mon moyen mnémotechnique
le plus poétique
"Juillet comme Cortázar"
Julio Cortázar est né "accidentellement", ainsi que le précisent toutes les notices biographiques le concernant, à Bruxelles, dans la commune d'Ixelles. Quinze ans plus tard, c'est là que naquit également Audrey Hepburn (le même jour mais trente-cinq ans avant que ma soeur aînée) mais aussi, six ans après elle : ma mère qui, trente-cinq ans plus tard me fit naître d'une manière que d'éventuels biographes pourraient qualifier d'"accidentelle" en Nouvelle Calédonie, moi qui, à quarante ans, suis allée habiter à St Gilles.
(traduction libre d'un extrait d'une lettre adressée aux Jonquières par Julio Cortázar)Pour arriver au tome VII de Proust, certains sacrifices sont nécessaires et l'un d'entre eux est de ne pas perdre de temps à cuisiner. De plus, ce qui serait agréable à deux semble infernal seul. C'est presque comme se masturber. Cuire un beefsteak et se le manger après, quelle horreur !
Morelli essayait quelque part de justifier ses incohérences narratives, soutenant que la vie des autres, telle qu'elle nous apparaît dans ce qu'on appelle la réalité, n'est pas du cinéma mais de la photographie, c'est-à-dire que nous ne pouvons appréhender l'action que fragmentairement, par recoupements éléatiques. Il n'y a rien d'autre que les moments que nous passons avec cet être dont nous croyons comprendre la vie, ou quand on nous parle de lui, ou quand il nous raconte ce qui lui est arrivé ou qu'il prévoit devant nous ce qu'il a l'intention de faire. A la fin il reste un album de photographies, des instants figés; jamais le devenir se réalisant devant nous, le passage de l'hier à l'aujourd'hui, le premier coup d'épingle de l'oubli dans le souvenir. C'est pourquoi il n'y avait rien d'étrange à ce qu'il nous parlât de ses personnages sous la forme la plus spasmodique qui soit; donner de la cohérence à une série de photographies pour qu'elles deviennent du cinéma signifiait remplir de littérature de présomptions, d'hypothèses et d'inventions les hiatus entre les photographies. Les photographies montraient parfois un dos, une main sur une porte, la fin d'une promenade dans la campagne, la bouche qui s'ouvre pour crier, des chaussures dans une penderie, des personnes traversant le champ-de-Mars, un timbre oblitéré, le parfum Ma Griffe, des choses de ce genre. Morelli pensait que l'expérience vécue que représentaient ces photographies, qu'il essayait de présenter avec toute l'acuité possible, devait mettre le lecteur en condition de s'aventurer, de participer presque au destin de ses personnages. Ce qu'il apprenait d'eux, petit à petit, par l'imagination, se concrétisait immédiatement en acte, sans aucun artifice destiné à l'intégrer à ce qui était déjà écrit ou allait l'être. Les ponts entre une phase et une autre phase de ces vies si imprécises et si peu caractérisées, le lecteur aurait à les deviner ou à les inventer, depuis la manière de se coiffer, si Morelli ne la décrivait pas, jusqu'aux raisons profondes d'une conduite ou d'une inconduite, si elle paraissait insolite ou excentrique. Le livre devait être comme ces dessins que proposent les psychiatres de la Gestalt, et ainsi certains traits induiraient l'observateur à tracer, en les imaginant, les lignes qui achèveraient le visage. Mais parfois les lignes manquantes étaient les plus importantes, les seules qui auraient vraiment compté. La coquetterie et l'insolence de Morelli dans ce domaine étaient sans limites.Julio Cortázar. Marelle.
Mes deux dernières semaines à Genève ont été entachées par l'horrible nécessité de faire des traductions atomiques. Je ne veux pas dire que mes traductions sont entrées en fission et ont explosé avant une petite fumée décorative; il s'agit de documents au sujet de l'utilisation pacifique de l'énergie atomique. Mais si tu crois que cela change quoi que ce soit, tu es d'une triste naïveté. Ce sont des réacteurs de toutes sortes, de ionisation des complexes isobutyliques du paradimenol ftaleinado, et autres beautés du même poil. Naturellement, je me suis trouvé en face du problème : devenir fou ou apprendre un peu à propos de ce que je traduisais et j'ai lâchement choisi la deuxième et très triste solution. A présent, je sais ce qui se passe dans un réacteur (dans la mesure de ce qu'en savent les nobles savants qui se sont réunis à Genève et ont produit ces documents) et je sais, en plus, une partie de tout ce que j'ignore -puisque, dans ce métier, il est très important de ne pas être ignorant et d'avoir l'exacte mesure des ignorances personnelles. (1)
Je continue de traduire Les mémoires d'Hadrien. Et je continue de découvrir les différences secrètes qui existent entre les langues et qui se répercutent sur le plan formel. Traduire n'est pas chercher des équivalences. Ou, pour le dire mieux, la traduction trahit le plus fidèle, oh paradoxe ! Je m'explique : si je lis en français qu'Hadrien est tombé amoureux d'un jeune soldat et qu'il a eu des difficultés parce que ce soldat plaisait aussi à Trajan, cela n'évoque pas le moindre scandale. A peine je le traduis en espagnol (dans un jeu parfait d'équivalences), que le passage se teinte d'une grossièreté, d'une rudesse et d'un ton nettement scandaleux. C'est que, en réalité, il ne s'agit pas de la même chose. Une mentalité française imagine un Hadrien et une mentalité espagnole un autre. Cela ne vient pas de l'écho particulier des mots dans chacune des langues mais de l'écho des sentiments. L'amour pour un français n'est pas le même que pour un hispanophone. (2)
mon unique ressource était de 15000 francs par demi-journée de travail chez un exportateur de livres. Perspectives : l'Unesco en janvier. Ergo : je pouvais bien lâcher ce seul travail, misérablement payé, et passer la fin de l'année à Buenos Aires. Mais soudainement, (ça fait une semaine), la situation s'est retournée. L'exportateur a doublé mon salaire.(…) Non seulement il a doublé mon salaire mais il m'a aussi fait savoir que, si j'acceptais de rester avec eux, j'aurais, en peu de temps, de quoi vivre tranquille. La raison de cette subite faveur est qu'ils ont besoin d'un hispanophone qui a une expérience dans les livres (et tu vois que je tombe bien) et ils savent que j'ai été à la Chambre du Livre et que je peux travailler bien pour eux. L'Unesco cesse donc d'être intéressant. Ici, je travaille seulement le matin et un soir par semaine. Il me reste donc du temps pour vivre comme je veux, c'est à dire dans une fainéantise scandaleuse : des lectures, des tableaux et du vin blanc. L'Unesco signifie l'esclavage tout le jour et, même si c'est sûr qu'ils payent bien, ça ne sert à rien. (1)
Il y a deux jours, samedi 22, à la Mairie du 13ème, un maire à la poitrine décorée de la bande tricolore et aux cheveux en brosse, très français et très sympathique nous a mariés. Nous aussi, nous lui avons été sympathiques. Lipa Burd et sa femme Esther Herschkovich ont été nos témoins et, tous les quatre, nous sommes allés célébrer la noce dans un restaurant chinois de la rue Monsieur Le Prince, où, entre autres barbaries indescriptibles, nous avons succombé à l'immortalité dorée d'un poulet à l'ananas qui était vraiment Mallarmé. (2)
Mon cher Eduardo :
(…) je t’écris aujourd’hui samedi 10, une soirée grise, un maté amer, Aurora qui lit Le canard Enchainé vautrée dans un fauteuil (parce que nous avons 2 fauteuils, je tiens à te le faire remarquer*). Nous nous sentons vraiment at home dans ces deux grandes pièces sur la charmante rue Mazarine. Nous avons 2 fenêtres au second étage, et à part un jeune zazou qui s’exerce au trombone près d’ici, et l’une ou l’autre engueulade* automobile, nous jouissons du silence et de la tranquillité. Face à nos fenêtres, l’Hôtel de Belgique* dresse son sinistre squelette, peut-être pour me rappeler mes origines. A quelques mètres, il y a la maison où mon cher Robert Desnos a vécu 10 ans. Et il se murmure que la nôtre fut celle du cardinal Mazarin lui-même, mon homonyme. Dans une pièce, nous avons la chambre. Il y a un grand lavabo et j’ai fabriqué à Aurora une cuisine d’urgence, même si, trois fois par semaine, nous pouvons cuisiner où il se doit. En fait, ce n’est pas un problème puisque nous déjeunons dehors, et le soir, notre réchaud à alcool suffit pour faire du café et des œufs à la coque. Le quartier est merveilleux parce qu’il y a le marché de la rue de Buci où tout coûte moins cher. Quant à la seconde pièce, c’est notre « vis comme tu veux », c’est à dire que nous y avons les livres, la radio, une paire de fauteuils et l’ambiance que nous aimons. En plus, c’est une grande joie de ne pas voir le lit quand on lit ou qu'on écrit. Au bout de près d’un an à vivre dans des pièces uniques en Italie, le fait de « passer d’une ambiance à l’autre » nous enchante. (3)
Mon cher Eduardo :Ce soir, en rangeant mes livres qui viennent d'arriver, je suis tombé sur une de ces phrases qui, en certaines circonstances, blessent comme les épines. Elle dit plus ou moins : "Ceux qui partent cessent d'être intéressants".Je suis ensuite sorti dans la rue et allé au bureau de poste pour voir s'il y avait des lettres. J'ai trouvé celle de toi et María et une de Jorge. Alors, je suis redevenu joyeux. Tu sais, il m'est encore difficile de retrouver l'équilibre. Je ne suis pas bien parti de Buenos Aires; après avoir cru que je le ferais avec peine mais calme, il s'est avéré que je m'en suis allé très peu tranquille, entouré d'ombres, incapable de m'ôter des yeux (au moins comme spectacle) l'image de vous tous sur le bateau et sur le quai. Partir n'est pas rien, il faut se rendre compte qu'il y a une mécanique du chewing gum : tu restes collé et tu tires.J'essaie de le dire avec humour mais tu vois ce qu'il en sort. Finalement, si Paris m'a attrapé par les cinq sens, il n'a pas pu me tirer du puits dans lequel je vis. Trier des papiers aujourd'hui, voir des lettres, des visages, des choses partagées, m'a rendu triste; chaque livre coïncide avec un moment, une maison, une voix, une controverse. La seule contemplation d'une enveloppe ou l'odeur du papier me ramènent à coups de fouet à Buenos Aires. Je ne suis pas triste d'être à Paris. C'est bien et maintenant je sais que c'est nécessaire d'être ici. Mais le chewing gum, tu sais. (1)
J'ai commencé à me permettre le luxe d'un spécialiste, à savoir : consacrer des soirées entières à l'exploration de zones marginales (dans le sens Guide Bleu) de Paris. Par exemple, après avoir lu Le Paysan de Paris de Aragon*, je me suis occupé à connaître les Buttes-Chaumont, qui sont un endroit fascinant, avec leurs airs 1900 (optimiste, "progressiste", le-monde-va-très-bien, les rois visitent les expositions, la belle Otero, etc) (3)
Ne crois pas que je sois triste, Paris est si beau ! Ici, la tristesse devient une activité esthétique. Ainsi : il m'arrive d'être triste mais j'apprends à déposer cette mélancolie dans toutes les belles choses qui m'entourent. Je voudrais pouvoir te montrer, par exemple, un soir sur le Pont du Carroussel. (…)Alors, en moins d'une minute, il s'est passé un miracle, la folie absolue. Les réverbères se sont allumés d'un coup et la pierre des parapets, je ne sais par quel mélange d'air et de lumière, est devenue intensément rose. Nous, on regardait, muets. Ensuite, nous avons vu que la proue de la Cité et les tours lointaines sont passées instantanément au violet profond et que, en même temps, la rivière était verte, d'un vert empli d'or. J'ai fermé les yeux, désespéré de comprendre que cela n'allait pas durer, que cette chose vénitienne allait se dégrader aussitôt, se perdre… Mais ça a duré, deux ou trois minutes, le temps de voir monter les premières étoiles. Nous sommes partis de là sans pouvoir parler, trop heureux pour pouvoir dire que nous l'étions. (4)
Tout était prévu pour faire de ce voyage quelque chose comme l'intervalle nécessaire entre la fin d'un livre et le moment où l'on coupe les pages d'un nouveau. Un no man's land où nous soignons nos blessures et où nous refaisons provision d'hydrates de carbone, de graisses et de réserves morales pour un nouveau plongeon dans le calendrier.Julio Cortázar. Les gagnants.
Au fond, ce que tu reproches aux romans c'est de te mener par le bout du nez, ou plutôt de produire un effet sur le lecteur qui va du dehors vers le dedans, au contraire de la poésie. Mais alors pourquoi la part de fabrication, de truc, chez Picasso ou chez Alban Berg, ne te gêne-t-elle pas ?-C'est que je ne me rends pas compte. Si j'étais peintre ou musicien, je crois que je réagirais avec la même violence. Mais ce n'est pas cela uniquement, ce qui me désole c'est la pauvreté des moyens littéraires, leur répétition à l'infini. Vous me direz que dans les arts, il n'y a pas de progrès, eh bien je le regrette. Quand tu compares un même thème traité par un auteur ancien et par un auteur moderne, tu te rends compte qu'il n'y a pour ainsi dire pas de différence, du moins pour la partie rhétorique. Ce que nous pouvons dire tout au plus c'est que nous sommes de nos jours, plus pervers, mieux informés et que nous avons un répertoire beaucoup plus ample; mais les béquilles sont toujours les mêmes, les femmes pâlissent et rougissent (ce qui n'arrive à peu près jamais dans la réalité; moi, parfois, je deviens un peu verte et toi, rouge vif) et les hommes agissent, pensent et répondent selon une espèce de code universel qui peut aussi bien s'appliquer à un roman hindou qu'à un best-seller nord-américain.Julio Cortázar. Les gagnants.
Ce dîner avec un homme d'affaires. Il rêve de gagner de l'argent, de travailler à outrance, parce qu'il ne sait que faire de son loisir et, si par nécessité il lui en venait un peu, de l'employer à faire un grand voyage. Moi, je rêve de ne pas gagner d'argent, de ne pas voyager, et d'avoir beaucoup de loisir.Henry de Montherlant. Textes sous une occupation.
ça l'étonne toujours de se surprendre penché sur les petites choses, tellement attaché aux détails. Il se rappelle les vieilles cravates qu'il a jetées il y a dix ans, la couleur d'un timbre du Congo belge, orgueil d'une enfance philateliste. Comme si au fond de sa mémoire il savait exactement le nombre de cigarettes qu'il a fumées dans sa vie, le goût de chacune d'elles, le moment où il les a allumées, l'endroit où il a jeté leur mégot.Julio Cortàzar. Les armes secrètes.