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lundi 11 juillet 2016

Inculte (fragments d'insularité)


Il fait une chaleur d'enfer mais Gini refuse de quitter son cardigan, la pluie donne à Madrid, pour un instant, un air tropical. La mousson doit ressembler à cela, pense Gini qui, en réalité, a très peu voyagé. Presque tous les étés de sa vie, elle les a passés à Palma de Majorque, où elle sort à peine du club nautique. Et, oui, elle y a vu la famille royale des centaines de fois et, non, elle n'a pas grand-chose à en dire. Gini, la famille royale, la sienne ou celle de n'importe quel autre pays, elle s'en fiche. Elle ne comprend pas pourquoi les gens sont fascinés par les couples royaux ou les princesses et l'excitation et le trouble qui se produit chaque fois qu'ils visitent le club nautique ou font du shopping ou se promènent dans les rues de Palma. Ce n'est pas qu'elle les trouve antipathiques, les princes, les princesses ou tous leurs enfants, c'est qu'elle les trouve ennuyeux, trop grands et terriblement superflus.  
Ray Loriga. Traduction libre d'un extrait* de  Días aún más extraños. (Jours encore plus étranges)

Polis, ils n'avaient pas ostensiblement manifesté leur étonnement devant mon ignorance. Ce n'est pourtant que lorsqu'ils m'avaient précisé que le palais de l'Almudaina, qui figurait sur leur liste des attractions culturelles, était juste en face de la cathédrale, que j'avais compris qu'il s'agissait du palais royal, qui attire quelques centaines de milliers de visiteurs mais dans lequel je ne suis jamais entrée. 
Quand ils avaient parlé de Can Sales, en revanche, je savais très bien qu'ils parlaient de la bibliothèque. 


*Hace un calor del demonio pero Gini se niega a quitarse la rebeca, la lluvia le ha dado al centro de Madrid, por un instante, un aire tropical. Así deben de ser los monzones, piensa Gini, que en realidad ha viajado muy poco. Casi todos los veranos de su vida los ha pasado en Palma de Mallorca, donde apenas sale del club de mar. Y sí, ha visto a los reyes allí cientos de veces, y no, no tiene mucho que contar al respecto. A Gini, los reyes, los suyos, o los de cualquier otro país, le importan muy poco. No entiende por qué la gente se siente fascinada por los reyes, o las princesas, y acacha la excitación y el revuelo que se produce cada vez que visitan el club de mar, o salen de compras o pasean por las calles de Palma. No es que los reyes le caigan mal, ni los príncipes, ni las princesas, ni su legión de hijos, es que los encuentra aburridos, demasiado altos tremendamente innecesarios. 

mercredi 10 février 2016

Livre d'absences

On écrit beaucoup, trop, tant de livres et tant de gens et, cependant, comme peu de livres trouvent leur propriétaire, que peu de propriétaires trouvent leur livre. Ceci est le plus surprenant des grotesques listes de ventes; il semble impossible de croire que tant de maladies différentes nécessitent le même remède. Il se vend cent mille exemplaires de ce fameux Da Vinci code ou cet autre, quel qu'il soit. C'est étrange mais il semble plus facile de vendre cent mille livres identiques que cent mille livres différents. Ceci, n'importe quel libraire le sait. Et, cependant, malgré la popularité d'un antidote, il n'est pas possible que nous portions en nous le même poison. En-dessous de ces livres, qui sont sûrement très bien, il y a d'autres livres qui sont sûrement meilleurs. Comme si, en-dessous de ces pavés, il y avait la plage. Parfois, on a la tentation d'entrer dans une librairie et modifier la disposition de tous les exemplaires. Placer ceux d'au-dessus en dessous et ceux de la vitrine dans les coins. Mettre sur la table des best-sellers un antiroman hermétique de Beckett et, sur l'étagère de littérature irlandaise, les mémoires de Aznar et compagnie. Pousser Isabel Allende vers l'exil des guides touristiques pour voir si elle se tait, d'un coup. Mettre la main sur les étagères et sortir quelque chose d'inespéré; la littérature criminelle de Rubem Fonseca, par exemple. Ici, comme pour tant d'autres choses, la pudeur, cette forme humble de décence me retient. Et aussi le souvenir d'un vieux vendeur de la cuesta de Moyano, qui disait toujours : "ça m'est égal que tu achètes ou pas mais ne touche pas mes livres." 
Traduction libre d'un extrait* de  Días aún más extraños de Ray Loriga.
Je lui ai dit bonjour, je lui ai tendu le livre, l'argent, je lui ai dit non merci car je n'avais pas besoin de sac, j'ai souri poliment en réponse à son muy amable mais aimable, non, je ne l'avais pas été car il ne m'avait vraiment pas semblé l'être, lui. 
*Se escribe mucho, demasiado, tantos libros y tanta gente, y sin embargo qué pocos libros encuentran su dueño qué pocos dueños encuentran su libro. Eso es lo más sorprendente de las grotescas listas de ventas; resulta imposible creer que tantas enfermedades distintas necesiten el mismo remedio. Se venden cien mil ejemplares de este dichoso Código da Vinci o de aquel otro, el que sea. Es extraño, pero resulta más fácil vender cien mil libros iguales que cien mil libros distintos. Eso cualquier librero lo sabe. Y sin embargo, pese a la popularidad de un antídoto, no es posible que llevemos todos dentro el mismo veneno. Debajo de esos libros, que están muy bien seguramente, hay otros libros que seguramente están mejor. Como debajo de aquellos adoquines estaba la playa. A veces uno tiene la tentación de entrar en una librería y alterar la disposición de todos los ejemplares. Colocar los de arriba, abajo, y los del escaparate en los rincones. Poner en la mesa de bestsellers una hermética antinovela de Beckett y, en el estante de literatura irlandesa, las memorias de Aznar y compañía. Empujar a Isabel Allende al destierro de las guías turísticas, a ver si se calla de una vez. Meter la mano en las estanterías y sacar algo inesperado; la literatura criminal de Rubem Fonseca, por ejemplo. Aquí como en tantas otras cosas, el pudor, esa forma humilde de decencia, me detiene. También el recuerdo de un viejo vendedor de la cuesta de Moyano, que siempre nos decía : "Me da igual que compre o no, pero no me toque los libros."

dimanche 8 mars 2015

"Prenons par la rive gauche"


Les mots avec lesquels tu inauguras notre journée dans la ville sans fleuve, me firent penser à ceux que je t'avais lus plus tôt dans la semaine (1) mais aussi à ceux, beaucoup plus flous dans mon souvenir (2), de Pascal Quignard.
Ces mots suffirent à donner à nos pas l'impulsion de l'inattendu et c'est ainsi que l'on nous vit rencontrer S. (3), boire un earl grey au Rialto living, mais aussi parler du roi dans le plus improbable des endroits. (4)



(1)
Peu après, dans une des vieilles plantations françaises, la femme, ma cliente, me dit qu'elle a déjà oublié tous les autres fleuves mais qu'elle se souvient tout de même de la Seine, ainsi, nous parlons de la Seine un bon moment. Des ponts et des promenades à côté de l'eau et je me rends compte rapidement qu'il n'y a rien de plus triste que de parler d'un fleuve qu'on ne peut pas voir. 
Traduction libre d'un extrait de Tokyo ya no nos quiere de Ray Loriga.

(2)
Puisqu'ils concernaient le Léthé, faut-il s'en étonner ? Une fois rentrée, j'ai pu les relire ici.

(3)
Tu te souviens de lui ? me demandas-tu une fois que nous l'avons eu quitté.
Oui, je m'en souvenais : tu m'avais dit ne plus l'avoir croisé depuis des années, tu m'en avais parlé le matin de la nuit où tu avais rêvé de lui

(4)

mardi 24 février 2015

Tuesday self portrait

-Tu sais quel est ton problème ?
Elle est assise sur le sol, buvant du thé et regardant ses photos. Moi, je suis debout au milieu de la chambre, buvant une bière. Evidemment je ne sais pas quel est mon problème. 
-Ton problème c'est que tu es quelqu'un sur qui on ne peut pas compter. Tu n'es pas sur les photos. 
-Quelles photos ?
-Peu importe quelles photos parce que tu n'es sur aucune. Sur les photos je suis seule. Comme s'il s'agissait seulement de mes voyages. 
Je regarde les photos répandues sur le sol et, effectivement, il semble que je ne suis sur aucune. 
-Cherche un peu. Je me souviens que tu as pris une photo de moi à Hanoi. Elle doit être quelque part. Et dans l'avion. Tu m'as photographié dans l'avion. Je suis sûr de ça.
-Elle est là -dit-elle-, j'ai une photo de toi, dormant dans un avion. C'est tout. C'est comme si j'avais toujours voyagé seule. 
-Mais tu n'as pas voyagé seule. Je suis ici même si je ne suis pas sur les photos. 
-Tu es ici, en effet, mais : pourquoi tu n'es pas sur les photos ? Tu y as déjà pensé ?
-Je n'aime pas les photos. 
-Tu aimes les miennes. 
-Les tiennes, oui. Je n'aime pas les photos de moi. 
-C'est ça, le problème, tu comprends, maintenant ?
-Non. 
-Ton problème c'est que d'ici quelques années, tu pourras tout nier, parce que tu n'auras pas laissé de preuves. Et ça me fait douter de la foi que tu as, maintenant, en nous. 
-Il y a quelque chose qui m'échappe. 
-Quoi ?
-Eh bien, en réalité, tout. Tu veux me prendre en photo ?
-Je ne veux pas te prendre en photo. Je veux que tu sois sur les photos. Je veux que tu cesses de lutter pour ne pas être dessus. Je veux te voir à côté de moi, à Tokyo, dans un tas d'années. 
On n'a pas encore petit déjeuné. Elle est sur le sol à regarder ses photos. Moi je reste debout à boire de la bière. Je ne sais toujours pas quel est mon problème mais je suppose que je ne voudrais pas être à Tokyo d'ici un tas d'années. Je suppose que dans un tas d'années, je voudrais être n'importe où ailleurs. 
 Traduction libre d'un extrait de Tokyo ya no nos quiere de Ray Loriga. 
-¿ Sabes cuál es tu problema ?
Ella está sentada en el suelo, bebiendo té y mirando sus fotos. Yo estoy de pie en medio de la habitación, bebiendo cerveza. Por supuesto no sé cuál es mi problema.
-Tu problema es que no eres alguien con quien se pueda contar. No estás en las fotos.
-¿ Qué fotos ?
-No importa qué fotos porque no estás en ninguna. En las fotos sólo estoy yo. Como si éstos, fueran sólo mis viajes.
Miro las fotos extendidas en el suelo y efectivamente no parece que esté en ninguna.
-Busca un poco. Recuerdo que en Hanoi me hiciste una foto. Debe de estar por algún lado. Y en el avión. Me hiciste una foto en el avión. De eso estoy seguro.
-Aquí está -dice ella-, tengo una foto tuya, dormido en un avión. Eso es todo. Es como si estuviera viajando sola.
-Pero no estás viajando sola. Yo estoy aquí aunque no esté en las fotos.
-Estás aquí, cierto, pero ¿ por qué no estás en las fotos ?¿Te has parado a pensarlo ?
-No me gustan las fotos.
-Te gustan las mías.
-Las tuyas sí. No me gustan mis fotos.
-Ese es el problema, ¿lo entiendes ahora ?
-No.
-Tu problema es que dentro de muchos años podrás negarlo todo, porque no habrás dejado pruebas. Y eso me hace dudar de la fe que tienes, ahora, en nosotros.
-Hay algo que se me escapa.
-¿ Qué ?
-Bueno, en realidad, todo. ¿ Quieres hacerme una foto ?
-No quiero hacerte una foto. Quiero que estés en las fotos. Quiero que dejes de luchar por no estar en ellas. Quiero verte a mi lado, en Tokio, dentro de un montón de años.
Aún no hemos desayunado. Ella está en el suelo mirando sus fotos. Yo sigo de pie bebiendo cerveza. Aún no sé cuál es mi problema, pero supongo que no quiero estar en Tokio dentro de un montón de años. Supongo que dentro de un montón de años quiero estar en alguna otra parte.

jeudi 16 octobre 2014

Loin d'eux (3 : les mots)

En 1956, après avoir toutefois brillamment réussi un examen pour devenir traducteurs permanents à l'Unesco, Julio et Aurora Cortázar, refusent de signer un "pacte avec le diable". Leur travail à l'Unesco leur permettrait de vivre bien mais au prix de leur liberté et de traductions mortellement ennuyeuses.

Mes deux dernières semaines à Genève ont été entachées par l'horrible nécessité de faire des traductions atomiques. Je ne veux pas dire que mes traductions sont entrées en fission et ont explosé avant une petite fumée décorative; il s'agit de documents au sujet de l'utilisation pacifique de l'énergie atomique. Mais si tu crois que cela change quoi que ce soit, tu es d'une triste naïveté. Ce sont des réacteurs de toutes sortes, de ionisation des complexes isobutyliques du paradimenol ftaleinado, et autres beautés du même poil. Naturellement, je me suis trouvé en face du problème : devenir fou ou apprendre un peu à propos de ce que je traduisais et j'ai lâchement choisi la deuxième et très triste solution. A présent, je sais ce qui se passe dans un réacteur (dans la mesure de ce qu'en savent les nobles savants qui se sont réunis à Genève et ont produit ces documents) et je sais, en plus, une partie de tout ce que j'ignore -puisque, dans ce métier,  il est très important de ne pas être ignorant et d'avoir l'exacte mesure des ignorances personnelles. (1) 
Quand la littérature est une "raison de vivre",  il est des textes qui constituent d'autres enjeux de traduction que ceux concernant l'énergie atomique. 

Je continue de traduire Les mémoires d'Hadrien. Et je continue de découvrir les différences secrètes qui existent entre les langues et qui se répercutent sur le plan formel. Traduire n'est pas chercher des équivalences. Ou, pour le dire mieux, la traduction trahit le plus fidèle, oh paradoxe ! Je m'explique : si je lis en français qu'Hadrien est tombé amoureux d'un jeune soldat et qu'il a eu des difficultés parce que ce soldat plaisait aussi à Trajan, cela n'évoque pas le moindre scandale. A peine je le traduis en espagnol (dans un jeu parfait d'équivalences), que le passage se teinte d'une grossièreté, d'une rudesse et d'un ton nettement scandaleux. C'est que, en réalité, il ne s'agit pas de la même chose. Une mentalité française imagine un Hadrien et une mentalité espagnole un autre. Cela ne vient pas de l'écho particulier des mots dans chacune des langues mais de l'écho des sentiments. L'amour pour un français n'est pas le même que pour un hispanophone. (2)
Malgré tout -contrairement à Milan Kundera, par exemple, qui fut nationalisé par François Mitterrand en même temps que lui en 1981- et alors qu'il parle parfaitement français, Julio Cortázar ne renonça jamais à écrire en espagnol. 

Avant tout : je dois t'avoir dit une énorme ânerie à propos des langues et ta réplique quasi indignée me donne la mesure de ton alarme. Ecoute, je n'ai pas la moindre intention de changer de langue, à la Conrad. D'abord parce que Conrad est un phénomène isolé et réellement étonnant. Et ensuite parce que rien ne me parait plus délicieux qu'écrire en espagnol. Et je ne peux ni ne veux avoir la vie en France des orangs-outangs puants qui déshonorent l'Argentine et qui, après quatre ans en France ne se font pas comprendre par notre saint concierge Frédéric qui est un ange venu du ciel. Ni faire comme Serrano Plaja et les exilés espagnols, se rejoignant aux Deux Magots pour emmerder les Gachupines* et qui ont besoin d'un interprète pour demander un citron pressé. Le plus logique : le français sera ma langue diurne, qui va avoir rapidement un impact sur l'espagnol, qui sera ma langue nocturne, la région des rêves. Bien que tu saches que les rêves se fabriquent dans la veille… (3)
*Espagnols établis au Mexique ou au Guatemala (ndlt)

Depuis le jour où, trois semaines après le début de mon apprentissage de cette langue, j'avais remercié le marchand de jouets qui sonnait à ma porte en lui expliquant en japonais que je n'avais pas de fruits (kudamono 果物) alors que je voulais bien sûr lui préciser qu'il n'y avait aucun enfant (kodomo 子供) dans cette maison, je suis très indulgente envers ceux qui commettent des erreurs dans une langue qui n'est pas la leur.  
Ainsi, j'ai souri rêveusement au garçon qui me demandait la direction de la "rue de l'amour" avant que je finisse par réaliser qu'il cherchait la "rue de Namur". 
J'aurais pu montrer par où il devait aller à l'homme qui m'interrogeait sur la localisation du "centre ville" si je n'avais pas compris qu'il voulait se rendre au "centre de vie", que je ne connaissais pas, lui. 
Dans ma propre langue, j'ai bien insisté : "surtout pas de viande" mais la serveuse néerlandophone m'apporta un sandwich généreusement garni de "pain de viande". 

Si vous pensez que, parce que je publie des traductions de Rosa Montero, de Ray Loriga, de Geoff Dyer, que, parce que j'invente un petit feuilleton Cortázarien, je sais parler espagnol, vous êtes "d'une triste naïveté" ! (4)
Je : bredouille quelques mots, commence des phrases que mes interlocuteurs ont l'amabilité d'achever, souris beaucoup. Et la majorité du temps je : reste chez moi.

Toutes les citations de Julio Cortázar sont une traduction que je fais librement depuis ses lettres publiées aux éditions Alfaguara sous le titre Cartas a los Jonquières
Comme, dans ce volume, la traduction en espagnol des phrases en français dans le texte, c'est, ici, la version originale qui apparait en notes de bas de pages. 

(1) Mis dos últimas semanas en Ginebra se vieron empañadas por la horrenda necesidad de hacer traducciones atómicas. No quiero decir que mis traducciones entren en fisión y exploten previo un humito decorativo; se trataba de documentos acerca de la utilización pacífica de la energía atómica. Pero si crees que esto cambia algo las cosas, incurres en triste ingenuidad. Se trataba de reactores de toda laya, de ionización de los complejos isobutílicos del paradimenol ftaleinado, y otras beldades del mismo pelo. Naturalmente, me encontré frente al problema de volverme loco o de aprender un poco acerca de lo que estaba traduciendo, y opté cobardemente por la segunda y tristísima solución. Ahora sé lo que ocurre dentro de un reactor (en la medida en que lo saben los nobles sabios que se reunieron en Ginebra y produjeron esos documentos) y sé además una parte de todo lo que no sé -pues en este oficio cuenta mucho no ser ingenuo y tener cabal medida de las ignorancias personales.

(2) Sigo traduciendo las memorias de Adriano. Sigo descubriendo las secretas diferencias que hay entre los idiomas, y que trascienden el plano formal. Traducir no es buscar equivalencias. O, mejor dicho, la traducción traiciona cuanto más leal es, oh paradoja. Me explico : si yo leo en francés que Adriano se enamoró de un joven soldado y tuvo dificultades porque a Trajano también le gustaba el soldado, todo eso suena sin el menor escándalo. Apenas lo pongo en español (en un perfecto juego de equivalencias), el pasaje adquiere una grosería, una rudeza, un tono marcadamente escandaloso. Es que en realidad no se trata de la misma cosa. Una mentalidad francesa piensa un Adriano, y una mentalidad española piensa otro. No se trata ya de la resonancia especial de las palabras en cada idioma, sino de la resonancia de los sentimientos. El amor para un francés no es lo mismo que para un hispanohablante. 

(3) 
Ante todo debo haberte dicho una enorme burrada acerca de los idiomas, pues tu casi indignada réplica me da la medida de tu alarma. Oye, no tengo la menor intención de cambiar de idioma, a lo Conrad. Primero, porque Conrad es un fenómeno aislado y realmente asombroso. Y luego porque nada me parece más sabroso que escribir en español. Yo no puedo ni quiero hacer en Francia la vida de los pestilentes orangutanes que deshonran el pabellón argentino, y que después de cuatro años en Francia no se hacen entender por nuestro santo concierge Frédéric, que es un ángel des-cielado. Ni lo que hacen Serrano Plaja y los españoles exilados, juntándose en Les Deux Magots para putear contra los gachupines, y necesitando de un intérprete para pedir un citron pressé. Lo lógico es que el francés, que será mi idioma diurno, vaya incidiendo rápidamente sobre el español, que será el nocturno, la región del sueño. Bien sabes tú que los sueños se fabrican en la vigilia…

(4)
Mon cher Henry Miller,
vous avez raison pour Plexus, la traduction française en est plate. C'est la tragédie des traductions aujourd'hui. Trop de femmes s'en mêlent qui ne savent pas leur langue ni l'autre et qui bavent comme des limaces.
Blaise Cendrars. Correspondance avec Henry Miller 1934-1979

mardi 9 septembre 2014

Tuesday self portrait

Charlie había empezado a pensar en inglés aproximadamente a los dos años de llegar a Manhattan y desde entonces no había pensado gran cosa. Ni siquiera se dio cuenta de cómo ni por qué empezó a pensar en un idioma distinto al suyo. Simplemente sucedió. Al principio se trataba de reacciones automáticas. Palabras que le salían de la cabeza sin darse cuenta. Shit, damm it, mother fucker. Insultos. Ladridos. Al poco se dio cuenta de que lo pensaba todo en un idioma extranjero y que incluso su madre hablaba en esa extraña lengua en el mundo impreciso de sus recuerdos. 
Ray Loriga. El hombre que inventó Manhattan
Charlie avait commencé à penser en anglais deux ans après son arrivée à Manhattan et, depuis, il n'avait pas pensé grand chose. Il ne se rendit même pas compte de comment ou pourquoi il avait commencé à penser dans une langue différente de la sienne. Simplement, ça arriva. Au début, il s'agissait de réactions automatiques. De mots qui sortaient de sa tête sans qu'il s'en rende compte. Shitdamm itmother fucker. Des insultes. Des aboiements. Bientôt, il se rendit compte qu'il pensait tout dans une langue étrangère et que même sa mère parlait dans cette langue étrange du monde imprécis de ses souvenirs. 
Il s'agit ici d'une traduction libre.
El hombre que inventó Manhattan a été traduit en français par Marie Flouriot et publié par les Allusifs.