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dimanche 7 février 2016

C'est à toi que je le dois,

mon moyen mnémotechnique 
le plus poétique
"Juillet comme Cortázar"

samedi 16 janvier 2016

Como Julio

Pouvait-il vraiment s'en étonner, Alberto, alors qu'il m'entend parler dans sa classe depuis trois mois, quand il me répondit Ah oui, vraiment ? quand je lui dis comme une évidence, sans penser que cela pouvait lui faire l'effet d'une révélation, Je n'ai jamais été capable de rouler les r, après qu'il ait tenté en vain de me faire prononcer correctement le mot chien qui, en espagnol, en comporte deux ?
Je ne lui ai pas dit mais mon vrai maître
y compris pour la prononciation
 c'est Cortázar. 


jeudi 30 juillet 2015

Au hasard Cortázar 

Julio Cortázar est né "accidentellement", ainsi que le précisent toutes les notices biographiques le concernant, à Bruxelles, dans la commune d'Ixelles. Quinze ans plus tard, c'est là que naquit également Audrey Hepburn (le même jour mais trente-cinq ans avant que ma soeur aînée) mais aussi, six ans après elle : ma mère qui, trente-cinq ans plus tard me fit naître d'une manière que d'éventuels biographes pourraient qualifier d'"accidentelle" en Nouvelle Calédonie, moi qui, à quarante ans, suis allée habiter à St Gilles.

jeudi 2 juillet 2015

L'anniversaire du reste de la vie

Sa voiture s'appelait George (1), sa caravane Rocinante (2), leur combi Wolkswagen Fafner (3), quant à moi, au volant de la Fourgonnette, imprégnée de leurs récits et impressions de voyages, le coude à la fenêtre, traversant le paysage sec et chaud de l'île, sur fond de parfaite bande son, je ne pensais plus du tout à ma destination. 
C'est au retour que j'ai vraiment réalisé. 
Cette incursion si exceptionnelle dans le monde hypermarché et climatisé où, descendant de la voiture surchauffée, j'avais introduit une pièce d'un euro dans la fente du caddie ergonomique et facile à manoeuvrer dans lequel j'avais déposé quelques articles que les doigts manucurés de la jeune caissière avaient à peine effleurés m'a fait me souvenir du temps où les charriots lourds et métalliques étaient éparpillés sur tout le parking, qu'un employé était payé pour les rassembler en longues très longues et bruyantes files, où les caissières apprenaient par coeur le clavier caché sur lequel elles tapaient les codes et les prix des articles étiquetés, m'a fait me souvenir que j'avais bien connu le vingtième siècle. 
C'est au retour que j'ai vraiment réalisé que, à un jour près, cela faisait dix ans que j'avais quitté ma vie d'avant, cette vie d'avant l'île, d'avant Lisbonne, d'avant Bruxelles, d'avant Tokyo, quand j'avais dans la poche une clé de voiture, un jeton de caddie, une liste de courses, à mon chevet un réveil à heure fixe, à mon doigt une alliance. 
Dix ans qui, je le mesure maintenant, m'ont changée bien davantage que les trente-cinq précédents. 

(1)

Un été, alors que nous lisions tous les premiers volumes que Mme Karénine consacrait à la vie palpitante de George Sand, nous avions une grande voiture spectaculaire qui démarrait toujours avec brio, pour tomber en panne dès la première montée, et nous la baptisâmes "Alfred de Musset", tandis que la petite mais infatigable machine qui remplaça "Alfred" fut naturellement nommée "George". Mais c'était le temps où les cartes routières contenaient des indications de pentes soigneusement racées comme des feuilles de température, et même "George" renâclait parfois devant l'état des routes autour de Lenox; je me souviens en particulier d'une nuit d'été où Henry James, Walter Berry, mon mari et moi restâmes assis au bord du chemin presque jusqu'à l'aube pendant que notre chauffeur essayait de persuader "George" de nous ramener au Mount.
Edith Wharton. Les chemins parcourus.


(2)
J'ai pensé que je pourrais écrire un peu en route, peut-être des essais, probablement des notes et sûrement des lettres. J'ai pris du papier, du papier carbone, une machine à écrire, des crayons, des carnets. Non seulement cela mais aussi des dictionnaires et une encyclopédie abrégée et une douzaine de livres de référence plus gros. Je crois que notre capacité à nous mentir à nous-même est sans limite. Je savais très bien que je ne prends que rarement des notes et que, si je le fais, ou je les perds ou je ne peux pas les relire. Je savais aussi, après trente ans de pratique que je ne peux pas écrire à chaud. Il faut que cela fermente. Je dois faire ce qu'un ami appelle "tourner en rond". Et, en dépit de cette connaissance de moi-même, j'ai équipé Rocinante avec le matériel suffisant pour écrire dix volumes. Qui incluait également 60 kilos de ces livres que je n'arrivais pas à lire… et je ne serais pas capable de le faire en voyage, évidemment.
Le livre de John Steinbeck, Travels with Charley a été traduit en espagnol par José Manuel Álvarez Flórez. C'est cette version que je traduis librement. 



(3)
"Un jour de mai 1982, Julio Cortázar et Carol Dunlop prennent l'autoroute du Sud en direction de Marseille. C'est le début d'une aventure et d'un jeu merveilleux, à la limite de la légalité, qui se déroulent pendant trente-deux jours sur l'A6. Les protagonistes sont l'écrivain, sa compagne et un vieux Combi Volkswagen, rebaptisé pour l'occasion Fafner, comme le dragon légendaire de Wagner. 



jeudi 5 mars 2015

La vie des pages (20)

Pour arriver au tome VII de Proust, certains sacrifices sont nécessaires et l'un d'entre eux est de ne pas perdre de temps à cuisiner. De plus, ce qui serait agréable à deux semble infernal seul. C'est presque comme se masturber. Cuire un beefsteak et se le manger après, quelle horreur !
(traduction libre d'un extrait d'une lettre adressée aux Jonquières par Julio Cortázar)

Avant de partir, je notai l'emplacement de la tombe de Cortázar au cimetière Montparnasse comme je l'aurais fait de son adresse. 

mardi 28 octobre 2014

Tuesday self portrait

Morelli essayait quelque part de justifier ses incohérences narratives, soutenant que la vie des autres, telle qu'elle nous apparaît dans ce qu'on appelle la réalité, n'est pas du cinéma mais de la photographie, c'est-à-dire que nous ne pouvons appréhender l'action que fragmentairement, par recoupements éléatiques. Il n'y a rien d'autre que les moments que nous passons avec cet être dont nous croyons comprendre la vie, ou quand on nous parle de lui, ou quand il nous raconte ce qui lui est arrivé ou qu'il prévoit devant nous ce qu'il a l'intention de faire. A la fin il reste un album de photographies, des instants figés; jamais le devenir se réalisant devant nous, le passage de l'hier à l'aujourd'hui, le premier coup d'épingle de l'oubli dans le souvenir. C'est pourquoi il n'y avait rien d'étrange à ce qu'il nous parlât de ses personnages sous la forme la plus spasmodique qui soit; donner de la cohérence à une série de photographies pour qu'elles deviennent du cinéma signifiait remplir de littérature de présomptions, d'hypothèses et d'inventions les hiatus entre les photographies. Les photographies montraient parfois un dos, une main sur une porte, la fin d'une promenade dans la campagne, la bouche qui s'ouvre pour crier, des chaussures dans une penderie, des personnes traversant le champ-de-Mars, un timbre oblitéré, le parfum Ma Griffe, des choses de ce genre. Morelli pensait que l'expérience vécue que représentaient ces photographies, qu'il essayait de présenter avec toute l'acuité possible, devait mettre le lecteur en condition de s'aventurer, de participer presque au destin de ses personnages. Ce qu'il apprenait d'eux, petit à petit, par l'imagination, se concrétisait immédiatement en acte, sans aucun artifice destiné à l'intégrer à ce qui était déjà écrit ou allait l'être. Les ponts entre une phase et une autre phase de ces vies si imprécises et si peu caractérisées, le lecteur aurait à les deviner ou à les inventer, depuis la manière de se coiffer, si Morelli ne la décrivait pas, jusqu'aux raisons profondes d'une conduite ou d'une inconduite, si elle paraissait insolite ou excentrique. Le livre devait être comme ces dessins que proposent les psychiatres de la Gestalt, et ainsi certains traits induiraient l'observateur à tracer, en les imaginant, les lignes qui achèveraient le visage. Mais parfois les lignes manquantes étaient les plus importantes, les seules qui auraient vraiment compté. La coquetterie et l'insolence de Morelli dans ce domaine étaient sans limites. 
Julio Cortázar. Marelle. 
(En 2011, je lisais déjà Cortázar le mardi : ICI)

jeudi 23 octobre 2014

Loin d'eux (4 : les regrets)

Nous n'avons pas comme seul point commun, Julio Cortázar et moi, d'être nés dans un lieu si éloigné du reste de notre vie. 

ça fait une semaine que, comme juste compensation à nos fatigues bureaucratiques, nous nous sommes lancés dans un voyage à travers la Belgique et la Hollande. Nous sommes déjà passés par mon illustre ville natale, Bruxelles, puis nous sommes passés par Gant et maintenant, nous sommes à Bruges. C'est à dire que, en ce moment, nous assistons à une biennale de poésie à Knokke qui, comme tu le sais, est presque un faubourg de Bruges. Tu te demanderas ce que je peux bien faire à une biennale de poésie, étant donné mon horreur a ce genre de rencontres- et autres raisons plus profondes. Mais il se trouve que, sous prétexte de la biennale, il y a ici 90 tableaux de Dali et c'est une chance -raisons esthétiques mises à part- que je ne voulais pas laisser passer. De sorte que je t'écris à présent pendant qu'un vieux monsieur vaguement turc ulule depuis l'estrade une allocution en ce qu'il croit être du français, pauvre âme ingénue. La salle de ce casino est horriblement peinte par René Magritte (on est en Belgique, quoi !). Ce soir nous retournerons à Bruges et demain, nous irons à Anvers. 
Tout est comme c'est -en général, génial- et en plus, il y a de la bonne bière, de splendides beffrois, halles, chaires de vérité et nous errons nuit et jour à travers les canaux brugeois et gantois. Rien n'est Paris mais c'est bien, la Belgique. (1)

Pas non plus celui de consacrer notre temps aux mêmes choses : l'amour, la lecture, l'écriture. 

Ici, nous avons peu d'amis. Je vis tellement dans mes choses, tellement heureux avec la présence d'Aurora, que nous avons besoin d'une vie de relation intense. Je suis toujours en retard pour mes lectures et mes écritures. Et je vais avoir 43 ans, je suis vieux, très vieux (derrière mon incorrigible visage de jeune garçon). (2) 


Mais celui, également, de vivre à l'étranger et au jour le jour, de redouter parfois la précarité qu'on a choisie...


Il y a un an, j'ai débarqué à Marseille. Il pleuvait et c'était lugubre. Je marchais avec une pianiste brésilienne, par ailleurs à moitié idiote, que je m'étais charitablement chargé de garder jusqu'à Paris. Nous avons marché toute la journée dans Marseille, port admirable qu'il me plairait d'explorer pendant au moins une semaine, comme tu l'as peut-être fait, toi. Ensuite : le train et Paris. Je t'assure qu'il m'est difficile de croire que je suis là depuis un an. Parfois, en route vers le centre en Vespa, une sensation d'irréalité presque angoissante m'assaille : qu'est-ce que c'est, tout ça ? Qu'est-ce que je fais ici ? Pendant un instant, m'envahit la peur de mon état absolu et délibérément précaire, réduit au seul présent, sans la moindre prévision. Peur, lamentation… Et puis je ris et ça me passe. L'avenir, on l'a laissé aux employés de banque et aux messieurs aux plans de vie et aux ambitions. Je crois que mon indifférence totale en matière de publication d'oeuvres nait de cela parce que publier suppose de planifier et d'organiser le futur livre. Ce qui compte, c'est la joie immense de faire le livre, mot après mot, dans le présent absolu. (3)

… mais qui nous est nécessaire, dans laquelle on persiste. 

Je vis vraiment au jour le jour et je ne le regrette pas, contrairement à toi qui, une fois de plus, te répands en lamentations, moi je préfère résister à ma manière et jusqu'à présent, personne ne m'a prouvé que j'avais tort. (4)

Je tente, en revanche, de me garder des regrets, auxquels il cède, lui. Regrets de ce que je n'aurais pas fait, ou pas à temps, de ce que j'aurais trop fait ou pas avec qui il l'aurait fallu. J'essaie de ne rien vivre que, plus tard, j'aurais à me pardonner. 

Je me souviens d'une lettre de Keats, où il dit mélancoliquement : "Je me rends compte que je ne sais rien, que je n'ai rien lu…". Il est peut-être sûr que, finalement, la connaissance engendre la tristesse, moi je crois avoir mis mes jeunes années à profit dans le mesure où me le permettaient mon tempérament, mes capacités intellectuelles et, même, ma santé. Mais maintenant, à la moitié de ma vie, je commence à voir le passé comme une accumulation monstrueuse d'erreurs, de choses-qui-n'auraient-pas-dû-être-faites. Jamais je ne me pardonnerai de ne pas être venu en Europe à vingt ans, et d'avoir attendu presque vingt autres années. Jamais je ne me pardonnerai d'avoir lu tant de livres idiots, d'avoir écrit tant de lettres inutiles, d'avoir empli des douzaines de carnets de vers que je n'ai jamais relus. (5)


J'étais à Babel, quand j'ai ouvert le livre Cortázar de la A a la Z. Chaque page me donnait à voir les lieux, les visages, les  manuscrits dont il est tellement question dans les lettres que je venais de lire et c'était comme feuilleter un album familier, être une intime de l'auteur. 
C'est dans une autre vie, une autre ville, une autre librairie, que j'allais rejoindre parfois celui qui, des années auparavant, m'avait offert Marelle. Nous allions boire un café sur la place, pendant sa pause. Juste à côté du buste de Julio Cortázar
Toutes les citations de Julio Cortázar sont une traduction que je fais librement depuis ses lettres publiées aux éditions Alfaguara sous le titre Cartas a los Jonquières

Comme, dans ce volume, la traduction en espagnol des phrases en français dans le texte, c'est, ici, la version originale qui apparait en notes de bas de pages.

(1) Hace una semana que, como justa compensación a nuestras fatigas burocráticas, nos lanzamos a viajar por Bélgica y Holanda. Ya estuvimos en mi ilustre ciudad natal, Bruselas, pasamos luego por Gante y ahora estamos en Brujas. Es decir, en este momento asistimos a una Bienal de Poesía en Knokke, que como sabes es casi un suburbio de Brujas. Vos dirás qué cuernos tengo yo que hacer en una Bienal de Poesía, étant donné non horreur a ce genre de rencontres -y a otras razones más profundas. Pero ocurre que, so pretexto de la Bienal, hay aquí 90 cuadros de Dalí, y ésa es una oportunidad que -razones estéticas aparte- no quería yo perderme. De modo que ahora te escribo mientras un provecto señor vagamente turco ulula desde el estrado una alocución en algo que él cree francés, pobre alma ingenua. La sala de este casino está pintada horriblemente por René Magritte (on est en Belgique, quoi !). Esta noche volveremos a Brujas, y mañana nos iremos a Anvers. 
(…) Todo es como es -en general estupendo- y además hay buena cerveza, espléndidos beffrois, halles, chaires de vérité y vagamos noche y día por los canales brujenses y gantescos. Nada es París, pero está bien esta Bélgica. 

(2) Aquí tenemos pocos amigos. Yo vivo tan en mis cosas, tan contento con la presencia de Aurora, que nos necesito una vida de relación intensa. Siempre estoy atrasado de lecturas y de escrituras. Y voy a cumplir 43 años, estoy viejo, viejísimo (detrás de mi incorregible cara de chico).

(3) Hace un año desembarqué en Marsella. Llovía y estaba lúgubre. Yo andaba con una pianista brasileña, medio estúpida por lo demás, de cuya custodia me había encargado caritativamente hasta París. Anduvimos todo el día por Marsella, puerto admirable que me gustaría explorar por lo menos una semana, como quizá lo has hecho tú. Después fue el tren, y París. Te aseguro que me cuesta creer que llevo aquí un año. A veces, andando en la Vespa por el centro, me asalta una sensación de irrealidad casi angustiosa. ¿Qué es esto? ¿Qué hago aquí? Por un segundo me invade la angustia de mi estado absoluta y deliberadamente precario, reducido al sólo presente, sin la menor previsión. Miedo, lástima… Y entonces me río y se me pasa. El futuro se lo dejo a los empleados de banco y a los señores con planes de vida y ambiciones. Creo que mi total indiferencia en materia de publicación de obras nace de esto, porque publicar presupone planear y organizar el libro futuro. Lo que cuenta es la enorme alegría de hacer el libro, letra a letra, en el riguroso presente. 

(4) Vivo realmente au jour le jour, y no lo lamento; contrariamente a vos, que una vez más te extendéis en lamentaciones, yo prefiero aguantar a mi manera y hasta hoy nadie me ha probado que me equivoco. 

(5) Me acuerdo de una carta de Keats, en que dice melancólicamente : "Me doy cuenta de que no sé nada, que no he leído nada…". Quizá sea cierto que a la larga el saber engendra tristeza; yo creo haber aprovechado mis años jóvenes en la medida en que me lo permitía mi temperamento, mis recursos intelectuales, incluso mi salud. Pero ahora, a más de la mitad de la vida, empiezo a ver el pasado como una monstruosa acumulación de errores, de cosas-que-no-hubieran-debido-hacerse. Jamás me perdonaré no haber venido a Europa a los veinte años, en vez de esperar casi otros veinte. Jamás me perdonaré haber leído tantos libros tontos, haber escrito tantas cartas inútiles, haber llenado docenas de cuadernos con versos que ni siquiera yo he vuelto a leer. 

jeudi 16 octobre 2014

Loin d'eux (3 : les mots)

En 1956, après avoir toutefois brillamment réussi un examen pour devenir traducteurs permanents à l'Unesco, Julio et Aurora Cortázar, refusent de signer un "pacte avec le diable". Leur travail à l'Unesco leur permettrait de vivre bien mais au prix de leur liberté et de traductions mortellement ennuyeuses.

Mes deux dernières semaines à Genève ont été entachées par l'horrible nécessité de faire des traductions atomiques. Je ne veux pas dire que mes traductions sont entrées en fission et ont explosé avant une petite fumée décorative; il s'agit de documents au sujet de l'utilisation pacifique de l'énergie atomique. Mais si tu crois que cela change quoi que ce soit, tu es d'une triste naïveté. Ce sont des réacteurs de toutes sortes, de ionisation des complexes isobutyliques du paradimenol ftaleinado, et autres beautés du même poil. Naturellement, je me suis trouvé en face du problème : devenir fou ou apprendre un peu à propos de ce que je traduisais et j'ai lâchement choisi la deuxième et très triste solution. A présent, je sais ce qui se passe dans un réacteur (dans la mesure de ce qu'en savent les nobles savants qui se sont réunis à Genève et ont produit ces documents) et je sais, en plus, une partie de tout ce que j'ignore -puisque, dans ce métier,  il est très important de ne pas être ignorant et d'avoir l'exacte mesure des ignorances personnelles. (1) 
Quand la littérature est une "raison de vivre",  il est des textes qui constituent d'autres enjeux de traduction que ceux concernant l'énergie atomique. 

Je continue de traduire Les mémoires d'Hadrien. Et je continue de découvrir les différences secrètes qui existent entre les langues et qui se répercutent sur le plan formel. Traduire n'est pas chercher des équivalences. Ou, pour le dire mieux, la traduction trahit le plus fidèle, oh paradoxe ! Je m'explique : si je lis en français qu'Hadrien est tombé amoureux d'un jeune soldat et qu'il a eu des difficultés parce que ce soldat plaisait aussi à Trajan, cela n'évoque pas le moindre scandale. A peine je le traduis en espagnol (dans un jeu parfait d'équivalences), que le passage se teinte d'une grossièreté, d'une rudesse et d'un ton nettement scandaleux. C'est que, en réalité, il ne s'agit pas de la même chose. Une mentalité française imagine un Hadrien et une mentalité espagnole un autre. Cela ne vient pas de l'écho particulier des mots dans chacune des langues mais de l'écho des sentiments. L'amour pour un français n'est pas le même que pour un hispanophone. (2)
Malgré tout -contrairement à Milan Kundera, par exemple, qui fut nationalisé par François Mitterrand en même temps que lui en 1981- et alors qu'il parle parfaitement français, Julio Cortázar ne renonça jamais à écrire en espagnol. 

Avant tout : je dois t'avoir dit une énorme ânerie à propos des langues et ta réplique quasi indignée me donne la mesure de ton alarme. Ecoute, je n'ai pas la moindre intention de changer de langue, à la Conrad. D'abord parce que Conrad est un phénomène isolé et réellement étonnant. Et ensuite parce que rien ne me parait plus délicieux qu'écrire en espagnol. Et je ne peux ni ne veux avoir la vie en France des orangs-outangs puants qui déshonorent l'Argentine et qui, après quatre ans en France ne se font pas comprendre par notre saint concierge Frédéric qui est un ange venu du ciel. Ni faire comme Serrano Plaja et les exilés espagnols, se rejoignant aux Deux Magots pour emmerder les Gachupines* et qui ont besoin d'un interprète pour demander un citron pressé. Le plus logique : le français sera ma langue diurne, qui va avoir rapidement un impact sur l'espagnol, qui sera ma langue nocturne, la région des rêves. Bien que tu saches que les rêves se fabriquent dans la veille… (3)
*Espagnols établis au Mexique ou au Guatemala (ndlt)

Depuis le jour où, trois semaines après le début de mon apprentissage de cette langue, j'avais remercié le marchand de jouets qui sonnait à ma porte en lui expliquant en japonais que je n'avais pas de fruits (kudamono 果物) alors que je voulais bien sûr lui préciser qu'il n'y avait aucun enfant (kodomo 子供) dans cette maison, je suis très indulgente envers ceux qui commettent des erreurs dans une langue qui n'est pas la leur.  
Ainsi, j'ai souri rêveusement au garçon qui me demandait la direction de la "rue de l'amour" avant que je finisse par réaliser qu'il cherchait la "rue de Namur". 
J'aurais pu montrer par où il devait aller à l'homme qui m'interrogeait sur la localisation du "centre ville" si je n'avais pas compris qu'il voulait se rendre au "centre de vie", que je ne connaissais pas, lui. 
Dans ma propre langue, j'ai bien insisté : "surtout pas de viande" mais la serveuse néerlandophone m'apporta un sandwich généreusement garni de "pain de viande". 

Si vous pensez que, parce que je publie des traductions de Rosa Montero, de Ray Loriga, de Geoff Dyer, que, parce que j'invente un petit feuilleton Cortázarien, je sais parler espagnol, vous êtes "d'une triste naïveté" ! (4)
Je : bredouille quelques mots, commence des phrases que mes interlocuteurs ont l'amabilité d'achever, souris beaucoup. Et la majorité du temps je : reste chez moi.

Toutes les citations de Julio Cortázar sont une traduction que je fais librement depuis ses lettres publiées aux éditions Alfaguara sous le titre Cartas a los Jonquières
Comme, dans ce volume, la traduction en espagnol des phrases en français dans le texte, c'est, ici, la version originale qui apparait en notes de bas de pages. 

(1) Mis dos últimas semanas en Ginebra se vieron empañadas por la horrenda necesidad de hacer traducciones atómicas. No quiero decir que mis traducciones entren en fisión y exploten previo un humito decorativo; se trataba de documentos acerca de la utilización pacífica de la energía atómica. Pero si crees que esto cambia algo las cosas, incurres en triste ingenuidad. Se trataba de reactores de toda laya, de ionización de los complejos isobutílicos del paradimenol ftaleinado, y otras beldades del mismo pelo. Naturalmente, me encontré frente al problema de volverme loco o de aprender un poco acerca de lo que estaba traduciendo, y opté cobardemente por la segunda y tristísima solución. Ahora sé lo que ocurre dentro de un reactor (en la medida en que lo saben los nobles sabios que se reunieron en Ginebra y produjeron esos documentos) y sé además una parte de todo lo que no sé -pues en este oficio cuenta mucho no ser ingenuo y tener cabal medida de las ignorancias personales.

(2) Sigo traduciendo las memorias de Adriano. Sigo descubriendo las secretas diferencias que hay entre los idiomas, y que trascienden el plano formal. Traducir no es buscar equivalencias. O, mejor dicho, la traducción traiciona cuanto más leal es, oh paradoja. Me explico : si yo leo en francés que Adriano se enamoró de un joven soldado y tuvo dificultades porque a Trajano también le gustaba el soldado, todo eso suena sin el menor escándalo. Apenas lo pongo en español (en un perfecto juego de equivalencias), el pasaje adquiere una grosería, una rudeza, un tono marcadamente escandaloso. Es que en realidad no se trata de la misma cosa. Una mentalidad francesa piensa un Adriano, y una mentalidad española piensa otro. No se trata ya de la resonancia especial de las palabras en cada idioma, sino de la resonancia de los sentimientos. El amor para un francés no es lo mismo que para un hispanohablante. 

(3) 
Ante todo debo haberte dicho una enorme burrada acerca de los idiomas, pues tu casi indignada réplica me da la medida de tu alarma. Oye, no tengo la menor intención de cambiar de idioma, a lo Conrad. Primero, porque Conrad es un fenómeno aislado y realmente asombroso. Y luego porque nada me parece más sabroso que escribir en español. Yo no puedo ni quiero hacer en Francia la vida de los pestilentes orangutanes que deshonran el pabellón argentino, y que después de cuatro años en Francia no se hacen entender por nuestro santo concierge Frédéric, que es un ángel des-cielado. Ni lo que hacen Serrano Plaja y los españoles exilados, juntándose en Les Deux Magots para putear contra los gachupines, y necesitando de un intérprete para pedir un citron pressé. Lo lógico es que el francés, que será mi idioma diurno, vaya incidiendo rápidamente sobre el español, que será el nocturno, la región del sueño. Bien sabes tú que los sueños se fabrican en la vigilia…

(4)
Mon cher Henry Miller,
vous avez raison pour Plexus, la traduction française en est plate. C'est la tragédie des traductions aujourd'hui. Trop de femmes s'en mêlent qui ne savent pas leur langue ni l'autre et qui bavent comme des limaces.
Blaise Cendrars. Correspondance avec Henry Miller 1934-1979

jeudi 9 octobre 2014

Loin d'eux (2 : les meubles)

Dès l'été 1952, Julio Cortázar trouve de quoi subvenir à ses besoins  et à sa vie libre : 
mon unique ressource était de 15000 francs par demi-journée de travail chez un exportateur de livres. Perspectives : l'Unesco en janvier. Ergo : je pouvais bien lâcher ce seul travail, misérablement payé, et passer la fin de l'année à Buenos Aires. Mais soudainement, (ça fait une semaine), la situation s'est retournée. L'exportateur a doublé mon salaire.(…) Non seulement il a doublé mon salaire mais il m'a aussi fait savoir que, si j'acceptais de rester avec eux, j'aurais, en peu de temps, de quoi vivre tranquille. La raison de cette subite faveur est qu'ils ont besoin d'un hispanophone qui a une expérience dans les livres (et tu vois que je tombe bien) et ils savent que j'ai été à la Chambre du Livre et que je peux travailler bien pour eux. L'Unesco cesse donc d'être intéressant. Ici, je travaille seulement le matin et un soir par semaine. Il me reste donc du temps pour vivre comme je veux, c'est à dire dans une fainéantise scandaleuse : des lectures, des tableaux et du vin blanc. L'Unesco signifie l'esclavage tout le jour et, même si c'est sûr qu'ils payent bien, ça ne sert à rien. (1) 
C'est fin 53 qu'il se marie avec Aurora, une jeune femme qui a, comme lui, un goût prononcé pour les fromages français, les virées en vespa dans le centre de Paris, les heures passées au Louvre et la lecture, bien sûr la lecture :
Il y a deux jours, samedi 22, à la Mairie du 13ème, un maire à la poitrine décorée de la bande tricolore et aux cheveux en brosse, très français et très sympathique nous a mariés. Nous aussi, nous lui avons été sympathiques. Lipa Burd et sa femme Esther Herschkovich ont été nos témoins et, tous les quatre, nous sommes allés célébrer la noce dans un restaurant chinois de la rue Monsieur Le Prince, où, entre autres barbaries indescriptibles, nous avons succombé à l'immortalité dorée d'un poulet à l'ananas qui était vraiment Mallarmé. (2) 
Puis, en 54, de retour à Paris après quelques mois passés en Italie, ils emménagent tous deux dans un appartement qui leur ressemble, qui leur permet de s'adonner à leur vie légère mais centrée sur leurs essentiels : la lecture, l'écriture :   
Mon cher Eduardo : 

(…) je t’écris aujourd’hui samedi 10, une soirée grise, un maté amer, Aurora qui lit Le canard Enchainé vautrée dans un fauteuil (parce que nous avons 2 fauteuils, je tiens à te le faire remarquer*). Nous nous sentons vraiment at home dans ces deux grandes pièces sur la charmante rue Mazarine. Nous avons 2 fenêtres au second étage, et à part un jeune zazou qui s’exerce au trombone près d’ici, et l’une ou l’autre engueulade* automobile, nous jouissons du silence et de la tranquillité. Face à nos fenêtres, l’Hôtel de Belgique* dresse son sinistre squelette, peut-être pour me rappeler mes origines. A quelques mètres, il y a la maison où mon cher Robert Desnos a vécu 10 ans. Et il se murmure que la nôtre fut celle du cardinal Mazarin lui-même, mon homonyme. Dans une pièce, nous avons la chambre. Il y a un grand lavabo et j’ai fabriqué à Aurora une cuisine d’urgence, même si, trois fois par semaine, nous pouvons cuisiner où il se doit. En fait, ce n’est pas un problème puisque nous déjeunons dehors, et le soir, notre réchaud à alcool suffit pour faire du café et des œufs à la coque. Le quartier est merveilleux parce qu’il y a le marché de la rue de Buci où tout coûte moins cher. Quant à la seconde pièce, c’est notre « vis comme tu veux », c’est à dire que nous y avons les livres, la radio, une paire de fauteuils et l’ambiance que nous aimons. En plus, c’est une grande joie de ne pas voir le lit quand on lit ou qu'on écrit. Au bout de près d’un an à vivre dans des pièces uniques en Italie, le fait de « passer d’une ambiance à l’autre » nous enchante. (3)
(* en français dans le texte)

J'ai tiré de la rue mon fauteuil et ma table basse. Ils y retourneront un jour. 
Aucun meuble ne m'appartient, ni ici, ni ailleurs et y penser me rend toujours aussi légère. 
J'ai vécu loin de mes meubles mais je préfère maintenant : sans. 
Plutôt que de me soucier d'ameublement, de rénovation, de décoration, j'habite dans des appartements en ville par procuration : je me sens chez moi dans des livres qui, souvent eux non plus, ne sont pas à moi. 
Toutes les citations de Julio Cortázar sont une traduction que je fais librement depuis ses lettres publiées aux éditions Alfaguara sous le titre Cartas a los Jonquières
Comme, dans ce volume, la traduction en espagnol des phrases en français dans le texte, c'est, ici, la version originale qui apparait en notes de bas de pages. 

(1) mi único recurso eran 15.000 francos por media día de trabajo chez un exportador de libros. Perspectivas : Unesco en enero. Ergo, bien podía yo largar ese solo trabajo, miserablemente remunerado, y pasar mi tiempo hasta fin de año en B.A. Mas he aquí que repentinamente (hace una semana) las cosas dieron un vuelco. El exportador me dobló el sueldo. (…) No sólo me dobló el sueldo sino que me hizo saber que si acepto quedarme con ellos, tendré en poco tiempo lo suficiente para vivir tranquilo. La causa de este súbito favor es que necesitan un hispanohablante con experiencia en libros (y ves que caigo justo), y saben que he estado en la Cámara del Libro y que puedo trabajar bien para ellos. Unesco deja pues de ser interesante. Aquí trabajo solamente la mañana, y una tarde por semana. Me queda pues tiempo sobrado para vivir como yo quiero, es decir en una vagancia escandalosa, lecturas, cuadros y vino blanco. Unesco significa la esclavitud el día entero, y si es cierto que te pagan muy bien, no te sirve de mucho. 

(2) Hace dos días, sábado 22, en la Mairie du 13 nos casó un maire condecorado, con banda tricolor al pecho y pelo cepillo, muy francés y muy simpático. Nosotros también le fuimos simpáticos. Tuvimos de testigos a Lipa Burd y a su mujer Esther Herschkovich, y los cuatro nos fuimos a celebrar la boda a un restaurant chino de la rue Monsieur Le Prince, donde entre otras barbaridades indescriptibles sucumbimos bajo la dorada inmortalidad de un pollo al ananás que era verdaderamente Mallarmé. 

Mi querido Eduardo : 
(…) te escribo hoy sábado10, con una tarde gris, mate margo, Aurora que lee Le Canard Enchainé repantigada en un sillón (porque tenemos 2 sillones, je tiens à te le faire remarquer). Nos sentimos realmente at home en estas dos grandes piezas sobre la encantadora rue Mazarine. Tenemos 2 ventanas en el segundo piso, y aparte de un joven zazou que se ejercita en el trombón cerca de aquí, y una que otra engueulade automovilística, gozamos de silencio y paz. Frente a nuestras ventanas alza su tétrica osamenta el Hôtel de Belgique, quizá para recordame mis orígines. A pocos metros está la casa donde vivió 10 años mi querido Robert Desnos. Y hay quien susurra que nuestra casa fue la del mismísimo cárdenal Mazarine, mi tocayo. En una pieza tenemos el dormitorio. Tiene un gran lavabo y yo le he fabricado a Aurora una cocina de emergencia, aunque tres veces por semana podemos cocinar en donde corresponde. En realidad no es problema pues almorzamos fuera, y de noche basta nuestro réchaud a alcohol par hacer café y unos huevos pasados por agua. El barrio es una maravilla pues está el mercado de la rue de Buci donde todo cuesta menos. En cuanto a la segunda pieza es nuestro "vive como quieras", es decir que tenemos los libros, la radio, un par de sillones, y la atmósfera que nos gusta. Además es una gran alegría no ver la cama cuando se está leyendo o escribiendo. Después de casi un año de vivir en piezas solas en Italia, esto de "trasladarse de un ambiente a otro" nos encanta. 

mercredi 1 octobre 2014

Loin d'eux (1 : les amis)

Au début des années 50, Julio Cortázar apprivoise la douleur de l'exil et se soigne grâce aux lettres de ses amis : 
Mon cher Eduardo : 
Ce soir, en rangeant mes livres qui viennent d'arriver, je suis tombé sur une de ces phrases qui, en certaines circonstances, blessent comme les épines. Elle dit plus ou moins : "Ceux qui partent cessent d'être intéressants". 
Je suis ensuite sorti dans la rue et allé au bureau de poste pour voir s'il y avait des lettres. J'ai trouvé celle de toi et María et une de Jorge. Alors, je suis redevenu joyeux. Tu sais, il m'est encore difficile de retrouver l'équilibre. Je ne suis pas bien parti de Buenos Aires; après avoir cru que je le ferais avec peine mais calme, il s'est avéré que je m'en suis allé très peu tranquille, entouré d'ombres, incapable de m'ôter des yeux (au moins comme spectacle) l'image de vous tous sur le bateau et sur le quai. Partir n'est pas rien, il faut se rendre compte qu'il y a une mécanique du chewing gum : tu restes collé et tu tires. 
J'essaie de le dire avec humour mais tu vois ce qu'il en sort. Finalement, si Paris m'a attrapé par les cinq sens, il n'a pas pu me tirer du puits dans lequel je vis. Trier des papiers aujourd'hui, voir des lettres, des visages, des choses partagées, m'a rendu triste; chaque livre coïncide avec un moment, une maison, une voix, une controverse. La seule contemplation d'une enveloppe ou l'odeur du papier me ramènent à coups de fouet à Buenos Aires. Je ne suis pas triste d'être à Paris. C'est bien et maintenant je sais que c'est nécessaire d'être ici. Mais le chewing gum, tu sais. (1)
mais aussi, grâce à la lecture en bord de Seine sur les marches du quai de l'île St Louis -Je lis des romans comme un fou-(2) et la compagnie de Louis Aragon : 
J'ai commencé à me permettre le luxe d'un spécialiste, à savoir : consacrer des soirées entières à l'exploration de zones marginales (dans le sens Guide Bleu) de Paris. Par exemple, après avoir lu Le Paysan de Paris de Aragon*, je me suis occupé à connaître les Buttes-Chaumont, qui sont un endroit fascinant, avec leurs airs 1900 (optimiste, "progressiste", le-monde-va-très-bien, les rois visitent les expositions, la belle Otero, etc) (3)
*Quelques garçons en casquette sortent des Buttes et s'éloignent sans chanter. Nous entrons dans le Parc avec le sentiment de la conquête et la véritable ivresse de la disponibilité d'esprit. 
Louis Aragon. Le paysan de Paris

Et puis, finalement, grâce à la magie de Paris, qui peut-être guérit de tout, qui me guérissait, moi aussi : 
Ne crois pas que je sois triste, Paris est si beau ! Ici, la tristesse devient une activité esthétique. Ainsi : il m'arrive d'être triste mais j'apprends à déposer cette mélancolie dans toutes les belles choses qui m'entourent. Je voudrais pouvoir te montrer, par exemple, un soir sur le Pont du Carroussel. (…)
Alors, en moins d'une minute, il s'est passé un miracle, la folie absolue. Les réverbères se sont allumés d'un coup et la pierre des parapets, je ne sais par quel mélange d'air et de lumière, est devenue intensément rose. Nous, on regardait, muets. Ensuite, nous avons vu que la proue de la Cité et les tours lointaines sont passées instantanément au violet profond et que, en même temps, la rivière était verte, d'un vert empli d'or. J'ai fermé les yeux, désespéré de comprendre que cela n'allait pas durer, que cette chose vénitienne allait se dégrader aussitôt, se perdre… Mais ça a duré, deux ou trois minutes, le temps de voir monter les premières étoiles. Nous sommes partis de là sans pouvoir parler, trop heureux pour pouvoir dire que nous l'étions. (4)

Paris ne me manque pas (mes amis : si), je peux le (re)vivre en livre(s) -car, moi aussi, j'ai lu Aragon- et s'il m'arrive d'éprouver le mal du pays, je ne sais pas exactement duquel il s'agit. 

Il a été question l'autre jour de garçons, jeunes et fraîchement orphelins, qui commençaient un tour du monde avec cet argent qui ne consolait de rien, qui le commençaient sur des îles -Majorque, les Canaries- et, j'ai pensé Moi, un tour du monde ? ou sur une île ? jamais je ne l'aurais fait ! avant de me souvenir que, moi jeune comme eux, je ne serais effectivement pas partie, j'aurais acheté un appartement à Paris. Enfin, pas vraiment à Paris : sur l'île St Louis ! 

Toutes les citations de Julio Cortázar sont une traduction que je fais librement depuis ses lettres publiées aux éditions Alfaguara sous le titre Cartas a los Jonquières
Comme, dans ce volume, la traduction en espagnol des phrases en français dans le texte, c'est, ici, la version originale qui apparait en notes de bas de pages. 

(1) Mi querido Eduardo : 
Esta tarde, arreglando mis libros que acaban de llegarme, di con una frase de las que, en ciertas circunstancias, duelen como espinas. Más o menos dice : "Los que se van dejan de ser interesantes". (…) Después salí à la calle, (…) entrando en el Correo para ver si había cartas. Hallé la tuya y de María, y una de Jorge. Entonces, (…) recobré la alegría. Sabes, me cuesta todavía recobrar el equilibrio. No me fui bien de Buenos Aires; después de haber creído que saldría de allí con pena pero sereno, ocurrió que me fui muy poco tranquilo, rodeado de sombras, incapaz de quitarme de los ojos (al menos como espectáculo) la imagen de todos ustedes en el barco y en el muelle. Irse no es nada, la cosa es darse cuenta que hay una mecánica de chicle, que te has quedado adherido y te vas estirando. 
Trato de dirlo con humor, pero ya ves lo que sale. En fin, si París me tragó ya los cinco sentidos, no pudo aún sacarme del pozo personal en que vivo. Ordenar papeles, hoy, ver asomar letras, rostros, cosas compartidas, me ha dejado triste; cada libro coincide con un tiempo, una casa, una voz, una polémica. La sola contemplación de un sobre, o el olor del papel, me devuelven a latigazos a Buenos Aires. No estoy triste de estar en París. Está bien, y ahora sé que es necesario que esté aquí. Pero el chicle, sabes. 

(2) Leo novelas como loco

(3) Empiezo a permitirme lujos de especialista, a saber que dedico tardes enteras a la exploración de zonas marginales (en el sentido Guide Bleu) de París. Por ejemplo, después de leer Le Paysan de Paris de Aragon, me dediqué a conocer las Butte-Chaumont, que son un sitio fascinante, con su aire 1900 (optimista, "progresista", el-mundo-va-muy-bien, los reyes visitan las exposiciones, la bella Otero, etc).

(4) No creas que estoy triste, París es tan hermoso ! Aquí hasta la tristeza se vuelve una actividad estética. De modo que tal vez esté triste, pero estoy aprendiendo a depositar esa melancolía en tanta cosa bella que me rodea. Quisiera poder mostrarte, por ejemplo, un atardecer en el Pont du Carroussel. (…) Entonces, en menos de un minuto, ocurrió el milagro, la locura absoluta. Los faroles de gas se encendieron de golpe, y la piedra de los pretiles, yo no sé por qué mezcla de aire y luz, se puso intensamente rosa. Nosotros la mirábamos, mudos. Entonces vimos que la proa de la Cité y las torres lejanas habían pasado instantáneamente a un violeta profundo, y a la vez el río estaba verde, un verde lleno de oro. Yo cerré los ojos, desesperado al comprender que eso no podía durar, que esa cosa veneciana iba a degradar instantáneamente, a perderse… Pero duró, dos o tres minutos, el tiempo de ver subir las primeras estrellas. Nos fuimos de allí sin poder hablar, demasiado felices par decir que lo éramos. 

dimanche 7 septembre 2014

GO

Tout était prévu pour faire de ce voyage quelque chose comme l'intervalle nécessaire entre la fin d'un livre et le moment où l'on coupe les pages d'un nouveau. Un no man's land où nous soignons nos blessures et où nous refaisons provision d'hydrates de carbone, de graisses et de réserves morales pour un nouveau plongeon dans le calendrier.
Julio Cortázar. Les gagnants.
Tout fut décidé, réservé en quelques instants, il y a longtemps.
Horaires, hôtel… tout fut oublié, immédiatement.
Mais depuis tout ce temps
et jusqu'à maintenant
la seule évocation de ce voyage nous servit de talisman. 

mardi 26 août 2014

Tuesday self portrait

                                 
Au fond, ce que tu reproches aux romans c'est de te mener par le bout du nez, ou plutôt de produire un effet sur le lecteur qui va du dehors vers le dedans, au contraire de la poésie. Mais alors pourquoi la part de fabrication, de truc, chez Picasso ou chez Alban Berg, ne te gêne-t-elle pas ?
-C'est que je ne me rends pas compte. Si j'étais peintre ou musicien, je crois que je réagirais avec la même violence. Mais ce n'est pas cela uniquement, ce qui me désole c'est la pauvreté des moyens littéraires, leur répétition à l'infini. Vous me direz que dans les arts, il n'y a pas de progrès, eh bien je le regrette. Quand tu compares un même thème traité par un auteur ancien et par un auteur moderne, tu te rends compte qu'il n'y a pour ainsi dire pas de différence, du moins pour la partie rhétorique. Ce que nous pouvons dire tout au plus c'est que nous sommes de nos jours, plus pervers, mieux informés et que nous avons un répertoire beaucoup plus ample; mais les béquilles sont toujours les mêmes, les femmes pâlissent et rougissent (ce qui n'arrive à peu près jamais dans la réalité; moi, parfois, je deviens un peu verte et toi, rouge vif) et les hommes agissent, pensent et répondent selon une espèce de code universel qui peut aussi bien s'appliquer à un roman hindou qu'à un best-seller nord-américain. 
Julio Cortázar. Les gagnants. 


lundi 5 août 2013

"Pour ma part, non seulement je n'ai pas d'actions mais je n'en commets presque pas. Je vis d'inaction. Et cela ne paie pas beaucoup."*

*Julio Cortàzar. Les gagnants.


Ce dîner avec un homme d'affaires. Il rêve de gagner de l'argent, de travailler à outrance, parce qu'il ne sait que faire de son loisir et, si par nécessité il lui en venait un peu, de l'employer à faire un grand voyage. Moi, je rêve de ne pas gagner d'argent, de ne pas voyager, et d'avoir beaucoup de loisir.
Henry de Montherlant. Textes sous une occupation.

mercredi 17 juillet 2013

En attendant...

En attendant, je réserve des places pour des concerts auxquels je n'assisterai pas, je visite des expositions de photos.
En attendant, je remets de l'eau à chauffer(1), j'achète du lait de soja dans le supermarché qui ne diffuse que des chansons des années 80 qui donnent envie de danser.

En attendant, je vais lire(2) au mirador,












je chante avec Mendelson (3),
je fais tourner la tête d'un braque de Weimar,
je partage la facture d'électricité du jeune homme qui rit quand je lui dis Boa tarde.


(1)Junichirô Tanizaki aimait la pénombre que développe le thé dans son monde chaud et liquide.
Et les couleurs que la petite feuille roulée déploie en filaments dans l'eau avant de s'y mêler. Et le déchet rougeâtre et à certains égards automnal qui vient peu à peu gésir au fond du bol de porcelaine.
Pascal Quignard. Les ombres errantes

(2)-Avez-vous les dernières affiches de Air-Argentine ?
-Peut-être, je ne sais plus. 
-Ils recommandent leurs avions en disant que nous nous y sentirons comme chez nous. Je ne conçois rien de plus horrible que de monter dans un avion et d'avoir l'impression que je suis encore dans ma maison.
-On doit y servir du maté avec des côtelettes et des spaghetti, au son plaintif des bandonéons. 
-Toutes choses parfaites à Buenos Aires et tant qu'on a la possibilité de les éviter. 
Julio Cortàzar. Les gagnants

(3)"Nous on marche dans la lumière, nous on a besoin de rien d'autre que nous deux"

jeudi 21 mars 2013

Mémoires d'une vie rangée

ça l'étonne toujours de se surprendre penché sur les petites choses, tellement attaché aux détails. Il se rappelle les vieilles cravates qu'il a jetées il y a dix ans, la couleur d'un timbre du Congo belge, orgueil d'une enfance philateliste. Comme si au fond de sa mémoire il savait exactement le nombre de cigarettes qu'il a fumées dans sa vie, le goût de chacune d'elles, le moment où il les a allumées, l'endroit où il a jeté leur mégot. 
Julio Cortàzar. Les armes secrètes.