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mercredi 1 juillet 2015

Voyage autour d'une (autre) chambre. 5 : l'évaluation de compétences

Dans le récit de Kenzaburo Oé (1), monsieur Shigeto commente "l"excellente interprétation du chien dans cette scène". Son épouse est d'un autre avis : "Une bonne interprétation, de la part d'un chien, est une simple coïncidence, à l'exception de chiens stars comme Lassie ou Rintintin et même leur comportement n'était pas une interprétation au sens propre puisqu'ils avaient toujours le même rôle." La dame se fait écho de l'opinion de Béla Balázs qui affirme que "les plantes et les animaux ne jouent pas pour le metteur en scène". Si c'est vrai, cela correspond aussi à ce que Tarkovski exigeait de ses acteurs humains. Donatas Banionis -Kris, dans Solaris- était gêné par le manque d'intérêt du metteur en scène pour la motivation psychologique des personnages et ses exigences que ceux-ci avancent un nombre précis de pas ou restent immobiles un nombre déterminé de secondes. Pour Banionis, cela n'était pas jouer mais "se poser" ou "compter un, deux, trois". Les chiens ne savent pas compter mais celui-là fait tout ce qu'on lui demande, comme le pion du cinéaste sur un plateau de jeu, agitant la queue, accompagnant Stalker, sa femme et sa fille. On présume que si le chien était entré dans la Chambre, il aurait voulu rester comme ça, avec sa vie facile de chien. Ou peut-être pas. Peut-être qu'il se sentait seul, errant dans la Zone, et, entrant dans une chambre sans savoir que c'était la Chambre, il se voyait accordé son plus grand désir : être adopté par une bonne famille humaine qui l'emporterait chez elle. (Ce serait trop cynique de suggérer que son plus grand souhait serait de devenir une star canine de cinéma, n'est-ce pas ?)*
J'ai fait office de psychologue pendant les trois semaines qu'elle a passées chez nous. 
Cependant, ne souhaitant pas que la thérapie de cette jolie majorquine se limite à des séances de caresses consolantes et de léchage abondant de mes mains, j'ai transformé sa présence en séjour linguistique. 

Les tentatives de bilinguisme menées sur les bêtes se sont vite avérées limitées. 
Le gros jaune (2), en effet, panique dès que je blague, dans le doute bat de la queue à tout propos, attend que son maître lui traduise ce que je viens de lui dire
Quant au petit blanc (3), il n'entre dans aucune catégorie d'aucun panel, ne peut être considéré comme sujet d'étude : après s'être fait passer pour le chat, il picore son repas dans ma main, à la manière d'un oiseau mais son cerveau est sans doute encore plus petit que celui d'un moineau. Il ne comprend que les sons : de sa laisse, de la porte, des croquettes.  

Les conclusions de l'immersion d'un chien lambda dans un contexte linguistique francophone sont les suivantes : 
les compliments ont été immédiatement -et sans doute durablement- maîtrisés. 
Les structures négatives étaient en cours d'acquisition. 
L'usage de l'impératif n'a, à aucun moment, été compris. 

*Le livre de Geoff Dyer, Zona : a book about a film about a journey to a room, un livre à propos du film Stalker de Tarkovski, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Zona. Un libro sobre una película sobre un viaje a una habitación. C'est de l'espagnol que je fais une traduction libre.


(1)
Nous continuions imperturbablement, Monsieur Sigetô en tête, à parler de Stalker, et alors que nous étions revenus sur la séquence où le guide retourne vers son appartement en portant sa fille sur ses épaules, comme Monsieur Shigetô chantait les louanges du jeu du chien, il y eut tout un échange entre lui et sa femme. Pour elle, en dehors de quelques vedettes de téléfilm comme Lassie ou Rintintin -et même dans ces cas, elle suggérait que dans la mesure où leur rôle était strictement défini, on ne pouvait guère parler de jeu-, si un chien se trouvait bien jouer, ce ne pouvait être qu'un pur hasard. Révélant, de manière tout à fait inattendue, une culture cinématographique si riche qu'elle en paraissait anarchique, elle entreprit de citer toutes les scènes célèbres dans lesquelles intervenait un chien, et il était comique de constater qu'elle était parfois amenée ainsi à corroborer l'opinion de son mari.
Celui-ci, bientôt, essaya de tirer une conclusion de leur discussion.
"En somme, il n'y a peut-être pas de films où les animaux aient un jeu réfléchi de part en part en dehors des dessins animés de Disney. A propos, Betty Boop était à l'origine un chien mâle. Je l'ai vu dans un film montré par un collectionneur en projection privée.
-Donc, tu es d'accord avec moi. Mais il y a une chose qui m'a échappé, c'est la raison pour laquelle tu fais intervenir Betty Boop dans le débat", dit sa femme satisfaite dans l'ensemble, mais en présentant malgré tout une objection partielle.
Kenzaburô Ôé. Une existence tranquille.

(2)


















(3)

mercredi 3 juin 2015

Voyage autour d'une (autre) chambre. 1 : l'art du patchwork.

C'était l'été dernier et lire Geoff Dyer m'avait emmenée à la Nouvelle-Orléansen Thaïlandeen Lybie… où, sans doute, je n'irai jamais. 
Cette fois, c'est dans un film que je voyage en sa compagnie… un film que, peut-être, je ne verrai jamais. 
De quelle catégorie d'écrivain suis-je, réduit à écrire le résumé d'un film ? Alors qu'il y a peu de choses que je déteste plus que quelqu'un qui, essayant de me convaincre d'aller voir un film, commence à le résumer, à en expliquer l'argument, et, de cette façon, détruit toute possibilité qu'on le voie. Pour ma défense, je dirais que Stalker est un film qui peut se résumer en quelques phrases. De sorte que, si résumer signifie réduire à un synopsis, alors ceci est le contraire d'un résumé. C'est une amplification et une expansion. Ce qui continue de poser question, c'est si la composition d'un tel résumé est une manière raisonnable de passer le temps.*
Du temps, il en est question. D'ailleurs : Pourquoi as-tu pris ma montre ? sont les tout premiers mots prononcés dans le film, la question que pose sa femme au stalker. Et quand celui-ci consulte le cadran, Geoff Dyer évoque The Clock, un film de vingt-quatre heures que Christian Marclay a réalisé en collant bout à bout des séquences de films indiquant toutes les heures d'une journée. 

A peine trois semaines plus tard, en lisant la description d'une scène de Stalker dans Une existence tranquille de Kenzaburô Ôé, 
Le stalker, revenu épuisé mais indemne de la "zone" malgré tous les dangers, était lui aussi désespéré. Il avait compris qu'en réalité ses clients se moquaient bien de la satisfaction spirituelle qui devait être accordée aux êtres humains dans la "chambre" située au coeur de la "zone". Il était pourtant convaincu que la "zone" avait le pouvoir de guérir les êtres déchus. C'était quelqu'un de sérieux, au point d'en être pitoyable. Après l'avoir mis au lit, sa femme se retournait soudain vers nous, et s'adressant à la caméra comme pour répondre à une interview, elle se mettait à raconter ce qu'elle pensait dans le secret de son coeur. Peut-être s'agit-il d'une technique cinématographique courante, mais j'ai vraiment aimé cette séquence. La femme rappelait que le guide était un jeune homme gourd, la risée de tous, et que, lors de son mariage, elle s'était heurtée à l'opposition de sa mère qui considérait les stalkers comme des êtres maudits et soutenait que de leur union ne pourraient naître que des enfants anormaux. Si elle avait passé outre, c'est qu'elle avait pensé, à moins que ce ne soit une simple justification a posteriori, qu'à une existence monotone elle préférait encore une vie peut-être difficile mais qui lui apporterait par moments du bonheur.

Kenzaburô Ôé. Une existence tranquille.
je pensai que, peut-être, il se trouvait, à travers le monde, assez de livres relatant ainsi des visions du film de Tarkovski, dont les extraits, collés bout à bout, reconstitueraient entièrement, finalement et subjectivement, le film.

*Le livre de Geoff Dyer, Zona : a book about a film about a journey to a roomun livre à propos du film Stalker de Tarkovski, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Zona. Un libro sobre una película sobre un viaje a una habitación. C'est de l'espagnol que je fais une traduction libre.