Palma. 
Conversations, bruit de la machine à café, pages des quotidiens tournées, un matin ordinaire à Palma. 
Café au lait, jus d'orange, sandwich au fromage, toasts à la tomate, un matin ordinaire à Palma. 
Je suis la seule, assise ici, écrivant au stylo dans un cahier, la seule entendant la chanson de Supertramp qui est en train de passer. 
C'est un matin ordinaire à Palma mais je ne suis pas ici, je ne suis pas ici et maintenant. 
En ce matin ordinaire à Palma, je suis assise dans le vingtième siècle, seule. 

samedi 18 juin 2016

yellow

A mon café, le serveur 
pense qu'il n'ajoute que de l'eau.
Tandis que moi, le commandant con hielo*,
j'y mets de la couleur.


*
un café con hielo = un café glacé

jeudi 2 juin 2016

Poema de mesa/Poème de table en version originale (sous-titrée*)


A fréquenter les cafés sans parler français, 
j'écris de la poésie minuscule en version originale.

Poema de mesa

En el mismo día dos veces
en el mismo sitio. 
Saliendo del bus esta mañana, un desayuno en el sofá
esperando la hora del cine esta tarde, un bocadillo en la terraza. 
Sin embargo no me siento la misma. 
El pelo más corto y Cortázar en el bolso. 
Antes de ir a ver una película coreana
miro a la gente en esta calle española.
"Life is bitch", "Like the old time", "Too good for school",
hablan inglés las camisetas,
hablan también las personas
en el móvil, en ruso, en catalán. 
Es la hora de los niños, juegos, helados.
Es la hora en que me voy al cine. 

*
Le même jour deux fois
au même endroit. 
Descendant du bus ce matin, un petit déjeuner sur le sofa
attendant l'heure du cinéma ce soir, un sandwich en terrasse. 
Mais je ne me sens pas la même. 
Mes cheveux plus courts et Cortázar dans mon sac. 
Avant d'aller voir un film coréen 
je regarde les gens dans cette rue espagnole.
"Life is bitch", "Like the old time", "Too good for school",
les teeshirts parlent anglais,
les personnes parlent aussi
dans leur téléphone, en russe, en catalan. 
C'est l'heure des enfants, des jeux, des glaces.
C'est l'heure où je vais au cinéma. 

samedi 14 mai 2016

Poème de table en version originale (sous-titrée*)

A fréquenter les cafés sans parler français, 
j'écris de la poésie minuscule en version originale.

Poema de mesa


Una vez a la semana voy a la pastelería 
tomar un desayuno, escribir mi diario. 
Solía hacer lo mismo cuando vivía en Lisboa,
cada mañana bajaba rapidamente la escalera hasta
la calle, hasta la pastelería. 
No hablaba portugués pero me conocían
todos los camareros y sabían
lo que quería, siempre un café americano
a veces un bocadillo, a veces un huevo. 
Allá también, escribía mi diario
notaba lo que nos decíamos, mi novio
y yo, durante una parte de la noche. 
El aquí, yo allá, su cara, la mía,
cada noche en la pantalla. 
Tiempo de exil, de ordenador, tiempo de empiezo, 
en español ya sabía decir enamoramiento
Aquí y ahora en Palma como en Lisboa
escribiendo mi diario miro
a la gente que sale, que llega, 
estoy acostumbrada a mirar la vida
que, sin mí, siempre pasa. 


*
Une fois par semaine je vais à la pâtisserie
prendre mon petit déjeuner, écrire mon journal. 
Je faisais la même chose quand je vivais à Lisbonne, 
chaque matin je descendais rapidement l'escalier jusqu'à
la rue, jusqu'à la pâtisserie. 
Je ne parlais pas portugais mais tous les serveurs
me connaissaient et savaient
ce que je voulais, toujours un café allongé
parfois un sandwich, parfois un oeuf. 
Là-bas aussi, j'écrivais mon journal
je notais ce que nous nous disions, mon fiancé
et moi, pendant une partie de la nuit. 
Lui ici, moi là-bas, son visage, le mien, 
toutes les nuits sur l'écran. 
Temps d'exil, d'ordinateur, temps du commencement, 
en espagnol, je savais dire énamourement
Ici et maintenant à Palma comme à Lisbonne
en écrivant mon journal je regarde 
les gens qui sortent, qui entrent, 
je suis habituée à regarder la vie
qui, sans moi, toujours passe. 


mercredi 27 avril 2016

Un sandwich en version originale

La rosette est un gros saucisson long d'origine paysanne qui tire son nom du boyau utilisé pour sa confection (la partie extrême de l'intestin de porc est appelée rosette en référence à sa couleur).
Elaborée à partir d'une matière première composée exclusivement de viande de porc, de gras de bardière, d'épices et de pointes d'ail, la rosette de Lyon a pour particularité d'être poussée dans un boyau dont le diamètre va rétrécissant.
Chaque étape de sa fabrication est contrôlée avec attention : le hâchage, le mélange gras et maigre, le calibrage en boyaux naturels. Les phases de maturation et d'affinage de la rosette de Lyon sont beaucoup plus lentes que pour les saucissons traditionnels ce qui confère au produit sa qualité.
Ingrédients :viande et gras de porc, assaisonnements, sucres (lactose, dextrose, saccharose), conservateurs : nitrate de potassium, acide ascorbique, ferments. 
Depuis la terrasse où je suis assise, je les entends parler dans ma langue et dans sa voix à elle, Sinon, regarde, il y a des sandwichs à la rosette, c'est bien aussi, non ? je reconnais ce mélange de fatigue et d'enthousiasme un peu obligé, Et puis c'est pratique, un sandwich !, qu'ont en commun les touristes, Bon allez ! On fait comme ça ! De toute façon, on va bien trouver un banc quelque part, soucieux de réussir leurs vacances. Moi, je le prends à la rosette, et toi ? Je l'entends et je me demande ce qu'elle est en train de montrer, je me demande quel nom cette spécialité charcutière qu'elle désigne comme de la rosette, porte en espagnol, je me demande, je me demande aussi : cela en change-t-il le goût de savoir le nom des aliments qu'on mange ?

samedi 16 avril 2016

Poème de table en version originale (sous-titrée)

A fréquenter les cafés sans parler français, 
j'écris de la poésie minuscule en version originale.

Poema de mesa

Hoy -tostadas con tomate, café- estoy en la pastelería de la calle Blanquerna
escribiendo una redacción -¿Qué sería un mundo sin internet?- para una clase de español 
donde no podré ir. 
Estar en un café a la hora del desayuno trabajando para una clase
me recuerda mucho mi vida en Tokio. 
También allí aprendía una lengua. 
Tres veces a la semana iba al café más cerca de la escuela
para hacer los deberes antes de la clase. 
Una taza de té caliente o un vaso con hielo -aún no bebía café-
sentada en la barra en frente de la calle
estudiaba intentando no mirar demasiado a
los peatones de la avenida de Takadanobaba. 
Allá, en esta epoca me llamaban グウエン さん*.
Diez minutos antes del empiezo, veía a la profesora por la ventana
pasando deprisa  y siempre me sonreía, agitando la mano. 
Ella pensaba -me lo había dicho-
que yo tuviese suerte
que estuviese libre -extranjera, viviendo 
en una gran ciudad sin sentir ningún miedo-
y ella tenía razón : lo estaba. 
Ella habría querido ser yo 
sin embargo
yo como todo el mundo
a veces habría querido no ser yo. 

*pronunciar "Gwen San"


Aujourd'hui -toasts à la tomate, café- je suis à la pâtisserie de la rue Blanquerna
écrivant une rédaction -que serait un monde sans internet ?- pour un cours d'espagnol
où je ne pourrai pas aller.
Être dans un café à l'heure du petit déjeuner, travaillant pour un cours
me rappelle beaucoup ma vie à Tokyo.
Là-bas aussi, j'apprenais une langue.
Trois fois par semaine, j'allais au café le plus proche de l'école
pour faire mes devoirs avant le cours.
Une tasse de thé chaud ou un verre, avec glaçons -je ne buvais pas encore de café-
assise au comptoir face à la rue
j'étudiais, essayant de ne pas trop regarder
les passants de l'avenue de Takadanobaba.
Là-bas, à cette époque, on m'appelait グウエン さん*.
Dix minutes avant le début, je voyais la prof, par la fenêtre,
passant rapidement et elle me souriait toujours, agitant la main.
Elle pensait -elle me l'avait dit-
que j'avais de la chance
que j'étais libre -étrangère vivant
dans une grande ville sans avoir peur-
et elle avait raison : je l'étais.
Elle aurait voulu être moi
cependant que
moi, comme tout le monde,
j'aurais voulu parfois ne pas être moi.

*Prononcer "Gwen San"

jeudi 7 avril 2016

Poème de table en version originale (sous-titrée*)

A fréquenter les cafés sans parler français, 
j'écris de la poésie minuscule en version originale.

Poema SIN mesa

Hoy he pedido
Un americano 
para llevar
al mercado del olivar
en la tienda de café
para quedarme
al sol en el parque
donde estoy sentada, donde
puedo dedicarme
a recordarme
algunos otros lugares donde
ya me tomé un café. 
En Madrid por la mañana
o la semana pasada
en Ciutadella. 
Eran las ocho y media
al mercado estaba en una mesa.
Unica extranjera
comí un bocadillo a la tortilla
(francesa) 
y luego escribí un sueño
en mi cuaderno. 
Cuando miré
de nuevo la calle
te vi
a ti. 
Habías salido de la cama
caminabas allá
hacia mí. 
Te sonreí.

*
Aujourd'hui j'ai demandé 
un café allongé 
à emporter
au marché de l'olivar
à la boutique de café
pour rester
au soleil dans le parc
où je suis assise, où 
je peux me consacrer 
à me rappeler 
de certains autres endroits
où j'ai déjà pris un café. 
A Madrid le matin
ou la semaine passée 
à Ciutadella. 
Il était huit heures et demi, 
au marché j'étais à une table. 
Seule étrangère, 
j'ai mangé un sandwich à l'omelette 
(française)
puis j'ai écrit mon rêve 
dans mon carnet. 
Quand j'ai regardé 
de nouveau la rue
je t'ai vu, 
toi. 
Tu avais quitté le lit
tu marchais, là-bas, 
vers moi. 
Je t'ai souri.

jeudi 24 mars 2016

Poème de table en version originale (sous-titrée*)

A fréquenter les cafés sans parler français, 
j'écris de la poésie minuscule en version originale.

Poema de mesa


Cuando estoy en este café -o otro-
hay -al menos- algo
que nunca 
cambia. 
Siempre estoy saliendo
de una biblioteca
o voy a ir luego
en una libreria. 
Siempre hay -al menos- un libro
dentro de mi bolso. 
Pero a menudo me gusta
no leer nada. 
Mirar solamente
mirar a la gente. 
Ahora hay los primeros turistas
que pasan en calesas
que ven la ciudad como
yo nunca la veo.
Ahora es la temporada
en la cual la nacionalidad de cada
uno se lee no solo en la cara
pero también en la ropa
o en los zapatos : 
botas para ciudadanos
sandalias para extranjeros.  


*
Quand je suis dans ce café -ou dans un autre-
Il y a -au moins- quelque chose
qui jamais
ne change.
Toujours je sors
d'une bibliothèque
ou bien je vais aller bientôt
dans une librairie.
Toujours il y a -au moins- un livre
dans mon sac.
Mais souvent j'aime
ne rien lire.
Regarder seulement
regarder les gens.
A présent les premiers touristes sont là
qui passent dans les calèches
qui voient la ville
comme jamais je ne la vois.
A présent c'est la saison
où la nationalité de chacun
se lit non seulement sur le visage
mais aussi sur les vêtements
ou sur les chaussures :
des bottes pour les citadins
des sandales pour les étrangers.

jeudi 10 mars 2016

Poème de table en version originale (sous-titrée*)


A fréquenter les cafés sans parler français, 
j'écris de la poésie minuscule en version originale.

Poema de mesa

Hoy tomo un café con Camilo José Cela, 
Premio Nobel de literatura. 
Café de artistas se llama su libro
que estoy leyendo. 
La descripción del café y de la gente
me recuerda Madrid, la ciudad y su ambiente. 
Sin embargo hoy estoy en un café de provincia
aun que esté en Palma.
Aquí no hay artistas sino hombres en una mesa
que llevan traje y corbata
o mujeres en una otra
con gafas y bufanda. 
Pero quizás todos, todas
sean pintores o poetas : 
no se ve en la cara
a que la gente se dedica. 
Además, mirando mi libro, veo en la portada
el retrato del autor -una acuarela-
Lleva gafas y sólo se ve el cuello de la camisa
pero podría muy bien tener una corbata. 
Al final de su cuento nota
que se pasa el 10 de marzo 1953 a
las doce de la mañana. 
Hoy es la misma fecha
y, además, es casi la misma hora. 
Ahora mismo me voy a la biblioteca
a sacar una otra novela. 

En efecto, más tarde, saqué una : Formas de volver a casa de Alejandro Zambra. Y, en otro café, empecé a leerla. 
"La mujer, dijo mi madre, no tenía cara de profesora de inglés. 
Yo pensé en la cara de una profesora de inglés, en cómo debía ser la cara de una profesora de inglés. Pensé en mi madre, en mi padre. Pensé : de qué tienen cara mis padres. Pero nuestros padres nunca tienen cara realmente. Nunca aprendemos a mirarlos bien."

*
Aujourd'hui je prends un café avec Camilo José Cela,
prix Nobel de littérature. 
Le café des artistes, s'appelle le livre
que je suis en train de lire. 
Sa description du café et des gens 
me rappelle Madrid, la ville et son ambiance. 
Mais aujourd'hui, je suis dans un café de province, 
bien que je sois à Palma. 
Ici il n'y a pas d'artistes mais des hommes à une table, 
qui portent un costume et une cravate
ou des femmes à une autre, 
qui ont des lunettes et une écharpe. 
Mais peut-être tous et toutes
sont-ils peintres ou poètes : 
on ne voit pas sur leur visage
ce à quoi se consacrent les gens. 
D'ailleurs, en regardant mon livre, je vois sur la couverture
un portrait de l'auteur -une aquarelle-
Il a des lunettes et l'on voit seulement le col de sa chemise
il pourrait très bien porter une cravate. 
A la fin de son conte, il note
qu'il se déroule le 10 mars 1953
à midi. 
Aujourd'hui, c'est la même date
et presque la même heure. 
Maintenant je m'en vais à la bibliothèque
emprunter un autre roman. 

Et, en effet, plus tard, j'en ai pris un autre : Formas de volver a casa (Façons de rentrer à la maison) de Alejandro Zambra. Et, dans un autre café, j'ai commencé à le lire. 
"La femme, dit ma mère, n'avait pas le visage d'une professeur d'anglais. 
Je pensai au visage d'une professeur d'anglais, à comment devait être le visage d'une professeur d'anglais. Je pensai à ma mère, à mon père. Je pensai : de quoi mes parents ont-ils le visage. Mais nos parents n'ont jamais vraiment de visage. Nous n'apprenons jamais à bien les regarder."

mercredi 9 mars 2016

OPEN SPACE

Il y avait dans l'air un pénible résidu d'hiver et il ne me vint d'autre idée, pour lutter, que d'aller travailler au café. 
C'est une habitude copiée 
Je travaillais, je corrigeais des copies, je déjeunais à la brasserie Paul, rue Grand-Pont. C'était un long corridor, aux murs recouverts de glaces écaillées; les banquettes de moleskine crachaient leur crin; au fond, la salle s'élargissait, des hommes jouaient au billard et au bridge. Les garçons s'habillaient à l'ancienne, en noir, avec des tabliers blancs, et ils étaient tous très vieux; il y avait peu de clients parce qu'on mangeait mal. Le silence, la nonchalance du service, l'antique lumière jaunie me plaisaient. Contre la désolation de la province, il est bon de se ménager ce que nous appelions, d'un mot emprunté au vocabulaire tauromachique, une querencia : un endroit où on se sent à l'abri de tout. 
Simone de Beauvoir. La force de l'âge.
et ancienne, une habitude urbaine que j'ai depuis 
 Tokyo 
  Lisbonne 
  mais qui perdure à Palma
.
Oubliant où j'étais et croyant sur parole son enseigne, 
j'eus tort d'entrer dans ce café.  
A l'intérieur j'y trouvai
tout le contraire d'un bureau. 

samedi 27 février 2016

Poème de table en version originale (sous-titrée*)


A fréquenter les cafés sans parler français, 
j'écris de la poésie minuscule en version originale.

Poema de mesa

Leyendo el menú, puedo saber donde estoy : 
el llonguet, la ensaimada son la prueba, 
estoy en Mallorca
y detrás de la ventana
hay el sol de Palma. 
Sin embargo, no es tan cierto 
porque en el cuello llevo
un perfume que he elegido
pasando por una perfumería
durante esta mañana. 
Es un aqua fresca
que, antes, llevaba. 
¿Antes de qué?
Antes de todo, diré. 
Era joven y no me pintaba
ni los labios
ni los ojos
al contrario de ahora. 
Vivía en Francia
en una ciudad de provincia
donde estudiaba, trabajaba, soñaba
pero donde todavía
no solía ir al café sola. 

Hoy tampoco estoy sola : estoy tomando
un café con el fantasma de mí mismo. 



 *
En lisant le menu, je peux savoir où je suis :
le llonguet, l'ensaimada en sont la preuve, 
je suis à Majorque
et, par la fenêtre, 
il y a le soleil de Palma. 
Mais cela n'est pas si certain 
car, dans le cou,
je porte le parfum que j'ai choisi 
en passant par une parfumerie
ce matin. 
C'est une eau fraîche que je portais, avant. 
Avant quoi ?
Avant tout, je dirais.
J'étais jeune et je ne me maquillais 
ni les lèvres
ni les yeux
au contraire de maintenant. 
Je vivais en France, 
dans une ville de province
où j'étudiais, je travaillais, je rêvais
mais où je n'avais pas encore
l'habitude de fréquenter seule les cafés. 

Aujourd'hui non plus je ne suis pas seule : 
je prends un café avec le fantôme de moi-même. 

samedi 23 janvier 2016

Poème de table en version originale (sous-titrée*)




A fréquenter les cafés sans parler français, 
j'écris de la poésie minuscule en version originale.

Poema de mesa


Un café en la rambla, un americano
un jueves ordinario, un mañana temprano.
Parejas, solitaria, solitario
todos bebimos en silencio.
Detrás de los cristales el día
empieza para
la gente que tiene prisa.
Esta mañana pienso
que mi verdadero lujo
es de ir a ningún sitio
quedarme aquí si lo quiero
porque lo que tengo : todo el tiempo.


Un café sur la rambla, un allongé
un jeudi ordinaire, un matin tôt. 
Des couples, une solitaire, un solitaire
tous nous buvons en silence. 
Derrière les vitres le jour
commence pour 
les gens pressés. 
Ce matin je pense 
que mon vrai luxe
est de n'aller nulle part
de rester ici si je veux
parce que ce que j'ai : tout mon temps. 

lundi 11 janvier 2016

L'immobilité (fragments d'insularité)

Mon ami Toni Viler parle pour toute la classe paysanne insulaire quand il revendique le Ici, le droit de ne pas bouger. Il y a peu, un paysan de la plaine pouvait vivre et mourir sans avoir vu la mer. 
Le tourisme a seulement renforcé l'impression que tout arrive, qu'il ne faut pas partir le chercher; si on n'attrape pas ceci, on attrape autre chose. 
(…) A Majorque, il y a le cas curieux des migrants qui ne migrent pas, des gens qui ont abandonné leur terre mais pas leur territoire; qui ont pu voir le monde et faire fortune sans sortir de l'île.
Discutant avec Toni Viler sur le fait de ne pas bouger, un visiteur allemand lui dit :
-Mais Toni, si je n'avais pas voyagé jusqu'ici, nous n'aurions pas eu cette conversation.
-Et si je n'étais pas resté ici, tu ne m'aurais pas rencontré. 
Traduction libre d'un extrait de Un hogar en Mallorca (Un foyer à Majorque) de Tomás Graves.
Les serveurs de la terrasse ensoleillée se succèdent mais tous, ils finissent -plus ou moins rapidement- par savoir que ma commande ne varie jamais et ils me l'apportent sans plus me demander de la confirmer. 
Les clients, autour de moi, ne devinent pas ma fidélité car, eux, ne font que passer. 
Ils déploient leurs cartes en même temps qu'ils consultent la carte, ils les écartent quand on leur apporte leurs plats.
Ils me voient moins que moi, eux, je ne les vois.
Je suis l'invisible témoin de la manière de manger de nombreuses nationalités. 

jeudi 24 décembre 2015

Poème de table en version originale (sous-titrée*)

A fréquenter les cafés sans parler français, 
j'écris de la poésie minuscule en version originale.


Poema de mesa

En voz alta yo pienso
al patio frío
a las sábanas blancas
que no están secas
al fin de los días. 

Yo pienso en voz alta
a la vida de la casa
a lo que pasa allí
cuando estoy aquí. 

Los perros durmiendo
las mandarinas cayendo
las horas pasando
pienso en él, pintando. 

*
A voix haute je pense
à la cour froide
aux draps blancs 
qui ne sont pas secs
à la fin des jours. 

Je pense à voix haute
à la vie de la maison
à ce qui se passe là-bas
quand je suis ici. 

Les chiens en train de dormir
les mandarines de tomber
les heures de passer
je pense à lui, en train de peindre.