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jeudi 10 septembre 2015

La force des choses

Avant de mettre en ordre ma vie, 
j'ai refait le gâteau de la veille. 
Lorsque mes parents "donnaient un dîner", et que tortues et canards, maquereaux grillés en saison, crabes en mayonnaise de céleri, jambon de Virginie aux pêches et au champagne (je mélange sans doute les saison dans cette évocation allégorique de leurs ressources), crème de haricots, soufflé de maïs et salade d'huitres se déversaient de la corne d'abondance et de succulence de Mary Johnson -ah, alors, le gourmet de cette époque disparue où la crème était de la crème, le beurre du beurre, le café du café, où la viande était chaque jour fraîche, et où le gibier ne faisandait que le temps qu'il fallait, pouvait s'enfoncer dans son fauteuil, et murmurer : "Le sort ne peut m'atteindre", devant sa tasse de moka et son verre d'authentique chartreuse. 
Je me suis étendue sur ces détails parce qu'ils faisaient partie -une partie très importante et très honorable- de cette antique formation d'une maitresse de maison qui, du moins dans les pays anglo-saxons, devait être balayée par le "monstrueux régiment" des émancipées : jeunes femmes qui ont appris de leurs aînées à mépriser la cuisine et la lingerie et à remplacer l'art complexe de la vie civilisée par l'obtention de diplômes universitaires. Ce mouvement a commencé lorsque j'étais jeune, et maintenant que je suis vieille, que j'ai observé sa progression et pris note de ses résultats, je déplore plus que jamais l'extinction des anciens arts domestiques. La conservation des aliments par le froid, si regrettable soit-elle, a fait beaucoup moins de mal à la vie au foyer que les études supérieures. 
Edith Wharton. Les chemins parcourus. 

jeudi 2 juillet 2015

L'anniversaire du reste de la vie

Sa voiture s'appelait George (1), sa caravane Rocinante (2), leur combi Wolkswagen Fafner (3), quant à moi, au volant de la Fourgonnette, imprégnée de leurs récits et impressions de voyages, le coude à la fenêtre, traversant le paysage sec et chaud de l'île, sur fond de parfaite bande son, je ne pensais plus du tout à ma destination. 
C'est au retour que j'ai vraiment réalisé. 
Cette incursion si exceptionnelle dans le monde hypermarché et climatisé où, descendant de la voiture surchauffée, j'avais introduit une pièce d'un euro dans la fente du caddie ergonomique et facile à manoeuvrer dans lequel j'avais déposé quelques articles que les doigts manucurés de la jeune caissière avaient à peine effleurés m'a fait me souvenir du temps où les charriots lourds et métalliques étaient éparpillés sur tout le parking, qu'un employé était payé pour les rassembler en longues très longues et bruyantes files, où les caissières apprenaient par coeur le clavier caché sur lequel elles tapaient les codes et les prix des articles étiquetés, m'a fait me souvenir que j'avais bien connu le vingtième siècle. 
C'est au retour que j'ai vraiment réalisé que, à un jour près, cela faisait dix ans que j'avais quitté ma vie d'avant, cette vie d'avant l'île, d'avant Lisbonne, d'avant Bruxelles, d'avant Tokyo, quand j'avais dans la poche une clé de voiture, un jeton de caddie, une liste de courses, à mon chevet un réveil à heure fixe, à mon doigt une alliance. 
Dix ans qui, je le mesure maintenant, m'ont changée bien davantage que les trente-cinq précédents. 

(1)

Un été, alors que nous lisions tous les premiers volumes que Mme Karénine consacrait à la vie palpitante de George Sand, nous avions une grande voiture spectaculaire qui démarrait toujours avec brio, pour tomber en panne dès la première montée, et nous la baptisâmes "Alfred de Musset", tandis que la petite mais infatigable machine qui remplaça "Alfred" fut naturellement nommée "George". Mais c'était le temps où les cartes routières contenaient des indications de pentes soigneusement racées comme des feuilles de température, et même "George" renâclait parfois devant l'état des routes autour de Lenox; je me souviens en particulier d'une nuit d'été où Henry James, Walter Berry, mon mari et moi restâmes assis au bord du chemin presque jusqu'à l'aube pendant que notre chauffeur essayait de persuader "George" de nous ramener au Mount.
Edith Wharton. Les chemins parcourus.


(2)
J'ai pensé que je pourrais écrire un peu en route, peut-être des essais, probablement des notes et sûrement des lettres. J'ai pris du papier, du papier carbone, une machine à écrire, des crayons, des carnets. Non seulement cela mais aussi des dictionnaires et une encyclopédie abrégée et une douzaine de livres de référence plus gros. Je crois que notre capacité à nous mentir à nous-même est sans limite. Je savais très bien que je ne prends que rarement des notes et que, si je le fais, ou je les perds ou je ne peux pas les relire. Je savais aussi, après trente ans de pratique que je ne peux pas écrire à chaud. Il faut que cela fermente. Je dois faire ce qu'un ami appelle "tourner en rond". Et, en dépit de cette connaissance de moi-même, j'ai équipé Rocinante avec le matériel suffisant pour écrire dix volumes. Qui incluait également 60 kilos de ces livres que je n'arrivais pas à lire… et je ne serais pas capable de le faire en voyage, évidemment.
Le livre de John Steinbeck, Travels with Charley a été traduit en espagnol par José Manuel Álvarez Flórez. C'est cette version que je traduis librement. 



(3)
"Un jour de mai 1982, Julio Cortázar et Carol Dunlop prennent l'autoroute du Sud en direction de Marseille. C'est le début d'une aventure et d'un jeu merveilleux, à la limite de la légalité, qui se déroulent pendant trente-deux jours sur l'A6. Les protagonistes sont l'écrivain, sa compagne et un vieux Combi Volkswagen, rebaptisé pour l'occasion Fafner, comme le dragon légendaire de Wagner. 



mardi 30 juin 2015

Tuesday self portrait

Un jour, alors que j'avais sept ou huit ans, un cousin plus âgé me déclara que les bébés ne venaient pas des fleurs mais des gens. Je n'avais pas suscité cette information, mais comme ma mère m'avait dit que ce n'était "pas bien" d'être curieuse en ce domaine, j'eus un vague sentiment de contamination, et j'allai aussitôt avouer mon offense involontaire. Je reçus une sévère réprimande, qui me laissa un sens aigu de quelque chose de "pas bien" et m'empêcha efficacement de mener plus loin mes investigations. Et ce fut littéralement tout ce que je sus des processus de la génération jusqu'à plusieurs semaines après mon mariage -l'explication que je m'étais forgée entre-temps étant que les gens mariés avaient des enfants parce que Dieu avait vu le pasteur les unir à travers le toit de l'église ! 
Puisque j'aborde ce sujet, j'ajouterai que, quelques jours avant mon mariage, je fus envahie d'une telle crainte de ce sombre mystère que, rassemblant tout mon courage, j'allai voir ma mère pour l'implorer, le coeur battant jusqu'à m'étouffer, de me dire "ce que signifiait être mariée". Son beau visage prit aussitôt cet air glacial de désapprobation que je redoutais le plus. "Je n'ai jamais entendu une question aussi ridicule !" déclara-t-elle avec impatience. Et je sentis à quel point elle avait dû me trouver vulgaire. 
La froideur de son expression alla jusqu'au dégoût. Elle se tut pendant un terrible moment; puis elle reprit avec effort : 
"Tu as vu suffisamment de tableaux et de statues dans ta vie. N'as-tu donc pas remarqué que les hommes sont… faits autrement que les femmes ?
-Oui, bredouillai-je d'une voix blanche. 
-Et alors ?"
Je ne répondis rien, par simple incapacité à la suivre, et elle lança sèchement : "Pour l'amour du ciel, ne me pose plus de questions idiotes. Tu ne peux pas être aussi stupide que tu feins de l'être !"
Cet épouvantable moment était terminé, et pour seul résultat je fus accusée de stupidité pour ignorer ce sur quoi on m'avait formellement interdit d'exposer des questions, à quoi on m'avait même interdit de penser ! … Je note cette brève conversation parce que la formation dont elle était la conclusion admirable et logique fit plus que tout pour falsifier et désorienter ma vie entière… Mais, au fond, elle ne fit ni l'un ni l'autre, elle n'a fait que renforcer le fait inévitable qu'on est ce qu'on est, et que l'éducation peut retarder, mais ne peut pas entraver, une évolution personnelle. Cependant, que de tragédies peuvent germer dans ce retard !… 
Edith Wharton. Les chemins parcourus