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samedi 12 mars 2016

La vie des pages (23)

La langue, quand elle est majorquine et, donc, m'est étrangère, me fait parfois l'effet d'une cloison 
(mais parfois, non :
Je n'ai pas la confirmation que la surdité soit une condition généralisée à Majorque mais pour le visiteur de l'extérieur, le niveau de bruit domestique pourrait le faire croire. Une conversation aimable entre deux femmes dans une boutique ou d'un groupe d'hommes jouant à truc au café peut atteindre un volume suffisant pour communiquer de part et d'autre d'une autoroute. Beaucoup de non-Majorquins ne se risquent pas à entrer dans un établissement où une conversation est en cours, de peur de se trouver mêlé à une bagarre.

Traduction libre d'un extrait de Un hogar en Mallorca (un foyer à Majorque) de Tomás Graves.
) entre son locuteur et moi. 
C'est pourquoi je pus faire totalement abstraction du bibliothécaire qui, non loin de moi, passait des coups de téléphone. A peine remarquai-je qu'elles semblaient nombreuses, les personnes auxquelles il avait à rappeler qu'elles avaient des livres à rendre. 
Quand, soudain, ma lecture me donna une surprenante impression d'ubiquité. 
Mettant en ordre sur mon bureau les papiers trouvés sur les états d'absence, je pensais à l'éloignement du monde et à ses conséquences quand un appel téléphonique me sortit de l'abstraction; je décrochai l'appareil et une voix indifférente et autoritaire m'ordonna de rendre le plus tôt possible, sous la menace d'un châtiment abominable, les livres que j'avais empruntés à la bibliothèque : bien que j'aie dépassé le délai de près de deux ans sans que personne ne me réclame les livres, je devais les rendre immédiatement. Je ne pus répondre à cette impertinente qui m'avait arraché à mon imagination et avait coupé le cours des idées que le texte de Rousseau avait éveillé en moi. Maudit soit le téléphone, la bibliothécaire qui accomplissait son devoir, cette voix autoritaire, maladroite et sans contemplation. 

Traduction libre d'un extrait* de Libro de ausencias (Livre d'absences) de Antoni Marí. 

*
Ordenando en mi despacho los papeles encontrados sobre los estados de ausencia, pensaba en el extrañamiento del mundo y sus consecuencias cuando una llamada de teléfono me sacó de la abstracción; cogí el aparato y una voz indiferente y autoritaria me conminó a devolver lo antes posible, bajo la amenaza de un castigo ominoso, los libros que tenía en préstamo de la biblioteca : había superado casi dos años el plazo y aunque nadie reclamaba los libros tendría que devolverlos inmediatamente. No pude contestar a aquella impertinente que me había arrancado de mi fantasía y cortado el curso de ideas que el texto de Rousseau había despertado en mí. Maldije el teléfono, a la bibliotecaria, que cumplía con su deber, y a aquella voz autoritaria, torpe y sin contemplaciones.

jeudi 9 juillet 2015

La vie des pages (22)

Sur les tables 
les nouveautés
 Sur ma table
un café
Souvent j'y vais
en hiver, en été
mais j'aime, aussi, les rencontres inattendues, dans les bibliothèques de hasard, avec des livres qui, je crois, n'attendent plus personne
Il ne pouvait reprocher leurs terreurs à ces gens : il faut ne croire à rien pour n'avoir pas peur de la grande brousse, la nuit. Rien dans cette forêt qui puisse captiver un esprit romanesque. Elle est complètement vide. Elle n'a jamais été humanisée, comme le furent les bois en Europe par des enchanteurs, des charbonniers et des chaumières de frangipane; personne ne s'est jamais promené sous ces arbres en pleurant sur un amour perdu, personne n'y a écouté le silence et n'a communié avec son coeur comme le firent les poètes "lakistes". D'ailleurs, on n'y trouve jamais de silence; ici, lorsqu'un homme désire se faire entendre la nuit, il faut qu'il élève la voix pour dominer le perpétuel crissement des insectes, comme s'il était au milieu de quelque montreuse usine où des milliers de machines à coudre seraient activées sans répit par des myriades d'ouvrières besogneuses. Pendant une heure environ seulement, dans la pleine chaleur de midi, le silence règne, les insectes font la sieste.
Mais si, comme ces Africains, l'on croit à quelque sorte de divinité, n'est-il pas tout aussi possible qu'un Dieu existe dans ces régions solitaires que dans les espaces vides du ciel où les hommes l'ont une fois pour toutes logé ? Il semble aujourd'hui vraisemblable que ces bois demeureront inexplorés plus longtemps que les planètes. Les cratères de la lune sont déjà mieux connus que la forêt voisine où l'on peut pénétrer, à pied, quand on le veut. L'odeur âcre et aigre de chlorophylle montant des végétaux en décomposition et de l'eau stagnante des marais s'abattit sur le visage de Querry comme le masque du dentiste. 
Graham Greene. La saison des pluies. Traduit de l'anglais par Marcelle Sibon. Editions Robert Laffont, collection "Pavillons"
et dont les publicités nichées dans les dernières pages me donnent des nouvelles de l'actualité éditoriale d'une année où j'étais loin d'être née, où de nombreux auteurs étaient loin d'être morts. 

COLLECTION "PAVILLONS"
dirigée par Armand Pierhal

La collection "Pavillons" compte aujourd'hui près de deux cents titres. Depuis le premier volume paru en 1945, elle s'est efforcée à la fois de rechercher la qualité et de stimuler chez ses lecteurs le goût de la découverte : le nombre des auteurs ne se compte plus qu'elle a lancés en France, de Graham Greene à Hans Hellmut Kirst et de Nino Buzzati à Betty Mac Donald. Le lecteur qui a lui-même le goût de la nouveauté aura toujours la possibilité de choisir entre des livres aussi divers que les romans hindous de Kamala Markandaya, Soldats inconnus, le grand livre du guerre finlandais de Vaïno Linna ou Celle qui court sur les vagues, la féerie du Russe Alexandre Grine. 

En 1960 "Pavillons" a publié notamment : 

Dino Buzzati
L'écroulement de la Baliverna 
nouvelles traduites de l'italien par Michel Breitman

Un recueil de contes allégoriques, psychologiques et humoristiques, où le réel se mêle au fantastique, par l'auteur du Désert des Tartares, qui est unanimement reconnu comme l'un des plus grands écrivains d'aujourd'hui. 
"Tout le grotesque et tout le pathétique de la vie moderne, évoqués avec une verve qui rappelle le meilleur Ionesco." L'Express. 


Tenessee Williams
La statue mutilée
nouvelles traduites de l'anglais par Maurice Pons

Onze nouvelles dont les héros sont "les maudits" qui peuplent l'univers familier du grand écrivain américain. 
"Un livre très chargé et très beau, scandaleux aussi, merveilleux." Claude Mauriac (le Figaro)



Budd Schulberg
Qu'est-ce qui fait courir Sammy ?
roman traduit de l'anglais par Georges Belmont

L'ascension rapide et prodigieuse d'un jeune arriviste américain qui, de garçons de courses qu'il était, finit par devenir, grâce à une activité fébrile et un certain manque de scrupules, un des plus grands producteurs de Hollywood. Une satire sociale des mielleux du cinéma américain dans la veine du Babbit de Sinclair Lewis. 

jeudi 14 mai 2015

La vie des pages (21)

-Excusez-moi -dit une voix dans leur dos. 
Ils se retournèrent pour voir Kamita, qui était descendu de son tabouret, debout, là. 
-Voulez-vous bien laisser en paix le patron ? dit-il en désignant Kino. De plus, vous me déconcentrez et je ne peux pas lire. 
Kamita parlait avec lenteur et sur un ton plus serein que de coutume. Mais on sentait que, depuis un point invisible, quelque chose se mettait en marche. 
-Et je ne peux pas lire -répéta d'une voix basse l'homme de petite stature. Comme s'il voulait s'assurer qu'il ne s'agissait pas d'une erreur grammaticale. 
-Parce que tu n'as pas de maison ? demanda le plus grand à Kamita. 
-Si -répondit Kamita- Je vis près d'ici. 
-Alors rentre lire chez toi. 
-ça me plait de lire ici, répondit Kamita.  
Traduction libre de Haruki Murakami.

Une nouvelle par jour, pendant une semaine. 
La lecture de ce recueil de Murakami ressemblait à une prescription. 
Davantage que des citations, j'en notai le nom des musiciens diffusés dans son bar par Kino
avec l'impression d'ajouter des médicaments à mon armoire à pharmacie.  

jeudi 23 avril 2015

jeudi 26 mars 2015

La vie des pages (en nous)

Il ne s'agit pas seulement de relire un livre.
Il s'agit de relire un livre qu'on a lu quand les suivants n'étaient pas encore écrits, de le relire après avoir lu tout ceux qui ont suivi.
Alors, l'impression qu'on avait, jusqu'à présent, du même sillon creusé avec obstination se change en lecture d'anticipation.
Il s'agit de devenir lecteur omniscient.

Tout ce qui nous arrive, tout ce dont nous parlons ou qui nous est relaté, ce que nous voyons de nos propres yeux ou qui sort de notre bouche ou entre dans nos oreilles, tout ce à quoi nous assistons (et dont, par conséquent, nous sommes en partie responsables), doit avoir un destinataire extérieur à nous-mêmes, et ce destinataire nous le sélectionnons en fonction de ce qui nous arrive ou de ce que l'on nous dit, ou encore de ce que nous disons. Chaque chose doit tôt ou tard être racontée à quelqu'un -pas toujours à la même personne, pas nécessairement-, et chaque chose est mise en réserve comme on le fait lorsqu'on examine et qu'on élimine et qu'on attribue de futurs cadeaux un après-midi d'emplettes. Tout doit être raconté au moins une fois, même si, comme l'avait décrété Rylands avec toute son autorité littéraire, il y a un temps pour cela. Ou, en d'autres termes au bon moment et parfois pas du tout, si on n'a pas su reconnaître ce moment ou si on l'a délibérément laissé passer. Ce moment se présente (le plus souvent) de façon immédiate, pressante et sans ambiguïté, mais bien d'autres fois, il se présente confusément et seulement après des lustres et des décennies, comme c'est le cas pour les plus grands secrets. Quoi qu'il en soit, aucun secret ne peut ni ne doit être gardé à jamais envers quiconque, et il doit absolument trouver ne serait-ce qu'un destinataire une fois dans la vie, une fois dans sa vie de secret. 
Javier Marias. Le roman d'Oxford

jeudi 5 mars 2015

La vie des pages (20)

Pour arriver au tome VII de Proust, certains sacrifices sont nécessaires et l'un d'entre eux est de ne pas perdre de temps à cuisiner. De plus, ce qui serait agréable à deux semble infernal seul. C'est presque comme se masturber. Cuire un beefsteak et se le manger après, quelle horreur !
(traduction libre d'un extrait d'une lettre adressée aux Jonquières par Julio Cortázar)

Avant de partir, je notai l'emplacement de la tombe de Cortázar au cimetière Montparnasse comme je l'aurais fait de son adresse. 

jeudi 26 février 2015

La vie des pages (19)

De ce qu'ils m'ont apporté, il me reste des provisions. 
Des centaines de grammes de thé. 
Des centaines de pages. 
J'ai laissé les livres dans le sac en papier dans lequel ils ont voyagé, comme dans une bibliothèque nomade. 


jeudi 19 février 2015

La vie des pages (18)

La lecture n'est pas un point commun.
Pas davantage le goût du thé.
Plus convaincant : celui de la solitude qui, paradoxalement, permet le moins les liens d'amitié.
La lecture n'est pas un point commun suffisant, je veux dire.
Ainsi, avec Alberto Manguel. 
La lecture, mais : 
Les livres qu'il possède (1)
/
Les livres dont je me dépossède (2) 
et tous ceux que j'emprunte (3)


(1)
Plus tard, dans ma maison de Toronto, j'ai mis des étagères à peu près partout - dans les chambres à coucher et dans la cuisine, dans les corridors et dans la salle de bains. Même le perron couvert avait les siennes, et mes enfants se plaignaient d'avoir l'impression qu'il leur fallait une carte de bibliothèque pour pouvoir rentrer chez eux. Alberto Manguel. La bibliothèque, la nuit. 
(2)
Vous les avez tous lus ??? nous demandait-on si souvent. 
Tu n'as lu que ça ??? me demandera-t-on bientôt. 

(3)
J'écris toujours dans mes livres. Quand je les relis, la plupart du temps, je ne m'explique pas pourquoi j'ai pensé que cela valait la peine de souligner un passage déterminé ou quel était mon objectif avec cette observation-là. Hier, j'ai trouvé un exemplaire de René Leys, de Victor Segalen, annoté de ma main : "Trieste, 1978". Je ne me souviens pas être jamais allé à Trieste. Alberto Manguel. Journal de lectures.
Et dans la marge, écrit à la main et au crayon, le clin d'oeil d'un autre usager qui m'a précédée : une "boucle" pour toi, anonyme lecteur.

jeudi 12 février 2015

La vie des pages (17)

Les premiers mots que j'ai appris en espagnol, la maxime de Ortega y Gasset, qui se rapproche de la déclaration d'un samurai :
                                  JE SUIS MOI ET MA CIRCONSTANCE.
J'aimais répéter cette phrase. Je l'avais écrite au stylo sur sa table de lecture et, à côté, les kanjis de la traduction japonaise.
José Luis de Juan. La vida privada de los verbos.
Si on les écoute, les livres nous guident dans les allées autrement qu'en suivant l'ordre alphabétique. 
Le poète commence là où finit l'homme. Le destin du second est de vivre son itinéraire humain. La mission du premier d'inventer ce qui n'existe pas. C'est ainsi que se justifie le métier du poète. Le poète accroit le monde, ajoutant au réel, qui existe déjà par lui-même, un continent irréel. Auteur vient de auctor, celui qui accroit. Les Latins appelaient ainsi le général qui gagnait un nouveau territoire pour la patrie.
José Ortega y Gasset. La déshumanisation de l'art.

jeudi 5 février 2015

La vie des pages (16)

Qu'est-ce qui est grand ou petit, important ou insignifiant ? Les psychiatres déclarent un homme malade mental s'il réagit de manière sensible et violente face à de petites perturbations, incitations minimes, offenses triviales à sa dignité, alors que, peut-être, le même homme supporte sereinement des souffrances et des bouleversements que la majorité juge très graves. Et est considéré sain et normal un homme à qui on peut marcher sur les pieds pendant longtemps sans qu'il réagisse, un homme qui supporte sans plaintes ni protestations la musique la plus misérable, l'architecture la plus pauvre, l'air le plus vicié mais qui frappe la table et jure par tous les diables quand il perd aux cartes. J'ai vu très souvent dans des lieux publics, des personnes de bonne renommée, considérées comme normales et dignes, jurer de manière si fanatique, si grossière, si cochonne à cause d'une partie perdue -et encore plus quand ils considéraient juste de faire porter à un ami la responsabilité de cette perte- que j'ai ressenti la nécessité de demander au médecin le plus proche l'internement de ces malheureux. C'est qu'il y a une échelle des valeurs, et elles sont toutes applicables mais considérer l'une d'elles comme sacrée, quand bien même ce serait celle de la science ou de la morale publique du moment, on n'y arrivera jamais. 
Hermann Hesse. 
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Deux heures après l'ouverture, j'aurais volontiers et spontanément tendu mon bras, réclamé un internement permanent, une intraveineuse de calmant. 

jeudi 29 janvier 2015

La vie des pages (15)

Ricardo Piglia dit que, à une époque où la circulation de l'écrit a atteint une rapidité extraordinaire, il semble paradoxal d'observer que le temps de lecture, lui, n'a pas changé : "Nous lisons de la même manière qu'à l'époque d'Aristote. Nous continuons à déchiffrer signe après signe et cela nous met dans une attitude semblable à celle qu'on avait quand la circulation n'était pas si rapide. Hudson, par exemple, raconte, dans Ici au loin et il y a longtemps, un livre de 1918 sur la Pampa, comment les romans leur arrivaient et que, après les avoir lus, ils les prêtaient à la ferme voisine qui était à cinq kilomètres, et encore après à une autre, encore plus loin. Le roman s'éloignait à cheval…"
Enrique Vila-Matas. Dietario voluble.
C'est toujours la même chose. 
Je dévalise les rayons
 je néglige les dates de péremption. 
J'oublie toujours qu'en espagnol, je lis lentement. 

jeudi 22 janvier 2015

La vie des pages (14)

Pour d’autres que nous, pour d’autres que Véra et moi, la vie dans Notre Château serait triste et monotone. Nous ne sortons pas, nous ne recevons personne, nous passons nos journées à lire et relire les livres de Notre Bibliothèque. Je sors le jeudi, faire les courses et acheter les livres dont nous avons tellement besoin. Les livres encore les livres. Ils sont ce qu’il y a de plus important pour nous. Nous lisons encore et encore. Nous lisons toujours.
Elle est étonnante notre vie. Elle est extraordinaire, même. Rien de commun. Personne d’autre que nous ne pourrait mener une telle vie. Je sais que nous sommes uniques, Véra et moi.
Une vie que nous menons de manière très ordonnée. Une vie réglée. Une vie qui, chaque jour, est différente, même si identique. Une vie en attente.
Une vie doucement mélancolique.
Emmanuel Regniez. Notre château (extrait). 

Parfois il est bon être chez soi, rester chez soi, tendre le bras vers une étagère. 
Ou faire un emprunt, à l'enfant
-Tu as déjà entendu l'expression "kiri-oboeru" ?
-Quoi, demandai-je, surpris de l'entendre parler japonais. 
-C'est un vieil adage de samouraï qui signifie "abats ton ennemi et apprends".
Je secouai la tête. 
-Ca ne me dit rien. 
-Tsukahara Bokuden, Ittosai Itô, Musashi Miyamoto. Tous de fameux samouraïs à leur époque. C'était il y a cinq cents ans de ça. 
-Je crois que j'ai déjà lu un manga sur Miyamoto.
-Fichus gamins ! Incapables de faire la différence entre Bokuden et Botman.
Ferrell poussa un soupir exaspéré. Voilà qu'il en connaissait plus sur l'histoire de mon pays que moi, Japonais pur souche. 
Hiroshi Sakurazaka. All you need is kill.

jeudi 15 janvier 2015

La vie des pages (13)

Quand le soleil prend des vacances, je monte au deuxième étage où le fauteuil rouge me tend les bras pour me réchauffer et, parfois aussi, veiller ma somnolence. 
Ce jour-là, distraite, je laissai mon regard courir sur les étagères, notant et déplorant l'absence d'un livre que j'avais vu auparavant, dont le titre L'histoire du silence et le début du résumé "Ce roman parle d'un autre livre qui n'arrive pas être écrit" m'avaient plusieurs fois donné envie de le lire. 
Rentrée chez moi, surprise, je le vis sur mon bureau où je l'avais posé avant d'oublier que je l'avais emprunté. 

Finalement, j'ai pris un livre de consultation et je me suis assis parmi les lecteurs. Il y avait là tant de sérénité -tant d'activité souterraine et silencieuse- comme dans un fumoir d'opium. J'ai entendu avec beaucoup de clarté la rumeur que faisaient les livres en parlant entre eux, leur échange caché de confidences, de secrets et de révélations dans le labyrinthe de ces étagères couvertes de poussière, et j'ai su ce que cherchait Irene quand elle s'enfermait là : quelque chose de plus que les nouvelles du  monde, quelque chose de plus que la réponse aux questions qu'elle pouvait formuler, quelque chose qui ne pouvait sûrement pas se dire avec des mots ni s'écrire et qui, cependant, se trouvait entre ces murs, vivant, palpable.

Traduction libre d'un extrait de La historia del silencio de Pedro Zarraluki.*


*Finalmente, cogí al azar un libro de consulta y me senté entre los lectores. Había allí tanto sosiego -tanta actividad subterránea y callada- como en un fumadero de opio. Oí con toda claridad el rumor que hacían los libros al hablar entre ellos, su oculto trasvase de confidencias, de secretos y revelaciones en el laberinto de aquellas estanterías cubiertas siempre de polvo, y supe lo que buscaba Irene cuando se encerraba allí : algo más que noticias del mundo, algo más que respuesta a las preguntas que pudiera formular, algo que seguramente no podía decirse con palabras ni podía escribirse y que sin embargo se encontraba entre aquellas paredes, vivo, palpable. 

jeudi 8 janvier 2015

La vie des pages (12)

L'heure était presque paresseuse car le soleil de midi s'étendait lascivement sur la table où j'avais ouvert mon livre. 
Tout était calme, tranquille
puis les enfants, petit à petit, avaient envahi l'espace de leurs questions, de leurs rires, de leurs conversations. 

Avant de partir sur l'écran, soudain.
Les nouvelles du monde, une détonation. 


jeudi 25 décembre 2014

La vie des pages (11)

A la deuxième séance, il choisit le divan et, pendant qu'il parlait de tout autre chose que de sa mère, il découvrit dans les irrégularités de la peinture du plafond la carte d'un pays imaginaire. Il le dit à la psychanalyste : 
-Vous, d'où vous êtes, vous ne pouvez la voir sans lever la tête mais il y a la carte d'un pays imaginaire au plafond. 
-Pourquoi d'un pays imaginaire ? Qu'est-ce qui la distingue de la carte d'un pays réel ?
Millás reçut la question comme un coup dans la poitrine en même temps que comme une révélation. 
-A quoi pensez-vous ? insista-t-elle au bout de quelques minutes de silence. 
-Je me demandais -dit-il- comment distinguer un vrai roman d'un faux. 
-Un roman est-il comme une carte ?
-Oui et non. D'un côté, c'est un territoire autonome mais d'un autre côté, c'est une représentation. En ce qu'il a d'une représentation, le roman a quelque chose d'une carte. 
-Et où tout cela mène-t-il ?
-Je ne le sais pas encore. Mais il m'est tout à coup venu à l'idée que si j'étais incapable d'écrire un vrai roman, peut-être pouvais-je en écrire un faux. 
(il s'agit d'une traduction libre que je fais d'un extrait* de La mujer loca de Juan José Millás)


La salle de lecture était idéalement chauffée. 
Je m'y serais volontiers laissée enfermer. 
 
*La segunda sesión eligió el diván y mientras hablaba de cualquier cosa que no fuera su madre, descubrió en las irregularidades de la pintura del techo el mapa de un país imaginario. Se los dijo a la psicoanalista : 
-Usted, desde su posición, no puede verlo sin levantar la cabeza, pero tiene en el techo el mapa de un país imaginario. 
-¿ Por qué de un país imaginario ? ¿Qué es lo que lo hace distinto del mapa de un país real ?
Millás recibió la pregunta como un golpe en el pecho, aunque también como una revelación. 
-¿Qué piensa ? insistió ella al cabo de unos minutos de silencio. 
-Me preguntaba -dijo él- cómo distinguir una novela verdadera de una falsa. 
-¿ Una novela es como un mapa ?
-Sí y no. Por un lado, es un territorio autónomo, pero por otro es una representación. En lo que tiene de representación, la novela tiene algo de mapa. 
-¿ Y todo esto adónde le lleva ?
-Aún no lo sé. Pero de repente se me ocurrió la idea de que si estoy incapacitado para escribir una novela de verdad, quizá pudiera escribir una falsa. 
Juan José Millás. La mujer loca

jeudi 18 décembre 2014

La vie des pages (10)

Je suis une grande amatrice de biographies : ce sont les cartes de navigation de l'existence qui nous avertissent des écueils et des hauts-fonds qui nous attendent.
Rosa Montero. La ridícula idea de no volver a verte.
On commence à lire des biographies pour connaître l'homme ainsi que le monde. On continue à en lire pour se connaître, pour découvrir ce qu'on pourrait arriver à être et à vivre. On finit par en lire pour constater ce que nous ne serons jamais, ce qu'on ne vivra jamais.
José Carlos Llop. El Japón en Los Angeles.
… ainsi je compris pourquoi ici les rayons consacrés aux biographies sont toujours plus longs plus fournis que ceux des ouvrages de développement personnel. 

jeudi 11 décembre 2014

La vie des pages (9)

Plus tôt, j'avais déposé sur le comptoir des retours El Japón en Los Angeles, le journal que José Carlos Llop écrivit de 1996 à 1997.
Et sur celui des emprunts Dietario voluble (Journal volubile), celui que Enrique Vila-Matas tint entre 2005 et 2008.
Plus tard, à l'heure où l'on ne distingue plus un loup d'un chien, il fit froid, d'un coup,
trop froid et j'allai m'asseoir pour me réchauffer et pour la première fois. 
J'y appris que Enrique Vila-Matas était venu sur l'île à la fin de l'été, recevoir le prix Formentor qui lui avait été remis à l'hôtel du même nom








Quelques jours plus tard, je lus un article où José Carlos Llop relatait l'événement et rendait hommage à Enrique Vila-Matas.

("Il y de cela deux étés, Enrique Vila-Matas et moi prenions notre petit déjeuner dans un hôtel. Peu après, nous ferions une intervention dans un festival de littérature, mais nous évitions de parler de cela. Les choses se passent mieux si rien n'arrive à la dernière minute. Tout à coup, un morceau de croissant s'est détaché d'entre ses doigts et est tombé dans la tasse de café au lait. Deux ou trois taches sont apparues sur la poitrine de sa chemise, impeccablement repassée. Il est resté immobile, comme paralysé. "ça, ce n'était pas prévu", a-t-il dit, adoptant ce visage mi-Emilfork, mi-Keaton qu'il prend parfois, juste avant de sourire. Nous avons commencé à rire : c'était, une fois de plus, l'humour vilamatien que je préfère, l'absurdité dans la logique ou la volonté logique incrustée dans l'absurdité : "ça, ce n'était pas prévu". Ensuite, il a ajouté : "heureusement que j'ai préparé une chemise identique dans ma chambre".)(1)

Mais depuis que j'avais lu son journal, quelques jours plus tôt, je savais déjà que ce n'était pas la première fois que Vila-Matas était venu à Majorque.

("-Ecrire, c'est essayer de savoir quoi ? me crie quelqu'un, depuis le Passage Maritime.
Je suis face à la mer, sur la terrasse d'une chambre d'hôtel, à Majorque. La chanson que j'écoute sans arrêt depuis un moment, Batiscafo Katiuskas, est d' Antònia Font, un groupe majorquin que j'écoute sur mon ordinateur portable pendant que j'écris ceci. Je suis appuyé sur la rampe du balcon, je salue mes amis écrivains. C'est une matinée claire de cet hiver insolite, si agréable. La musique des Antònia Font, étrange et d'une grande puissance poétique, contribue à la sensation générale de beauté. 
Midi. Entier, complet. Midi au réveil ! Je vais rapidement du bathyscaphe au Scafandre, la dernière et magnifique livraison du Journal de José Carlos Llop.")(2)






(1) Hace dos veranos, Enrique Vila-Matas y yo estábamos desayunando en un hotel. Al cabo de un rato teníamos una intervención en un festival de literatura, pero evitábamos hablar de eso. Las cosas salen mejor si no se le dan vueltas a última hora. De repente se desprendió de entre sus dedos un trozo de cruasán y cayó sobre la taza de café con leche. Dos o tres manchas aparecieron sobre la pechera de su camisa, impecablemente planchada. Se quedó inmóvil, como paralizado. ´Esto no lo tenía previsto´, dijo, poniendo esa cara entre Emilfork y Keaton que pone a veces, segundos antes de sonreír. Nos echamos a reír: era, una vez más, el humor vilamatiano que prefiero, el absurdo dentro de la lógica o la voluntad lógica incrustada en el absurdo: ´esto no lo tenía previsto´. Después añadió: ´menos mal que en la habitación tengo preparada otra camisa idéntica´. Y ahí estaba, también, el cálculo vilamatiano, que no suele fallar, ni dañar a terceros.

(2) -¿ Escribir es intentar saber qué ?-me grita alguien desde el Paseo Marítimo. 
Estoy frente al mar, en la terraza de un cuarto de hotel, en Mallorca. La canción que escucho sin cesar desde hace rato, Batiscafo Katiuskas, es de los Antònia Font, un grupo musical mallorquín que oigo a través del ordenador portátil mientras escribo esto. Me apoyo en la baranda de la terraza, saludo a los amigos literatos. Es una mañana limpia de este invierno insólito, tan agradable. La música de los Antònia Font, extraña y de gran potencia poética, contribuye a la sensación general de belleza. 
Mediodía. Todo, completo. ¡Las doce en el reloj ! Voy velozmente del batiscafo a La escafandra, la última y magnífica entrega de los Diarios de José Carlos Llop. 

jeudi 4 décembre 2014

La vie des pages (8)

On ne m'y sourit toujours pas, on ne m'y salue pas davantage, il semblerait pourtant que, comme ailleurs, on contribue là aussi à mon destin d'enfant gâtée. Car, depuis que j'en ai emprunté un,
(Je ne vous décrirai pas tout cela en détail. Le lecteur le fera de lui-même à ma place. Il aime les histoires qui font frémir, les angoisses; il considère l'histoire comme un roman feuilleton avec des "à suivre" sans fin. On peut se demander s'il souhaite vraiment une fin sensée. Il se plait dans les lieux que jamais ses promenades ne lui ont fait dépasser. Il se délecte des préfaces et des introductions. Pour moi, au contraire, la vie commence précisément au point où le lecteur aimerait dresser le bilan.
Boris Pasternak. Sauf-conduit.) 
le rayon des livres en français s'est étoffé. Au point qu'il y en ait même sur le présentoir des nouveautés à l'entrée. A table, lunettes relevées sur la tête
(plus tôt dans la matinée, j'avais entendu à la radio la voix française de Colombo confondre un coupable en lui révélant, l'air de rien, que la victime -notoirement myope- portait, ce jour-là, ses verres de contact et que son meurtrier avait commis une erreur en lui chaussant ses lunettes après avoir pourtant tout fait pour que la scène ressemble à celle d'un suicide)  
que je penchai vers les mots, isolée ainsi de tout le monde, ressemblant ainsi à tout le monde, je choisis une nouvelle dans le sommaire comme un parfum sur la carte d'un salon de thé même si lire Doris Lessing me fait toujours l'effet du Darjeeling
(Maintenant que j'étais dehors, je ne savais que faire. Fallait-il aller déjeuner avec quelqu'un ? Ou flâner dans le parc ? Ou m'acheter une robe ? Je décidai de me rendre au bord du lac rond de Hyde Parc et d'en faire le tour toute seule. Après quatre jours et quatre nuits sans sommeil, je me sentais très lasse. Je descendis dans le métro à Oxford Circus. Midi. Des foules de gens. Je me sentais très vulnérable, mais je n'avais bien sûr nul besoin de m'inquiéter. Je suis prête à jurer qu'on pourrait se promener nu dans les rues de Londres sans que personne ne songe à se retourner.
Je descendis donc par l'escalator, en observant les visages des gens qui me croisaient en montant, comme toujours, et je m'étonnai, comme toujours, de rencontrer ainsi par hasard, tous ces gens que je ne reverrais jamais, pensant que même si nous nous revoyions, nous n'en saurions rien.
Doris Lessing. Comment j'ai fini par perdre mon coeur in L'habitude d'aimer.)
, j'aime ça le temps d'une tasse mais c'est l'amer que je préfère : au café, je demandai un thé matcha.
(Ce n'est que lorsqu'elle raccompagna un client jusqu'à la porte que je remarquai les tennis de la serveuse. Levant les yeux, je l'identifiai également à sa marinière : je l'avais croisée sur un passage piéton, une semaine auparavant et, déjà, j'avais regardé ses chaussures blanches que, jeune comme elle, j'aurais pu aussi porter.)

jeudi 27 novembre 2014

La vie des pages (7)

Son père lui demanda de chercher les antonymes d'écrire, mais Julio n'en trouva aucun.
-Ce mot n'a pas d'antonyme, papa.
-Pourtant c'est ce qui précisément ce qui m'arrive à moi : j'ai la moitié du corps désécrite, regarde, et maintenant, les choses de ma tête se désécrivent.
-Au sens figuré, oui, mais il serait impossible de désécrire un roman ou de désécrire un article.
Il tenta de concevoir un monde en plein processus de déréalisation, où il y aurait des journaux dans les rédactions desquelles les salariés s'efforceraient de désécrire les nouvelles du jour, pendant que les romanciers, dans leurs mansardes, désécriraient les grands récits de l'histoire. Il imagina une interview à la télévision avec le désécrivain de Madame Bovary ou de La métamorphose. Ce seraient des genres de bohémiens, à l'apparence négligée, qui auraient du mal à avoir beaucoup de succès parce qu'ils ne désécriraient pas toujours les grandes oeuvres avec la même réussite que celle avec laquelle elles avaient été écrites. Mais certains atteindraient les sommets de la désécriture en effaçant les meilleures métaphores réalisées par l'humanité au cours des siècles. Et on créerait une histoire inverse de la littérature, composée d'un catalogue de personnages dont le mérite serait d'en avoir fini avec l'Iliade ou la Divine Comédie.
Traduction libre d'un extrait* du roman de Juan José Millás : El orden alfabético.

Il y eut
avant
et 
après
2006
dans ma vie

peut-être même suis-je devenue vraiment adulte cette année-là car, auparavant, il y avait toujours quelqu'un pour rapporter mes livres à la bibliothèque. 
Puis plus. 
Et je fus quelques mois sans y retourner. 


Alors, jeudi dernier. 
Mais lui, derrière le comptoir : 
deux jours ? on n'appelle pas ça un retard, ici.

*Su padre le pidió que buscara los antónimos de escribir, pero Julio no encontró ninguno.
-Esa palabra no tiene antónimos, papá.
-Pues lo que me ocurre a mí precisamente es que se me ha desescrito la mitad del cuerpo, míralo, y ahora se me desescriben las cosas de la cabeza.
-En sentido figurado, sí, pero sería imposible desescribir una novela, o describir un artículo.
Trató de concebir un mundo en pleno proceso de desrealización, donde habría periódicos en cuyas redacciones los trabajadores se afanaran en desescribir las noticias del día, mientras los novelistas, en sus buhardillas, desescribían los grandes relatos de la historia. Imaginó una entrevista en la televisión con el desescritor de Madame Bovary o de La metamorfosis. Serían tipos bohemios, de aspecto descuidado, a los que les costaría mucho triunfar, porque no siempre describirían las grandes obras con el mismo acierto con el que se escribieron. Pero algunos alcanzarían las cimas de la desescritura borrando las mejores metáforas construidas por la humanidad a lo largo de los siglos. Y se crearía una historia inversa de la literatura, compuesta por un catálogo de personajes cuyo mérito sería haber acabado con la Iliada o la Divina Comedia.

jeudi 20 novembre 2014

La vie des pages (6)

Son coup de téléphone m'a douée d'ubiquité (1) en même temps qu'il ne m'a pas surprise (2) -enfin si, malgré tout (3)- et que je me répandais en remerciements (4).
(1) : pendant que je la regardais -appuyée sur une jambe, sur l'autre- je voyais aussi le couloir dans lequel les sonneries étaient en train de résonner, à l'autre bout de la ligne et, à sa première interrogation suivie d'un temps de silence, suivie d'une deuxième, je devinai que l'enfant avait décroché avant d'appeler son père qui répondit que oui, claro que si, il m'autorisait, moi qui étais au guichet munie de sa carte, à emprunter les documents que j'avais choisis pour lui. 
(2) je me souvenais l'avoir lu dans les conditions de prêt : La tarjeta de usuario es personal e intransferible et j'avais pensé, alors, à ce que je savais du patriot act, et aux conséquences qu'un emprunt pour autrui pouvait avoir dans un autre pays, j'avais pensé, alors, que, d'ailleurs, je ne connaissais pas les règles de celui dans lequel je vivais, j'avais pensé, alors, que, peut-être, ce genre de mesures était une trace du franquisme car, après tout, une dictature, ça devait en laisser, des traces, dans un pays, oui, j'ai eu le temps de penser à tout cela pendant mon inscription ICI
(3) car ce n'est pas que quiconque me l'aurait proposé.
(4) j'espère toujours, dans ces cas-là, que mon accent est identifiable car je les connais, ces stéréotypes qui s'invitent volontiers et à l'improviste dans les conversations les plus banales et, bien que j'aie des problèmes avec l'identité nationale, j'aimerais autant, à force de sourires et de muchas gracias, faire oublier qu'on dit, souvent, que les Français sont arrogants.