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mardi 22 mars 2016

Tuesday self portrait

Adolf (c'est à dire Eichmann, car Hitler grandit lui aussi dans cette ville) fut élevé par sa tante, de même que sa soeur et ses trois frères cadets. On dit qu'il n'avait pas d'ami et passait son temps à lire. Cela expliquerait le génocide. Mais on dit aussi qu'il était le chef d'une bande qui s'en prenait aux petits Juifs. Cela expliquerait aussi le génocide. 
(…) Il parcourt l'Autriche sur une grosse moto rouge. Il est heureux. Il apprend alors à boire et à faire l'amour, deux choses pour lesquelles il se passionnera le reste de ses jours. En 1932, un grave accident lui vaut une fracture de la main gauche et une double fracture du crâne. Cette main handicapée l'empêchera plus tard d'obtenir une distinction sportive rendue obligatoire par Himmler pour tous les SS : les radios de la fracture du crâne ont permis de l'identifier en 1960, en Argentine. Certains ont prétendu que cette fracture du crâne lui avait endommagé le cerveau : cela expliquerait le génocide. Je doute que le tribunal de Jérusalem consente à ramener la mort de centaines de milliers de personnes à un penchant pour la lecture en solitaire, une attirance pour les petits voyous et la conduite d'une moto rouge en état d'ivresse.  
Harry Mulisch. L'affaire 40/61.

vendredi 5 juin 2015

Le cabinet des rêves 230

Lorsque j'entre dans ma chambre, je suis accueilli par les ronflements, les grognements et les grincements de dents de six inconnus. Lorsque, peu rassuré, je finis par m'endormir, je rêve que tous lisent Mein Kampf, et puis je montre le procès à mon amie lointaine, puis nous sommes seuls avec Landau, Hausner et Servatius, et dans le tribunal nous regardons Eichmann à la télévision car il est dans sa cage de verre parmi le public…
Harry Muslisch. L'affaire 40/61
Je fais du vélo mais le bas de mon pantalon se prend dans les rayons. 
Je m'arrête sur le côté, prends appui sur un banc pour le retrousser et je m'aperçois que je suis en pyjama. 
Un cycliste qui venait en sens inverse s'arrête à ma hauteur. 
Il me regarde avec un air pervers mais ce qui l'a attiré, c'est la sonnette de mon vélo, en forme de tortue qui couine quand on appuie dessus. 
Cela l'amuse beaucoup mais je l'interromps pour me remettre en route. 
Je croise un chien, assez grand, dont je me demande s'il faut que j'aie peur. 
Je pense Qu'on me laisse tranquille, maintenant, ça suffit ! 
Le chien fait demi-tour mais il est très pacifique. 
Il trotte à mes côtés, comme pour me tenir compagnie ou me protéger. 

Rêve du 21 mai 2015

mardi 26 mai 2015

Tuesday self portrait

A la sécheresse du ton s'ajoute un flot de paroles dont la syntaxe baroque me stupéfie. Les parenthèses se succèdent. Dans la quatrième, il introduit des restrictions, d'une part ceci, mais de l'autre cela, en se référant à une phrase dite ultérieurement, puis il revient à la troisième parenthèse : compte tenu que, vu ceci ou cela, suite à tel ou tel ordre, malgré que…, le Reichsführer SS et chef de la police allemande, car, d'ailleurs, ainsi, de sorte que, en outre, ce qui n'empêche pas que… et ainsi de suite dans des digressions sans fin. En fait, il voudrait résumer en une seule phrase l'histoire depuis 1933. Le plus surprenant, c'est qu'il ne semble avoir lui-même aucune difficulté à suivre le fil de son discours alors que tout le monde l'a perdu depuis longtemps. Il n'hésite jamais, ne se trompe jamais, avec des gestes décidés, armé de son stylo, il scande le rythme des parenthèses et fait la preuve de son étonnante mémoire. On retrouve chez lui le langage de la déclaration d'impôts et du procès-verbal, multiplié jusqu'à l'absurde. Ce langage, c'est le fascisme. 
Landau, les traits tendus, écoute. Aujourd'hui, il a décidé d'intervenir, et cela après une phrase comptant 250 mots (j'ai vérifié dans le protocole) : "J'aimerais dire à l'accusé que le style est une affaire personnelle; mais s'il veut que nous le comprenions, et je parle également au nom des juges, il devra faire des phrases plus courtes. Nous savons tous qu'en allemand le prédicat est placé à la fin de la phrase, mais là, le prédicat se fait vraiment trop attendre."
(…) Nous nous distrayons alors en passant en revue les expressions baroques typiques d'Eichmann. Il adore les superlatifs, par exemple, pour "D'aucune manière", il dit : "De la plus aucune manière."
Finalement, le lieutenant-colonel m'apprend qu'en Argentine Eichmann a écrit un roman de science-fiction. Quelle merveilleuse nouvelle ! 
Harry Mulisch. L'affaire 40/61.