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jeudi 14 juillet 2016

L'anniversaire de l'écriture


Je n'allais pas bien
 pas tous les jours très bien
 il y a dix ans approximativement quand l'écriture est devenue
 quotidienne 
et 
colonne vertébrale.

Les jours où j'en doute
maintenant
 je me dis que tant que j'écris
au moins
je suis 
en vie.  

mercredi 1 juin 2016

Passer aperçue

L'heure était à l'adolescence entre son père et l'enfant. Il lui fallut savoir si, vraiment, c'était quelque chose qui arrivait à tout le monde. A toi aussi, alors ? Ensuite, je ne sais pas bien comment, il fut question de moi, de ce à quoi je ressemblais à cet âge-là.
A quoi je ressemblais ??? A personne. 
Pas seulement à cet âge-là : également à Tokyo, au carrefour de Shibuya. 

jeudi 26 mai 2016

salon ambulant


climatisées
l'été
chauffées
l'hiver
avec vue (é)mouvante sur la ville
les banquettes de la Yamanote ont souvent été une alternative à mon balcon pour 
lire
écrire
dormir
le temps d'un voyage circulaire 
immobile, en somme

chaque fois que les portes s'ouvraient
une histoire pouvait advenir
j'en garde(rai) la nostalgie
chaque fois qu'il s'agit de 
faire un tour 

mercredi 18 mai 2016

demain dans nos mains

Il existe aussi des poupées capables d'articuler le langage des vivants. En 1992, je me rendis à Londres pour connaître ce genre de poupées. Pas seulement les très populaires figures de rockers en cire capables de chanter et de parler, mais aussi quelques automates moins connus ayant la forme d'un devin ou d'un médecin et parlant notre langue. Je trouvais sur une place de marché un automate-médecin. Quand je m'assis en face de lui, il me dit d'une voix mécanique de poser les mains sur la plaque de verre. Le plateau de verre à travers laquelle on voyait sa mécanique complexe et fascinante. Il lut les lignes de mes mains, c'est à dire qu'elles furent déchiffrées comme des lettres. Le médecin fit un signe d'approbation et, d'un geste sûr, prit un morceau de papier. Il rédigea une ordonnance et me la donna. Malheureusement, son écriture était illisible. Une ligne rageusement ondulée courait de gauche à droite. C'est à cela que ressemblait une traduction écrite des lignes de ma main. Je fis comme si je pouvais lire l'écriture, remerciai l'automate-médecin et quittai la place du marché.
Yoko Tawada. Narrateurs sans âmes.

Moi qui ai tant jeté tant de papiers toutes ces dernières années, je m'étonne d'encore en posséder, d'encore avoir des surprises en ouvrant une boîte, d'encore y trouver l'ordonnance rédigée par l'automate-médecin de Londres. Oui, celui-là même qu'a vu Yoko Tawada et qu'elle ait relaté sa consultation me dispense de le faire, je n'en dirais pas davantage. 
A présent encore, j'aimerais pouvoir déchiffrer dans le griffonnage de l'automate un indice, le début d'un remède. Comme lorsqu'à Tokyo, les soirs d'épuisement, j'avais envie de m'approcher d'une des petites tables illuminées et d'abandonner les lignes de mes mains à l'un des devins, lui abandonner tout mon destin, abandonner ma vie. 


samedi 16 avril 2016

Poème de table en version originale (sous-titrée)

A fréquenter les cafés sans parler français, 
j'écris de la poésie minuscule en version originale.

Poema de mesa

Hoy -tostadas con tomate, café- estoy en la pastelería de la calle Blanquerna
escribiendo una redacción -¿Qué sería un mundo sin internet?- para una clase de español 
donde no podré ir. 
Estar en un café a la hora del desayuno trabajando para una clase
me recuerda mucho mi vida en Tokio. 
También allí aprendía una lengua. 
Tres veces a la semana iba al café más cerca de la escuela
para hacer los deberes antes de la clase. 
Una taza de té caliente o un vaso con hielo -aún no bebía café-
sentada en la barra en frente de la calle
estudiaba intentando no mirar demasiado a
los peatones de la avenida de Takadanobaba. 
Allá, en esta epoca me llamaban グウエン さん*.
Diez minutos antes del empiezo, veía a la profesora por la ventana
pasando deprisa  y siempre me sonreía, agitando la mano. 
Ella pensaba -me lo había dicho-
que yo tuviese suerte
que estuviese libre -extranjera, viviendo 
en una gran ciudad sin sentir ningún miedo-
y ella tenía razón : lo estaba. 
Ella habría querido ser yo 
sin embargo
yo como todo el mundo
a veces habría querido no ser yo. 

*pronunciar "Gwen San"


Aujourd'hui -toasts à la tomate, café- je suis à la pâtisserie de la rue Blanquerna
écrivant une rédaction -que serait un monde sans internet ?- pour un cours d'espagnol
où je ne pourrai pas aller.
Être dans un café à l'heure du petit déjeuner, travaillant pour un cours
me rappelle beaucoup ma vie à Tokyo.
Là-bas aussi, j'apprenais une langue.
Trois fois par semaine, j'allais au café le plus proche de l'école
pour faire mes devoirs avant le cours.
Une tasse de thé chaud ou un verre, avec glaçons -je ne buvais pas encore de café-
assise au comptoir face à la rue
j'étudiais, essayant de ne pas trop regarder
les passants de l'avenue de Takadanobaba.
Là-bas, à cette époque, on m'appelait グウエン さん*.
Dix minutes avant le début, je voyais la prof, par la fenêtre,
passant rapidement et elle me souriait toujours, agitant la main.
Elle pensait -elle me l'avait dit-
que j'avais de la chance
que j'étais libre -étrangère vivant
dans une grande ville sans avoir peur-
et elle avait raison : je l'étais.
Elle aurait voulu être moi
cependant que
moi, comme tout le monde,
j'aurais voulu parfois ne pas être moi.

*Prononcer "Gwen San"

mercredi 6 avril 2016

La répétition générale

La mer était proche lorsque nous les avons croisés. Nous en venions, ils y allaient, couple avec chien dont le chien, pendant que nous parlions, continua.
On pourrait croire que les tout petits endroits, que de vivre au bout d'une partie du monde, nous fait croiser souvent les mêmes gens mais non, même pas.
Ainsi, cette scène de nous et eux, avant le jour dont je parle, ne s'était déroulée qu'une fois et sans chien, en septembre 2013, quand j'étais encore sourde et muette en espagnol.
La vie n'est plus la même qu'en ce temps-là.
La mienne, du moins : je compris tout ce qui se dit, on entendit ma voix.
La leur, davantage : en trois mois tout avait changé, soudainement.
La sienne, surtout : de quotidienne, la mer lui était devenue épisodique, ses jours étaient continentaux et citadins. 
Sa nature enthousiaste le fit conclure sur les bienfaits d'une telle expérience mais il avait hâte du déménagement qui le dispenserait du voyage en train, chaque matin, à l'heure où chacun regrette son lit et n'est pas disponible pour autrui et il utilisa les mots avec lesquels, souvent, les provinciaux qualifient l'attitude des heures de pointe des métros. 
Parfaitement bilingue, j'aurais compati tout autant : ce n'est pas la grammaire qui m'aurait aidée à faire comprendre que c'est justement cette heure-là qui me manque, quand les villes se réveillent et s'organisent, que chacun rejoint sa place pour le ballet de la journée dans le décor qui vient d'être nettoyé, cette heure urbaine qui fait croire que chaque jour peut être autre alors qu'il commence comme le précédent. 

jeudi 17 mars 2016

La constance :

Tokyo (Ikebukuro) décembre 2009

Palma (Santa Catalina) mars 2016
La différence : 
la langue. 

Et c'est en espagnol que je lis Barthes qui a écrit sur le Japon : 

El sueño : conocer una lengua extranjera (extraña) y, sin embargo, no comprenderla percibir en ella la diferencia, sin que esta diferencia sea jamás recuperada por la socialización superficial de lenguaje, comunicación o vulgaridad; conocer, refractadas positivamente en una lengua nueva, las imposibilidades de la nuestra; aprender la sistemática de la inconcebible; deshacer nuestro "real" bajo el efecto de otras escenas, de otras sintaxis; descubrir posiciones inauditas del sujeto en la enunciación, trasladar su topología; en una palabra, descender a lo intraducible, sentir su sacudida sin amortiguarla jamás, hasta que en nosotros todo el Occidente se estremezca y se tambaleen los derechos de la lengua paterna, la que nos viene de nuestros padres y que nos convierte, a su vez, en padres y propietarios de una cultura que precisamente la historia transforme en "naturaleza". 
Extrait* de L'Empire des signes de Roland Barthes traduit en espagnol par Adolfo García Ortega
Le rêve : connaître une langue étrangère (étrange) et cependant ne pas la comprendre : percevoir en elle la différence, sans que cette différence soit jamais récupérée par la socialité superficielle du langage, communication ou vulgarité ; connaître, réfractées positivement dans une langue nouvelle, les impossibilités de la nôtre ; apprendre la systématique de l’inconcevable ; défaire notre « réel » sous l’effet d’autres découpages, d’autres syntaxes ; découvrir des positions inouïes du sujet dans l’énonciation, déplacer sa topologie ; en un mot, descendre dans l’intraduisible, en éprouver la secousse sans jamais l’amortir, jusqu’à ce qu’en nous tout l’Occident s’ébranle et que vacillent les droits de la langue paternelle, celle qui nous vient de nos pères et qui nous fait à notre tour, pères et propriétaires d’une culture que précisément l’histoire transforme en « nature ».  

mercredi 9 mars 2016

OPEN SPACE

Il y avait dans l'air un pénible résidu d'hiver et il ne me vint d'autre idée, pour lutter, que d'aller travailler au café. 
C'est une habitude copiée 
Je travaillais, je corrigeais des copies, je déjeunais à la brasserie Paul, rue Grand-Pont. C'était un long corridor, aux murs recouverts de glaces écaillées; les banquettes de moleskine crachaient leur crin; au fond, la salle s'élargissait, des hommes jouaient au billard et au bridge. Les garçons s'habillaient à l'ancienne, en noir, avec des tabliers blancs, et ils étaient tous très vieux; il y avait peu de clients parce qu'on mangeait mal. Le silence, la nonchalance du service, l'antique lumière jaunie me plaisaient. Contre la désolation de la province, il est bon de se ménager ce que nous appelions, d'un mot emprunté au vocabulaire tauromachique, une querencia : un endroit où on se sent à l'abri de tout. 
Simone de Beauvoir. La force de l'âge.
et ancienne, une habitude urbaine que j'ai depuis 
 Tokyo 
  Lisbonne 
  mais qui perdure à Palma
.
Oubliant où j'étais et croyant sur parole son enseigne, 
j'eus tort d'entrer dans ce café.  
A l'intérieur j'y trouvai
tout le contraire d'un bureau. 

mercredi 25 novembre 2015

あん

(1)

Elles ne furent pourtant pas exemptes de journées rudes mais je pense à elles, malgré tout, comme à mes années douces. 
Tokyo, comme aucune autre ville, m'initia aux saisons et à la liberté. 
A la douceur aussi car : de même que la vendeuse de taiyakis de Sugamo (2), ils furent nombreux à me reconnaître, à sourire quand ils me voyaient, à prendre soin de moi, à me faire la vie belle sans que je puisse jamais assez les en remercier. 

Alors, ce soir-là, sortant du cinéma où j'avais vu あん, le dernier film de Naomi Kawase, dont les personnages sont autant les cerisiers, les haricots rouges et les dorayakis (3) que les humains, j'ai regretté -un peu- que, dehors, ce ne soit pas la nuit à Ôtsuka plutôt que rue Blanquerna. 

(1)
Les taiyakis (たい焼き) sont des pâtisseries en forme de poisson (たい : tai signifie dorade) composées de pâte à gaufre fourrée d'une purée sucrée de haricots rouges (餡子 : anko)

(2)



















(3)
Les dorayakis (どら焼き) sont, eux aussi, des pâtisseries fourrées à l'anko mais à la pâte un peu différente et de forme ronde (どら : dora signifie gong)

mercredi 9 septembre 2015

L'IDENTIFICATION (2 : la découverte de l'Amérique)

Sur l'autoroute de Tolede, nous avons vu divers autocars pleins de touristes aux allures d'Américains, appareil photo numérique à la main, et quand nous passions à leur côté, j'exprimais un dédain infini, ce que je faisais sans problème avec les sourcils, vers chaque touriste dont je croisais le regard. Mon regard les accusait de cautionner la guerre, de traiter les gens et les relations entre les gens comme des choses, d'être les moutons d'un empire assassin et spectaculaire, les accusait comme si j'étais un écrivain fuyant un régime répressif au lieu d'être un de ses boursiers les plus frauduleux. 
(…) Je réservais ma plus intense antipathie à ces américains qui essayaient de ne pas détonner, qui se liaient d'amitié avec les espagnols et évitaient la compagnie de leurs compatriotes, qui se refusaient à parler anglais et qui, quand ils parlaient espagnol, exagéraient le zézaiement péninsulaire. Au début, je ne me suis pas rendu compte de la présence  à Madrid de ces américains plus discrets, plus subtils, mais à mesure que je me convertissais en l'un d'eux, j'ai commencé à m'apercevoir de leur abondance; je me félicitais de déjeuner avec Isabel dans un restaurant sans touristes, félicitais de connaitre l'Espagne authentique, que je définissais seulement comme un espace sans américains, quand mon regard croisait celui d'un homme ou d'une femme à une autre table, de vingt ans et quelques ou trente ans et quelques, entouré ou entourée d'espagnols, en retrait du reste du groupe, qui fumait d'un air peu sociable et alors je le savais, on le savait tous les deux, qu'on était taillés sur le même patron. Je suis arrivé à la conclusion que, si on regardait aux alentours avec attention pendant qu'on se promenait dans les quartiers supposément moins touristiques, on pouvait identifier de jeunes américains dont les vies étaient structurées par la volonté de ne pas paraître tels. 
*Saliendo de la estación de Atocha est un roman américain de Ben Lerner que je lis dans sa version espagnole grâce à la traduction de Cruz Rodríguez Juiz. Il existe en français, traduit cette fois par Jakuta Alikavazovic et publié aux éditions de l'olivier

Pour que je me souvienne de cette rencontre alors qu'elle date du milieu des années 80 et qu'elle n'a pas duré plus de trois minutes… Peut-être que certains sont marqués de cette manière-là par leur première rencontre avec un noir mais moi, les noirs… A la limite, j'aurais pu m'étonner que, tout à coup, après notre déménagement, il y en ait moins que d'habitude autour de moi mais me souvenir de la première fois où j'en ai vu, ça non, je ne peux pas*… Mais lui, oui, je me souviens de lui mais davantage grâce à l'exclamation de ma soeur : Je me demande ce qu'il faisait là ! L'intonation de son exclamation… Exactement la même qu'elle aurait pour dire : Mais comment fais-tu pour te souvenir de tout ça ?! ou Evidemment que je ne me souviens pas de ça !!! si elle lisait ces lignes… Et c'est vrai : qu'est-ce qu'il faisait là ? c'est à dire derrière chez nous, sur la petite route où les voitures roulaient trop vite au point d'écraser notre chien mais où personne ne passait jamais à pied sauf nous, quand nous allions attendre le bus, à l'arrêt le plus proche… Et justement, c'était là qu'il allait : à l'arrêt du bus et, comme il y avait deux lignes qui le desservaient, il nous demanda laquelle allait dans la direction de la gare des A. … Le S barré, répondit ma soeur et lui nous fit rire car, en répétant les instructions, il appela le bus le dollar…  Ce qui, en plus de son accent, nous confirma sa nationalité. 
C'est ainsi que j'ai rencontré mon premier Américain. 

Ensuite… Ensuite, je mis longtemps avant d'en revoir. Avant Tokyo, ça ne m'arriva sans doute pas beaucoup, du moins je ne m'en souviens pas. Mais à Tokyo, donc… A Tokyo, je trouvais qu'on les voyait de loin, les Américains… Si je me sentais différente des Asiatiques qui m'entouraient, d'eux presque davantage. Pourtant… pourtant, on me disait parfois Thank you, sur l'air de vouloir me faire plaisir, dans ce qui, finalement, n'était la langue de personne… Pourtant aussi, à New York, plusieurs fois des Américains s'adressèrent à moi pour que je leur indique le chemin. Mais ici non… Enfin, ici aussi… Je veux dire : ici non, on ne me parle anglais mais ici aussi : les Espagnols me demandent leur route, en espagnol… Et l'autre jour, alors que je lui en parlai, dans la cuisine, le garçon me dit que oui… Oui, je pouvais passer pour une Espagnole… Mais à New York alors ?… Mais on peut te prendre aussi pour une Américaine
Conclusion : je peux très bien être n'importe quoi… Je veux dire : n'importe qui. 


*

mercredi 15 juillet 2015

Voyage autour d'une (autre) chambre. 7 : le déjà-vu

La caméra se déplace de l'Ecrivain sur le Professeur (avec son bonnet à pompon et la matière du manteau clairement mise au point) et sur Stalker et revient en arrière pendant que les trois scrutent les environs avec attention, perplexité, appréhension et, dans le cas de l'Ecrivain, l'insinuation d'une gueule de bois. Ce sont les visages -les expressions- des voyageurs n'importe où, depuis l'équipage de Colomb à la recherche des Amériques aux touristes dans un taxi entre l'aéroport et le centre d'une ville inconnue; du moins ceux de l'Ecrivain et du Professeur. Ils tentent de tout assimiler bien qu'ils ne soient pas sûrs que tout ce qu'ils voient diffère de ce qu'ils ont déjà vu ou de là où ils vont cesser d'être. Sincèrement, ils ne sont pas du tout sûrs que ce qu'ils voient mérite d'être vu, une sensation que tous, nous avons eue, en effectuant, hyperattentifs, le trajet universellement sans intérêt et désolé entre l'aéroport et la luxueuse promesse (hôtels, cafétérias) du centre urbain.*

*Le livre de Geoff DyerZona : a book about a film about a journey to a roomun livre à propos du film Stalker de Tarkovski, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Zona. Un libro sobre una película sobre un viaje a una habitación. C'est de l'espagnol que je fais une traduction libre.



Ça avait commencé à Tours. 
6 mois
3 ans
5 ans 
que j'y habitais et que toujours
au regard quotidien sur la ville
se superposait -à ma guise- 
ma toute première vision
et pas seulement celle du jour où j'y étais allée chercher un studio
mais celle encore d'avant 
de moi toute jeune fille
que la place Plum' avait émancipée. 

Alors bien sûr 
à Narita 
et sans savoir combien de temps
j'allais vivre là
dans la navette vers Tokyo
il me fallait tout voir
tout garder
mais le manque de sommeil
et pas seulement celui des douze heures d'avion
mais celui encore d'avant
m'avait assommée d'un coup
et jusqu'à Shinjuku. 

jeudi 2 juillet 2015

L'anniversaire du reste de la vie

Sa voiture s'appelait George (1), sa caravane Rocinante (2), leur combi Wolkswagen Fafner (3), quant à moi, au volant de la Fourgonnette, imprégnée de leurs récits et impressions de voyages, le coude à la fenêtre, traversant le paysage sec et chaud de l'île, sur fond de parfaite bande son, je ne pensais plus du tout à ma destination. 
C'est au retour que j'ai vraiment réalisé. 
Cette incursion si exceptionnelle dans le monde hypermarché et climatisé où, descendant de la voiture surchauffée, j'avais introduit une pièce d'un euro dans la fente du caddie ergonomique et facile à manoeuvrer dans lequel j'avais déposé quelques articles que les doigts manucurés de la jeune caissière avaient à peine effleurés m'a fait me souvenir du temps où les charriots lourds et métalliques étaient éparpillés sur tout le parking, qu'un employé était payé pour les rassembler en longues très longues et bruyantes files, où les caissières apprenaient par coeur le clavier caché sur lequel elles tapaient les codes et les prix des articles étiquetés, m'a fait me souvenir que j'avais bien connu le vingtième siècle. 
C'est au retour que j'ai vraiment réalisé que, à un jour près, cela faisait dix ans que j'avais quitté ma vie d'avant, cette vie d'avant l'île, d'avant Lisbonne, d'avant Bruxelles, d'avant Tokyo, quand j'avais dans la poche une clé de voiture, un jeton de caddie, une liste de courses, à mon chevet un réveil à heure fixe, à mon doigt une alliance. 
Dix ans qui, je le mesure maintenant, m'ont changée bien davantage que les trente-cinq précédents. 

(1)

Un été, alors que nous lisions tous les premiers volumes que Mme Karénine consacrait à la vie palpitante de George Sand, nous avions une grande voiture spectaculaire qui démarrait toujours avec brio, pour tomber en panne dès la première montée, et nous la baptisâmes "Alfred de Musset", tandis que la petite mais infatigable machine qui remplaça "Alfred" fut naturellement nommée "George". Mais c'était le temps où les cartes routières contenaient des indications de pentes soigneusement racées comme des feuilles de température, et même "George" renâclait parfois devant l'état des routes autour de Lenox; je me souviens en particulier d'une nuit d'été où Henry James, Walter Berry, mon mari et moi restâmes assis au bord du chemin presque jusqu'à l'aube pendant que notre chauffeur essayait de persuader "George" de nous ramener au Mount.
Edith Wharton. Les chemins parcourus.


(2)
J'ai pensé que je pourrais écrire un peu en route, peut-être des essais, probablement des notes et sûrement des lettres. J'ai pris du papier, du papier carbone, une machine à écrire, des crayons, des carnets. Non seulement cela mais aussi des dictionnaires et une encyclopédie abrégée et une douzaine de livres de référence plus gros. Je crois que notre capacité à nous mentir à nous-même est sans limite. Je savais très bien que je ne prends que rarement des notes et que, si je le fais, ou je les perds ou je ne peux pas les relire. Je savais aussi, après trente ans de pratique que je ne peux pas écrire à chaud. Il faut que cela fermente. Je dois faire ce qu'un ami appelle "tourner en rond". Et, en dépit de cette connaissance de moi-même, j'ai équipé Rocinante avec le matériel suffisant pour écrire dix volumes. Qui incluait également 60 kilos de ces livres que je n'arrivais pas à lire… et je ne serais pas capable de le faire en voyage, évidemment.
Le livre de John Steinbeck, Travels with Charley a été traduit en espagnol par José Manuel Álvarez Flórez. C'est cette version que je traduis librement. 



(3)
"Un jour de mai 1982, Julio Cortázar et Carol Dunlop prennent l'autoroute du Sud en direction de Marseille. C'est le début d'une aventure et d'un jeu merveilleux, à la limite de la légalité, qui se déroulent pendant trente-deux jours sur l'A6. Les protagonistes sont l'écrivain, sa compagne et un vieux Combi Volkswagen, rebaptisé pour l'occasion Fafner, comme le dragon légendaire de Wagner. 



jeudi 14 mai 2015

La vie des pages (21)

-Excusez-moi -dit une voix dans leur dos. 
Ils se retournèrent pour voir Kamita, qui était descendu de son tabouret, debout, là. 
-Voulez-vous bien laisser en paix le patron ? dit-il en désignant Kino. De plus, vous me déconcentrez et je ne peux pas lire. 
Kamita parlait avec lenteur et sur un ton plus serein que de coutume. Mais on sentait que, depuis un point invisible, quelque chose se mettait en marche. 
-Et je ne peux pas lire -répéta d'une voix basse l'homme de petite stature. Comme s'il voulait s'assurer qu'il ne s'agissait pas d'une erreur grammaticale. 
-Parce que tu n'as pas de maison ? demanda le plus grand à Kamita. 
-Si -répondit Kamita- Je vis près d'ici. 
-Alors rentre lire chez toi. 
-ça me plait de lire ici, répondit Kamita.  
Traduction libre de Haruki Murakami.

Une nouvelle par jour, pendant une semaine. 
La lecture de ce recueil de Murakami ressemblait à une prescription. 
Davantage que des citations, j'en notai le nom des musiciens diffusés dans son bar par Kino
avec l'impression d'ajouter des médicaments à mon armoire à pharmacie.  

mercredi 29 avril 2015

He dormido bien, quiero desayunar

Le fait que je devais parler une langue que je ne connaissais pas, jouait un rôle très important pour moi. Je n'étais pas gênée par l'idée préconçue des mots et je ne comprenais qu'à demi leurs signification moderne. Cela me permit d'attribuer un sens hermétique aux phrases les plus courantes.
Leonora Carrington. En bas.

Atteinte d'Alzheimer, ne me souviendrais-je plus que de Rolf und Gisela ?(1) de Richard and Kathy ?
Est-ce cela qui reste quand on a tout oublié ?
Mes cours de japonais étaient parfois aussi complexes que 
PHILIPPE : La roue se compose d'abord d'un moyeu. Ce n'est pas un jaune d'oeuf dans notre cas; ce n'est pas non plus une espèce de prune confite. Il ne s'agit pas non plus d'un noyau de fruit. Dans le cas qui nous intéresse, le moyeu est la partie centrale de la roue dans laquelle sont fixés les rais. La roue est ronde. Le moyeu et les rais sont entourés d'une jante en bois ou en métal qui en forme la périphérie. La roue tourne autour de son centre, le moyeu. C'est grâce à la roue que peut se mouvoir le véhicule. La roue est une des découvertes les plus ingénieuses de l'homme. Les Incas ne la connaissaient pas. Le paon aussi peut faire la roue en déployant les plumes de sa queue. La roue du paon ne peut pas être utilisée pour faire mouvoir l'automobile, elle lui sert seulement à se pavaner. Toutefois, il y a quelque chose de commun entre la roue de la voiture automobile et la roue du paon. Ainsi, on peut aussi bien jeter des bâtons dans la roue du paon que dans les roues de la voiture. La roue de la fortune est encore une autre sorte de roue. La roue de la fortune tourne, elle ne se voit pas. Cette dernière n'a pas de moyeu, elle n'a pas de rais, elle n'a pas de jante. Il y a aussi des personnes humaines qui font fonction de roues, c'est pour cela que l'ont dit que les plus mauvaise roue d'un chariot fait toujours le plus de bruit.
THOMAS : Je n'ai pas bien compris ta description de la roue. Sans doute est-ce parce que je ne comprends pas très bien le français. Veux-tu recommencer, s'il te plait ?
MARIE-JEANNE : Moi, j'ai compris. Fais un dessin pour Thomas.
PHILIPPE : Ce ne serait pas une leçon de français. Le dessin et la musique sont des langues universelles.
THOMAS : Il est donc préférable de prendre des leçons de musique et de dessin.
MARIE-JEANNE : Thomas, ne sois pas paresseux. C'est le français que tu dois apprendre.
 Eugène Ionesco. Exercices de conversation et de diction françaises pour étudiants américains.

et j'ai oublié quelques détails de  la deuxième leçon. 
Mais c'est encore souvent que la question これは何ですか(2) me vient en premier à l'esprit. 
(1)
Marcel a le même niveau d'allemand que le mien.
(2)
Qu’est-ce que c’est ?

lundi 16 février 2015

Le désert (fragments d'insularité)

Lorsque l’avion a pu abolir les distances et mettre l’île à portée de flux touristiques importants, le handicap de l’insularité pouvait disparaître mais, du même coup, il était à craindre qu’une grande partie de ce qui avait fait l’attrait et permis la légende de cette île disparaisse aussi ou, du moins, s’atténue considérablement. L’accessibilité de l’île rendait possible la commercialisation de cette destination à très grande échelle d’autant que la création, puis la modernisation de l’aéroport de Palma devenu un des premiers en Europe, permettait d’accueillir des millions de voyageurs et d’effectuer des liaisons régulières avec les principales zones d’émission de touristes. Ces nouvelles donnes bouleversent réellement les caractéristiques insulaires ; mais les îles Baléares n’en restent pas moins des îles et continuent de soigner cette image en tant qu’atout commercial indéniable.(1)
En 2013, 9 454 264 touristes ont visité l'île de Majorque (8 479 883 étrangers et 974 381 Espagnols) ; la majorité de ces touristes étrangers étaient originaires d'Allemagne (43,7 %), du Royaume-Uni (24,8 %), des pays nordiques (8,3 %), de France (4,0 %), de Suisse (3,7 %), des Pays-Bas (2,9 %), d'Autriche (1,9 %) et d'Italie (1,7 %). (2)

Pourtant, 
je m'obstine à la photographier déserte, 
l'île. 
Comme
 j'en montrais si peu,
des 13 millions d'habitants 
de la ville.  


(1) Extrait de Rives méditerranéennes.
(2) Wikipedia

mercredi 11 février 2015

MySQL Error : 2005 - Unknown MySQL server host 'db84.1and1.fr'

Nos jeudis ont disparu. 
De Tokyo, de Bruxelles, notre correspondance, à Gaëlle et moi, y fut publique 
Privée, elle n'a jamais cessé, ce qui m'est précieux par-dessus tout.  
et lue. 
Et sans cela, habiterais-je ici, maintenant ?
Même dans la vie qu'on appelle vraie, il y a les incendies, il y a les amnésies. 
Et quand bien même ce journal que je m'obstine à tenir ici-même serait une ardoise magique, je continuerais à en écrire une nouvelle page chaque jour. 

(Exposition Sombras de Christian Boltanski à la Lonja de Palma)

lundi 22 décembre 2014

Ma vie sans les fleuves (fragments d'insularité)

Il y en eut dans ma vie
 et qui ont compté
oui.
Maintenant la mer tout autour
mais des fleuves
non
et plus non plus de ponts.


lundi 8 décembre 2014

MA VIE DE FANTÔME

Ecrire à tâtons est, je suppose, très dangereux, et la plupart du temps cela donne des résultats catastrophiques. Si dans mon cas cela ne va peut-être pas si loin, je veux croire que cela est dû à une étrange et inutile discipline, à savoir que je ne me permets pas de changer ce que j'ai écrit, à ma convenance ou à mesure que je commence à voir -exactement comme le lecteur- de quoi traite ce roman ou ce qui s'y passe, mais que je m'oblige à m'en tenir à ce que j'ai écrit, et je fais en sorte que ce soit cela qui conditionne la suite. En un certain sens, j'applique à la configuration d'un livre le principe de connaissance qui régit la vie, la réalité ou le monde, comme on voudra appeler ça : nous ne pouvons nous comporter, ni décider, ni choisir, ni agir en fonction d'un final connu ou de ce qui vient simplement après, mais c'est ce final ou cet après qui devront s'en tenir à ce qui a déjà été vécu, ce qui est arrivé ou ce qu'on a subi, sans qu'on puisse l'effacer ni l'altérer, ni à peine l'oublier. 
Javier Marias. L'auteur sur ses écrits in Littérature et fantôme
Comment dit-on ? : jadis ? naguère ? autrefois ?
Il y eut un temps où c'est que je tenais mon journal. 
Il y eut un jour où on déroba mon mot de passe, où je ne fus plus rédactrice. 
Ma vie numérique ressemble à mon passé, je ne peux rien en modifier, rien en effacer : juste en être lectrice, héroïne d'une fiction que j'ai vécue comme -parfois- j'entrais dans un manga que j'avais lu.
Me relire c'est en voir une autre, qui me ressemble, un peu.

jeudi 27 novembre 2014

La vie des pages (7)

Son père lui demanda de chercher les antonymes d'écrire, mais Julio n'en trouva aucun.
-Ce mot n'a pas d'antonyme, papa.
-Pourtant c'est ce qui précisément ce qui m'arrive à moi : j'ai la moitié du corps désécrite, regarde, et maintenant, les choses de ma tête se désécrivent.
-Au sens figuré, oui, mais il serait impossible de désécrire un roman ou de désécrire un article.
Il tenta de concevoir un monde en plein processus de déréalisation, où il y aurait des journaux dans les rédactions desquelles les salariés s'efforceraient de désécrire les nouvelles du jour, pendant que les romanciers, dans leurs mansardes, désécriraient les grands récits de l'histoire. Il imagina une interview à la télévision avec le désécrivain de Madame Bovary ou de La métamorphose. Ce seraient des genres de bohémiens, à l'apparence négligée, qui auraient du mal à avoir beaucoup de succès parce qu'ils ne désécriraient pas toujours les grandes oeuvres avec la même réussite que celle avec laquelle elles avaient été écrites. Mais certains atteindraient les sommets de la désécriture en effaçant les meilleures métaphores réalisées par l'humanité au cours des siècles. Et on créerait une histoire inverse de la littérature, composée d'un catalogue de personnages dont le mérite serait d'en avoir fini avec l'Iliade ou la Divine Comédie.
Traduction libre d'un extrait* du roman de Juan José Millás : El orden alfabético.

Il y eut
avant
et 
après
2006
dans ma vie

peut-être même suis-je devenue vraiment adulte cette année-là car, auparavant, il y avait toujours quelqu'un pour rapporter mes livres à la bibliothèque. 
Puis plus. 
Et je fus quelques mois sans y retourner. 


Alors, jeudi dernier. 
Mais lui, derrière le comptoir : 
deux jours ? on n'appelle pas ça un retard, ici.

*Su padre le pidió que buscara los antónimos de escribir, pero Julio no encontró ninguno.
-Esa palabra no tiene antónimos, papá.
-Pues lo que me ocurre a mí precisamente es que se me ha desescrito la mitad del cuerpo, míralo, y ahora se me desescriben las cosas de la cabeza.
-En sentido figurado, sí, pero sería imposible desescribir una novela, o describir un artículo.
Trató de concebir un mundo en pleno proceso de desrealización, donde habría periódicos en cuyas redacciones los trabajadores se afanaran en desescribir las noticias del día, mientras los novelistas, en sus buhardillas, desescribían los grandes relatos de la historia. Imaginó una entrevista en la televisión con el desescritor de Madame Bovary o de La metamorfosis. Serían tipos bohemios, de aspecto descuidado, a los que les costaría mucho triunfar, porque no siempre describirían las grandes obras con el mismo acierto con el que se escribieron. Pero algunos alcanzarían las cimas de la desescritura borrando las mejores metáforas construidas por la humanidad a lo largo de los siglos. Y se crearía una historia inversa de la literatura, compuesta por un catálogo de personajes cuyo mérito sería haber acabado con la Iliada o la Divina Comedia.

jeudi 13 novembre 2014

La vie des pages (5)

A Tokyo, c'était souvent. 
Au détour d'un souterrain du métro que je n'avais encore jamais emprunté, en poussant une porte au huitième étage… je découvrais tout un monde dont je me demandais souvent s'il existait quand je ne m'y trouvais pas, dont je me demandais même s'il avait existé avant que je le trouve sans l'avoir cherché. 
J'ai un peu ce genre d'impression -ainsi donc, ils écrivaient, pendant tout ce temps ?- dans les bibliothèques, dans les librairies, ici. 
Sans a priori, sans connaissance d'aucun prix, sans être lassée par les mots d'un auteur trop invité à la radio… 
Mes lectures en espagnol sont des séances de dégustation, à l'aveugle. 

A la maison, il y avait une encyclopédie dont mon père parlait comme d'un pays lointain, entre les pages desquelles on pouvait se perdre comme dans les rues d'une ville inconnue.
(…) Mon père, entre autres, continuait à utiliser l'encyclopédie comme un moyen de transport avec lequel il arrivait dans des lieux que nous ne pouvions pas imaginer et où les gens, fréquemment, se comprenaient en anglais. Parfois, il revenait de ces curieux voyages avec une barbe de trois jours et une expression de fatigue comme s'il avait réellement séjourné dans des pays étrangers. Et, au lieu de cadeaux, comme en rapportaient les autres parents qui voyageaient, il nous rapportait des mots. Un jour, il revint de l'encyclopédie à l'heure du repas et, entre deux plats, il nous enseigna le terme mimétisme pour démontrer que, parmi les animaux comme parmi les hommes, il y avait des individus qui aimaient feindre ce qu'ils n'étaient pas. Moi, le fait qu'il aille et vienne dans l'encyclopédie à une telle fréquence me tranquillisait parce que je pensais que c'était un moyen de garder les choses à leur place et qu'il y avait, là-bas, des vitamines, des mères et des escaliers et des avocats. Et de la lumière car, sans lumière, nous étions perdus. Mais je ne comprenais pas bien pourquoi, l'encyclopédie étant un modèle d'organisation, la réalité ne se conformait pas toujours à l'ordre alphabétique. Le un, par exemple, était avant le deux bien que le U soit une des dernières lettres de l'alphabet. De même, nous prenions notre petit-déjeuner avant notre déjeuner et nous mangions avant de dîner, alors que, selon une progression alphabétique, nous aurions dû commencer la journée par un dîner, la continuer en mangeant un déjeuner et la terminer avec un bon petit-déjeuner. Ce manque d'accord permanent entre le monde encyclopédique et l'existence réelle fut l'une des préoccupations les plus fortes de mon enfance.
Juan José Millás. El orden alfabético.
Il s'agit d'une traduction libre que je fais de l'espagnol mais ce livre a été publié en français par les Editions du Hasard dans une traduction de Jacques Nassif et Max Bensasson. 
Parce que cette parution avait été chroniquée par Pierre Hild, j'aurais pu découvrir Millás bien longtemps avant maintenant.



En casa había una enciclopedia de la que mi padre hablaba como de un país remoto, por cuyas páginas te podías perder igual que por entre las calles de una ciudad desconocida.
(…) Mi padre, entre tanto, continuaba utilizando la enciclopedia como un medio de transporte con el que llegaba a lugares que nosotros no podíamos ni imaginar, y en los que la gente, con frecuencia, se entendía en inglés. A veces volvía de aquellos curiosos viajes con barba de tres día y expresión de cansancio, como si hubiera permanecido de verdad en algún país extranjero. Y en vez de regalos, como los demás padres que viajaban, nos traía términos. Un día regresó de la enciclopedia a la hora de comer y entre plato y plato nos enseñó la palabra mimetismo para demostrar que entre los animales, como entre los hombres, también había individuos a los que les gustaba aparentar lo que no eran. A mí me tranquilizaba el hecho de que fuera y viniera de la enciclopedia con aquella frecuencia, porque pensaba que era una forma de que las cosas se mantuvieran en su sitio y de que hubiera vitaminas y madres y escaleras y abogados. Y alumbrado, porque sin alumbrado estábamos perdidos. Pero no entendía bien por qué, siendo la enciclopedia un modelo de organización, la realidad no se ajustaba siempre al orden alfabético. El uno, por ejemplo, iba antes del dos aunque la U era una de las últimas letras del abecedario. Además, desayunábamos antes de comer y comíamos antes de cenar, cuando en una progresión alfabética se debería comenzar el día con la cena par continuar con la comida y acabar la jornada con un buen desayuno. Esta falta de acuerdo permanente entre el mundo enciclopédico y la existencia real constituyó una de las preocupaciones más fuertes de mi infancia.