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jeudi 5 novembre 2015

(ma) Vision floue du monde

On sait bien que n'offense pas qui veut mais plutôt qui peut. Et, au contraire, on blesse parfois sans le vouloir. Moi, je ne veux gêner personne mais, après dix-huit ans à flirter avec la langue grecque, je dois souffrir d'une espèce de court-circuit qui m'empêche de parler et d'écrire comme une personne normale. Ma seule consolation, c'est que je connais toujours la réponse correcte à la question à laquelle ils sont nombreux à perdre une fortune à "Qui veut gagner des millions ?".

N'ayez pas peur des mots à la mode qui infectent ces petits contes. Nombreux sont ceux qui cessent de lire un livre quand ils se heurtent à des mots qu'ils ne connaissent pas. Il n'y a pas de raison. Les auteurs non plus ne savent pas très bien ce qu'ils signifient. Ils les utilisent par ouïe-dire, pour remplir, et presque toujours hors de propos. Avec les mots étranges qui apparaissent dans mes contes, vous avez le choix : déduire leur signification grâce au contexte ou les chercher dans le dictionnaire Quintana Cabanas. Vous ne les trouverez pas ailleurs. C'est un pavé de mille pages qui doit coûter plus de dix mille pesetas. Vous je ne sais pas mais moi, si je devais l'acheter, ça me ferait bien suer. 
Traduction libre d'un extrait du prologue de Cuentos tocapelotas dans le recueil La bailarina rusa de Román Piña. 


Très vite après la lecture inaugurale (recherche du vocabulaire,  lenteur, rigueur) j'ai abandonné les dictionnaires au profit d'une compréhension globale (contre-sens, vagues intuitions, interprétations fantaisistes).
Si mon appréhension des textes en espagnol s'améliore(ra encore), je persiste à ne saisir le monde qu'en mode flou (aléatoire, approximatif, poétique)
* Es sabido que no ofende quien quiere sino quien puede. Y al contrario, a veces se incordia sin querer. Yo no pretendo molestar a nadie, pero después de dieciocho años coqueteando con la lengua griega, he debido de sufrir una especie de cortocircuito que me impide hablar y escribir como una persona normal. Lo único que me consuela es que siempre sé la respuesta correcta a la pregunta por la que muchos pierden una fortuna en el concurso de la tele "¿Quieres ser millonario?".No se asusten por las palabrejas que infectan estos cuentecitos. Muchos dejan de leer un libro cuando se topan con varias palabras que desconocen. No hay por qué. Tampoco los autores saben muy bien lo que significan. Los usan de oídas, por rellenar, y casi siempre fuera de lugar. Con las palabras raras que aparecen en mis cuentos, con todo, pueden ustedes hacer dos cosas : deducir su significado por el contexto, o buscarlas en el diccionario Quintana Cabanas. No las encontrarán en otro. Es un tocho de miles de páginas que debe de costar más de diez mil pesetas. A ustedes no sé, pero a mí, tener que comprarlo, me tocaría las pelotas. 

mercredi 21 octobre 2015

L'identification (7 : lost in translation)

A entreprendre à nouveau la recherche, je me suis petit à petit rendu compte que je ne me souvenais pas de la façade de l'hôtel sans nom, j'aurais pu être passé devant de nombreuses fois. Je n'avais pas le numéro de téléphone de Teresa. Je calculais qu'il avait dû s'écouler une heure et demi depuis que j'étais sorti. Affamé, je suis entré dans une autre cafétéria et j'ai demandé un autre café et aussi un morceau de tortilla qui m'a écoeuré avant d'arriver. J'ai expliqué au serveur que j'étais en train de chercher un hôtel dont je ne me souvenais pas le nom dans une rue dont je ne me souvenais pas et je lui ai demandé de l'aide; nous avons ri tous les deux et il m'a dit : Comme tout le monde. Quand j'ai terminé de manger, j'ai essayé à nouveau, en me sentant comme un acteur dont les vagabondages servaient de prétexte pour montrer le paysage. Après je ne sais combien de temps, sûrement plus d'une heure, j'ai fini sur une petite place et je me suis assis, défait. Mon irritation s'est changée en préoccupation; moi, je ne croirais simplement pas Teresa si c'était elle qui était sortie de l'hôtel pour un café et s'était perdue durant les heures qui pouvaient s'écouler jusqu'à ce qu'on se trouve. Et bien qu'elle puisse sembler crédible, il ne me plaisait pas qu'une telle histoire s'interpose dans l'image qu'elle avait de moi, une image qui me préoccupait de plus en plus. A ses yeux, ce serait mieux, ai-je pensé, de disparaître mystérieusement plusieurs jours plutôt que de ressembler à un enfant perdu, sale et épuisé à la tombée de la nuit.

*Saliendo de la estación de Atocha est un roman américain de Ben Lerner que je lis dans sa version espagnole grâce à la traduction de Cruz Rodríguez Juiz. Il existe en français, traduit cette fois par Jakuta Alikavazovic et publié aux éditions de l'olivier
Puis, soudain, j'ai réalisé que Cruz Rodríguez Juiz n'avait pas seulement traduit le roman de Ben Lerner mais aussi le recueil de nouvelles de Geoff Dyer que j'avais lu un an auparavant et que, alors, elle  avait dû avoir, en traduisant les deux textes, l'impression de déjà vu que j'éprouvais en les lisant, à un an d'intervalle. 
-Ce que nous devons faire -a dit Ámsterdam Dave- c'est de nous concentrer pour trouver l'hôtel.
-Evidemment. Bien sûr. Mais il me vient à l'esprit "c'est plus facile à dire qu'à faire".
-Il y a un canal ici -a dit Dazed, comme si tout était réglé, comme si nous n'avions pas vu des centaines de canaux (ou le même canal des centaines de fois) tout au long de ce qui commençait à ressembler à une excursion interminable et peu recommandable.
Cependant, nous avons regardé le canal avec perplexité et, un instant, il nous a paru que tous nos problèmes s'étaient évanouis. Mais ensuite, nous avons vu que, effectivement, il s'agissait du même canal (froid et couvert de feuilles tombées mais, malgré tout, éblouissant) près de celui devant lequel nous étions passés dix minutes ou plusieurs vies auparavant. Nous a démoralisés encore plus le fait que,  s'il s'était agi d'un autre canal, notre situation ne se serait pas améliorée pour autant.
-Le même canal, un autre canal -j'ai dit avec tristesse. La même différence.

Le livre de Geoff DyerYoga for People Who Can't Be Bothered to Do It, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Yoga para los que pasan del yoga.

mercredi 5 août 2015

Voyage autour d'une (autre) chambre. 10 : la sérendipité

C'est extraordinaire comment ce film a continué à se glisser dans ma vie des manières les plus inattendues. Ces dernières années, je me suis habitué à écouter de la musique d'ambiance -William Basinski, Stars of the Lid, ce genre de choses- pendant que je travaille (le bourdonnement, l'absence de rythme, m'aident à me concentrer). 
J'avais écouté le disque The tired sounds des Stars of the Lid une douzaine de fois et j'aimais toujours ce moment dans "Requiem for Dying Mothers, part 2" où un chien commençait à gémir. Je supposais que le chien se trouvait dans le studio et que les Lid avaient décidé de garder l'intrusion comme des choeurs canins fortuits. Plus tard, pendant que je l'écoutais pour écrire cette scène, je me suis rendu compte que les aboiements du chien étaient précédés d'une légère éraflure. J'ai écouté le passage encore une fois. Et une autre. Il n'y avait aucun doute, il n'y avait rien de hasardeux : les Lid avaient samplé l'aboiement avec lequel ce chien répondait au déplacement du verre sur la table ! *

 Associer 
cmd+c = copier
cmd+v = coller

J'aurais adoré ça, une assistance informatique pour supporter ma jeunesse. Envoyer des mails, y glisser des liens, plutôt que m'épuiser à attendre des lettres. Entrer le nom d'un groupe, d'un morceau sur un moteur de recherche, l'écouter ad libitum plutôt que devoir supporter toute la programmation médiocre d'une radio en patientant pour l'entendre à nouveau. Pouvoir lire un texte introuvable en PDF plutôt que d'écumer en vain les caisses des bouquinistes. 
Pourtant, même si je n'ai aucune nostalgie du temps lent d'avant l'adsl, il n'y a ni frénésie ni téléphone mobile dans ma vie. 
C'est pourquoi j'ai dû attendre d'être rentrée chez moi pour écouter sur internet le double concerto de Brahms dont Anaïs Nin dit dans son Journal que je lis en bord de mer, qu'il est en train de passer sur son gramophone. 
Mais aussi, parce qu'elle fait allusion à Majorque en parlant du vent de Los Angeles, chercher sa relation avec l'île, apprendre qu'elle y a séjourné : à Deia 
comme Robert Graves









et qu'elle y a écrit un récit érotique

*Le livre de Geoff DyerZona : a book about a film about a journey to a room, un livre à propos du film Stalker de Tarkovski, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Zona. Un libro sobre una película sobre un viaje a una habitación. C'est de l'espagnol que je fais une traduction libre. 

mercredi 29 juillet 2015

Voyage autour d'une (autre) chambre. 9 : Garder la chambre

Tarkovski a reconfiguré le monde, a donné vie à ce paysage, à cette façon de voir le monde. De nombreux paysages dépendent d'un artiste, d'un écrivain ou d'un mouvement artistique en particulier pour être beaux. Mais ce n'est pas seulement le monde naturel, éternel, immuable, qui nécessite cette espèce de médiation. Walker Evans nous a ouvert les yeux sur les bicoques précaires, les voitures démantibulées et les enseignes décolorées de l'Amérique des années trente. A cet égard, Evans a anticipé le rappel que Bresson s'est fait à lui-même dans Notes sur le cinématographe : "Rendre visible ce qui, sans toi, ne serait peut-être jamais vu." Un peu après, Bresson ajoutera un tour spécifique au cinéma à cette ambition : "Qualité d'un monde nouveau qu'aucun des arts existants ne permettait d'imaginer". Deux questions liées : Est-ce que je considèrerais si beau ce paysage de campagne, ces voitures abandonnées, ces poteaux télégraphiques inclinés et ces arbres sans Tarkovski ? Et : Un autre médium que le cinéma aurait-il pu lui donner vie ?
*Le livre de Geoff DyerZona : a book about a film about a journey to a roomun livre à propos du film Stalker de Tarkovski, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Zona. Un libro sobre una película sobre un viaje a una habitación. C'est de l'espagnol que je fais une traduction libre.

C'est trop tard, ai-je pensé à New York et depuis, je laisse les autres me montrer ce qu'ils voient,  sans sortir de ma chambre.




mercredi 22 juillet 2015

Voyage autour d'une (autre) chambre. 8 : Non, ma fille, tu n'iras pas voir La boum !

Comme tous les enfants, j'adorais les sables mouvants. Dans les films qui se passaient dans le désert, et spécialement dans le désert nord-africain durant la seconde guerre mondiale, la seule chose que j'aimais voir, c'était les tout-terrains et les hommes aspirés par le sable. Non parce que j'aimais voir les gens mourir mais parce que je ne concevais pas que quelque chose de semblable existe vraiment (évidemment, dans le Gloucestershire, où j'ai grandi, il n'y avait pas de sables mouvants et, pour ce que j'en savais, nulle part ailleurs en Angleterre), parce que ça n'avait pas de sens. En d'autres mots, je les adorais parce qu'ils étaient un phénomène exclusif du cinéma et de la télévision. Les sables mouvants étaient le cinéma.*

*Le livre de Geoff DyerZona : a book about a film about a journey to a roomun livre à propos du film Stalker de Tarkovski, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Zona. Un libro sobre una película sobre un viaje a una habitación. C'est de l'espagnol que je fais une traduction libre.

Plus tard, quand les gens de mon âge furent parents non, je ne les comprenais pas, ceux qui me disaient  de comprendre. Les Pokémons, évidemment, c'est nul !, les programmes télé destinés à la jeunesse trop violents ! mais il fallait que je comprenne, c'est de ça qu'ils parlaient tous dans la cour de récréation et si, dès maintenant leur enfant se sentait exclu, il n'avait pas fini, hein ?!
Non, je ne comprenais pas. 
Le lapidaire Les autres font ce qu'ils veulent ! de mes parents fut définitif. A neuf ans, je ne savais pas ce qu'était un camp de concentration et ils estimaient que j'aurais d'autres occasions d'être renseignée, plus tard et autrement qu'en regardant une série américaine douteuse. D'ailleurs, après le premier épisode, il ne fut plus question d'Holocauste à l'école. 
Si je me lassai rapidement du coup des sables mouvants, du cri de Tarzan, de la démarche de John Wayne, je me forgeai une solide culture concernant Gregory Peck, Robert Redford, Steve Mc Queen, Elizabeth Taylor et, des douze salopards, c'était John Cassavetes que je préférais. Mais, ni d'eux ni d'Arletty ou d'Alain Cuny je n'eus l'occasion de parler dans un couloir du collège. 
En revanche, pour les avoir entendues en boucle  dans la cour et les cours les lendemains de leurs multiples diffusions, je connais des répliques de La soupe aux choux, de toute la série des Gendarmes, de celle des Bronzés… autant de films que je n'ai jamais vus. 

mercredi 15 juillet 2015

Voyage autour d'une (autre) chambre. 7 : le déjà-vu

La caméra se déplace de l'Ecrivain sur le Professeur (avec son bonnet à pompon et la matière du manteau clairement mise au point) et sur Stalker et revient en arrière pendant que les trois scrutent les environs avec attention, perplexité, appréhension et, dans le cas de l'Ecrivain, l'insinuation d'une gueule de bois. Ce sont les visages -les expressions- des voyageurs n'importe où, depuis l'équipage de Colomb à la recherche des Amériques aux touristes dans un taxi entre l'aéroport et le centre d'une ville inconnue; du moins ceux de l'Ecrivain et du Professeur. Ils tentent de tout assimiler bien qu'ils ne soient pas sûrs que tout ce qu'ils voient diffère de ce qu'ils ont déjà vu ou de là où ils vont cesser d'être. Sincèrement, ils ne sont pas du tout sûrs que ce qu'ils voient mérite d'être vu, une sensation que tous, nous avons eue, en effectuant, hyperattentifs, le trajet universellement sans intérêt et désolé entre l'aéroport et la luxueuse promesse (hôtels, cafétérias) du centre urbain.*

*Le livre de Geoff DyerZona : a book about a film about a journey to a roomun livre à propos du film Stalker de Tarkovski, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Zona. Un libro sobre una película sobre un viaje a una habitación. C'est de l'espagnol que je fais une traduction libre.



Ça avait commencé à Tours. 
6 mois
3 ans
5 ans 
que j'y habitais et que toujours
au regard quotidien sur la ville
se superposait -à ma guise- 
ma toute première vision
et pas seulement celle du jour où j'y étais allée chercher un studio
mais celle encore d'avant 
de moi toute jeune fille
que la place Plum' avait émancipée. 

Alors bien sûr 
à Narita 
et sans savoir combien de temps
j'allais vivre là
dans la navette vers Tokyo
il me fallait tout voir
tout garder
mais le manque de sommeil
et pas seulement celui des douze heures d'avion
mais celui encore d'avant
m'avait assommée d'un coup
et jusqu'à Shinjuku. 

mercredi 8 juillet 2015

Voyage autour d'une (autre) chambre. 6 : H is for house

Cela n'a pas été un exemple d'amour au premier regard : la première fois que j'ai vu Stalker, cela m'a laissé un peu ennuyé et indifférent. Cela ne m'a pas submergé (pour le dire un peu stupidement : je n'aurais jamais pensé que, trente ans plus tard, je finirais pas écrire un livre dessus) mais c'est une expérience qui ne m'est pas sortie de la tête. Quelque chose m'est resté, à l'intérieur. A cette époque, je vivais à Putney et un jour, ma copine d'alors et moi nous promenions à Richmond Park. C'était l'automne et un oiseau survola la pente jusqu'à un groupe d'arbres, il battit des ailes et vola d'une manière qui m'a rappelé comment était entré en volant le deuxième oiseau, dans la vaste chambre de sable. Immédiatement, j'ai eu envie de retourner voir le film et, depuis lors, le désir de le revoir -encore et encore- ne m'a jamais quitté.
J'ai eu envie de le voir immédiatement mais cela n'était pas possible. J'ai dû attendre qu'il repasse au cinéma. Evidemment, c'est très pratique de pouvoir voir Stalker -ou au moins le consulter- à la maison, en DVD, chaque fois qu'on en ressent la nécessité. Mais cela me plait que mes visites dans la Zone restent à la merci de l'affiche des cinémas ou des programmes des festivals. A Londres ou dans n'importe quelle ville où j'ai habité, je consultais toujours le Time Out, le Pariscope ou le Village Voice avec l'espoir que Stalker passerait. Si c'était le cas quelque part, le voir se changeait en priorité, en événement qui conditionnait le reste de la semaine. Ainsi, la Zone demeurait spéciale, éloignée du quotidien (dont, en même temps, elle continuait à faire partie). Y arriver était toujours une petite expédition, un pèlerinage cinématographique.*

*Le livre de Geoff Dyer, Zona : a book about a film about a journey to a room, un livre à propos du film Stalker de Tarkovski, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Zona. Un libro sobre una película sobre un viaje a una habitación. C'est de l'espagnol que je fais une traduction libre.



Il y a ce qu'on aimerait ne jamais oublier. 
Il y a ce qu'on aimerait oublier à jamais. 
Il y a ce qu'on regrette d'avoir oublié.  
Il y a ce qu'on avait oublié avoir oublié. 

Ni madeleine ni thé, ce soir-là au studio mais un DVD emprunté de manière anodine, nonchalamment introduit dans le lecteur, un des courts (1) choisi au hasard dans le menu. 
Et, alors que je ne m'y attends nullement : 
un choc exactement de la même nature, une impression extrêmement forte que je reconnais pour l'avoir vécue à l'identique il y a 27 ans devant un film du même metteur en scène, la joie intense d'un moment poétique dont je sais qu'il est en train de s'imprimer dans ma vie, de s'imbriquer dans mon puzzle personnel. 
Et, dans le même temps : 
la stupéfaction d'avoir oublié (mais -depuis- quand ?) non pas le film qui m'avait procuré ce bouleversement (2) mais d'avoir oublié qu'il avait autant marqué mes années de formation, d'oublier de le compter dans mes grands films. (3) 

(1) 
J'ai rendu le DVD, au terme de la durée de mon emprunt. Pour écrire ce billet, j'ai cherché une copie de H is for house sur internet et, habituée à y trouver les choses les plus improbables, j'ai dû m'apercevoir que, cette fois, ce n'était pas si facile : Cette vidéo n'existe pas, disent la plupart des liens. 

(2) 
Je n'ai jamais revu Drowning by numbers. Il est bien trop tard à présent, il rejoint les chaussons aux pommes, le ragoût de mouton, les livres de Julien Gracq… dans la catégorie de ce dont je préfère garder un bon souvenir plutôt que de me confronter à la réalité peut-être décevante.   

(3)
"J'imagine que, pour n'importe qui, il est rare de voir ses grands films -ceux qu'il ou elle considère comme grands films- passé trente ans. Après quarante ans, c'est extrêmement improbable. Après cinquante, impossible." 

Addendum : quelques jours après avoir vu les films de Greenaway et pendant la rédaction de ce billet, une lecture qui fait écho.

mercredi 1 juillet 2015

Voyage autour d'une (autre) chambre. 5 : l'évaluation de compétences

Dans le récit de Kenzaburo Oé (1), monsieur Shigeto commente "l"excellente interprétation du chien dans cette scène". Son épouse est d'un autre avis : "Une bonne interprétation, de la part d'un chien, est une simple coïncidence, à l'exception de chiens stars comme Lassie ou Rintintin et même leur comportement n'était pas une interprétation au sens propre puisqu'ils avaient toujours le même rôle." La dame se fait écho de l'opinion de Béla Balázs qui affirme que "les plantes et les animaux ne jouent pas pour le metteur en scène". Si c'est vrai, cela correspond aussi à ce que Tarkovski exigeait de ses acteurs humains. Donatas Banionis -Kris, dans Solaris- était gêné par le manque d'intérêt du metteur en scène pour la motivation psychologique des personnages et ses exigences que ceux-ci avancent un nombre précis de pas ou restent immobiles un nombre déterminé de secondes. Pour Banionis, cela n'était pas jouer mais "se poser" ou "compter un, deux, trois". Les chiens ne savent pas compter mais celui-là fait tout ce qu'on lui demande, comme le pion du cinéaste sur un plateau de jeu, agitant la queue, accompagnant Stalker, sa femme et sa fille. On présume que si le chien était entré dans la Chambre, il aurait voulu rester comme ça, avec sa vie facile de chien. Ou peut-être pas. Peut-être qu'il se sentait seul, errant dans la Zone, et, entrant dans une chambre sans savoir que c'était la Chambre, il se voyait accordé son plus grand désir : être adopté par une bonne famille humaine qui l'emporterait chez elle. (Ce serait trop cynique de suggérer que son plus grand souhait serait de devenir une star canine de cinéma, n'est-ce pas ?)*
J'ai fait office de psychologue pendant les trois semaines qu'elle a passées chez nous. 
Cependant, ne souhaitant pas que la thérapie de cette jolie majorquine se limite à des séances de caresses consolantes et de léchage abondant de mes mains, j'ai transformé sa présence en séjour linguistique. 

Les tentatives de bilinguisme menées sur les bêtes se sont vite avérées limitées. 
Le gros jaune (2), en effet, panique dès que je blague, dans le doute bat de la queue à tout propos, attend que son maître lui traduise ce que je viens de lui dire
Quant au petit blanc (3), il n'entre dans aucune catégorie d'aucun panel, ne peut être considéré comme sujet d'étude : après s'être fait passer pour le chat, il picore son repas dans ma main, à la manière d'un oiseau mais son cerveau est sans doute encore plus petit que celui d'un moineau. Il ne comprend que les sons : de sa laisse, de la porte, des croquettes.  

Les conclusions de l'immersion d'un chien lambda dans un contexte linguistique francophone sont les suivantes : 
les compliments ont été immédiatement -et sans doute durablement- maîtrisés. 
Les structures négatives étaient en cours d'acquisition. 
L'usage de l'impératif n'a, à aucun moment, été compris. 

*Le livre de Geoff Dyer, Zona : a book about a film about a journey to a room, un livre à propos du film Stalker de Tarkovski, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Zona. Un libro sobre una película sobre un viaje a una habitación. C'est de l'espagnol que je fais une traduction libre.


(1)
Nous continuions imperturbablement, Monsieur Sigetô en tête, à parler de Stalker, et alors que nous étions revenus sur la séquence où le guide retourne vers son appartement en portant sa fille sur ses épaules, comme Monsieur Shigetô chantait les louanges du jeu du chien, il y eut tout un échange entre lui et sa femme. Pour elle, en dehors de quelques vedettes de téléfilm comme Lassie ou Rintintin -et même dans ces cas, elle suggérait que dans la mesure où leur rôle était strictement défini, on ne pouvait guère parler de jeu-, si un chien se trouvait bien jouer, ce ne pouvait être qu'un pur hasard. Révélant, de manière tout à fait inattendue, une culture cinématographique si riche qu'elle en paraissait anarchique, elle entreprit de citer toutes les scènes célèbres dans lesquelles intervenait un chien, et il était comique de constater qu'elle était parfois amenée ainsi à corroborer l'opinion de son mari.
Celui-ci, bientôt, essaya de tirer une conclusion de leur discussion.
"En somme, il n'y a peut-être pas de films où les animaux aient un jeu réfléchi de part en part en dehors des dessins animés de Disney. A propos, Betty Boop était à l'origine un chien mâle. Je l'ai vu dans un film montré par un collectionneur en projection privée.
-Donc, tu es d'accord avec moi. Mais il y a une chose qui m'a échappé, c'est la raison pour laquelle tu fais intervenir Betty Boop dans le débat", dit sa femme satisfaite dans l'ensemble, mais en présentant malgré tout une objection partielle.
Kenzaburô Ôé. Une existence tranquille.

(2)


















(3)

mercredi 24 juin 2015

Voyage autour d'une (autre) chambre. 4 : le temps perdu

Stalker arrive dans un tunnel qui retombe où il se trouve avec les autres. Apparemment, ils avancent comme il faut, ils sont prêts à continuer. Mais le Professeur n'est pas content. Il n'était pas conscient qu'ils allaient continuer l'expédition, il croyait que Stalker voulait leur montrer les vues -une excursion complémentaire, comme on dit dans l'industrie touristique- et il n'a pas emporté son sac. Il faut revenir pour lui. On ne peut pas revenir, lui dit Stalker. On ne peut plus revenir en arrière, explique-t-il, on ne peut pas revenir où on a déjà été. Le Professeur insiste. Il veut son sac. (A ce moment-là, je m'identifie pleinement avec le désir du Professeur de retrouver son sac. Il y a six ans, ma femme est revenue d'un voyage à Berlin avec un de ces sacs Freitag confectionnés avec des bâches et des ceintures de camion recyclées. Au contraire de certains sacs Freitag, il était assez simple -gris uni, en fait- et, au début, j'ai éprouvé une petite déception. Cependant, avec le temps, j'ai compris que ma femme avait fait le choix le plus sage et j'ai fini par tomber amoureux de mon sac. Et alors, il y a dix jour, à Adelaïde, au cours d'une longue nuit de boissons et d'activités diverses, je l'ai perdu, je ne sais où : dans un restaurant, dans une fête, dans un taxi ou dans les jardins des Arts Festival. Personne ne m'a rendu mon sac. Il a disparu… et il ne peut pas être remplacé par un autre identique. A présent, les sacs Freitag sont faits à la chaîne, bien qu'on pourrait en obtenir un à peu près pareil. Mais c'est le mien que j'aime, c'est le mien que je veux retrouver. En ce moment, en fait, si j'étais dans la Chambre, mon plus grand désir serait de retrouver mon sac Freitag. Il y a une parabole -ou peut-être est-ce seulement une partie d'un numéro comique- selon laquelle, à la fin de ta vie, on retrouve toutes les choses qu'on a perdues. Cette bonne idée mène à une déception terrible si on récupère des milliers de stylos et de parapluies, chacun d'entre eux étant une métaphore, je suppose, de la valeur qu'on met dans des choses qui n'en ont pas. Mais ce serait bien si, à la fin de la vie, on nous révèle où sont nos dix ou vingt biens préférés, si on pouvait voir un film de soi plus jeune, s'éloignant de la table du festival d'Adélaïde, un peu saoul, pendant que le sac Freitag, d'un gris discret et stylé, reste oublié, muet, incapable de crier "Ne m'oublie pas". "Cela a été", se dirait-on en balançant la tête, assombri par la profondeur et le mystère de toutes choses, de sa propre vie. Et, qui sait, peut-être que la révélation de comment on a perdu ces objets chéris nous réconcilierait avec cette autre perte d'une manière à laquelle la religion ne parvient pas.)
Stalker demande au Professeur : Pourquoi ce sac vous préoccupe-t-il tant ? Allez dans la Chambre, où tous vos désirs s'accompliront. Si ce que vous voulez, ce sont des sacs, vous serez couvert de sacs. Bien vu… bien que les gens se soient pris d'affection pour les choses plus étranges, plus triviales. En fait, c'est une version de la bonne vie qu'on nous encourage à suivre, avec la croyance erronée qu'une abondance de sacs -ou d'iPads, de voitures ou de costumes Armani- nous donnera la félicité. (Bien que, dans le cas de mon sac Freitag, il ne s'agisse pas de ce qui allait me donner le bonheur, c'était le bonheur, je le comprends, maintenant qu'un composant de mon bonheur que je n'ai pas avec moi me procure du malheur.*

Il s'agissait d'une voix d'homme, en ce temps-là, à l'accent du sud, qui annonçait l'arrivée en gare. Alors, je peignais mes lèvres car, sur le quai, mon amant m'attendait.
Au troisième de nos rendez-vous, ses doigts encerclant mon poignet, remarquant que ma montre était différente à chaque fois qu'on se voyait, à voix haute il souhaita que j'en possède beaucoup d'autres et je crois qu'il ne me fit aucune déclaration plus jolie.
Il disait, on disait de lui qu'il était distrait.
Il ne m'a pas oubliée j'en jurerais mais je serais moins étonnée qu'il n'ait pas gardé le souvenir du modèle de la montre que je lui avais offerte, qu'il avait perdue peu de temps après, peu de temps avant que l'on se voie moins, que l'on ne se voie plus très souvent, que l'on ne se voie plus.
Je m'en souviens, quant à moi. Il s'agissait d'une montre Swatch (1) que jamais je n'ai vue sur un autre que lui.
L'aimais-je plus que l'amant ? J'ai longtemps regretté de la lui avoir donnée avant de, longtemps aussi, penser que j'allais bien croiser quelqu'un qui l'aurait au poignet et qui me répondrait : Elle est belle, hein ?! Je l'ai trouvée, un jour, à Paris, par terre. Depuis, je ne l'ai plus jamais quittée.

(1) En ce temps-là, j'aurais dû la décrire (2) mais, grâce au temps présent, j'ai pu en trouver la photo (3) sur internet.
(2) J'aurais dit : intégralement noire -y compris les aiguilles- à l'exception d'une fenêtre en forme de part de fromage, à la place d'une heure, à l'intérieur de laquelle trois bandes de couleur tournaient à mesure que le temps passait, formant des combinaisons toujours inédites. Je ne me serais pas trompée.
(3)












*Le livre de Geoff Dyer, Zona : a book about a film about a journey to a room, un livre à propos du film Stalker de Tarkovski, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Zona. Un libro sobre una película sobre un viaje a una habitación. C'est de l'espagnol que je fais une traduction libre.

mercredi 17 juin 2015

Voyage autour d'une (autre) chambre. 3 : la saucisse

Nous croyons que nous avons de grands objectifs dans la vie mais, en réalité, à l'heure de vérité, nous nous contentons facilement de quelque chose d'un peu trivial que nous avons eu tout le temps et qui nous a rendu la vie supportable. Je me souviens d'une des nombreuses conversations avec mes parents à propos de ce qu'ils feraient s'ils gagnaient au loto sportif. Le loto sportif : pour de nombreux britanniques, c'est l'équivalent de la Chambre, la chose qui réaliserait tous leurs désirs. "Moi, je me contenterais -a dit ma mère avec un mélange d'orgueil et d'humilité- d'aller au supermarché et d'acheter le meilleur filet qu'ils auraient. C'est la seule chose que je veux." "ça, tu peux DEJA le faire !", j'ai crié. Ce que voulait vraiment ma mère, c'était de se priver de la chose -des choses, en réalité, parce qu'elle aurait probablement pu se permettre de manger le filet du supermarché tous les jours de sa vie- qu'elle aurait désirée. (En opposition avec la génération actuelle de consommateurs, qui n'ont pas peur de s'endetter, mes parents m'ont inculqué une gestion de la dépense très simple : Si on ne peut pas se le permettre, on s'en passe. De fait, la première partie -"Si tu ne peux pas te le permettre"- était assez superflue puisqu'il ne s'agissait pas tant d'économiser que d'une philosophie du "s'en passer"). 
(…) Quand ma mère s'est trouvée au premier stade de ce qui a fini par être son ultime maladie, mon père m'a raconté que, oui, parfois elle achetait de la viande au supermarché mais toujours le morceau le moins cher et "jamais le plus beau". Il m'a aussi dit qu'elle regrettait son régime des cinquante dernières années. Si seulement elle avait mangé "plus de graisse". Pas de la viande, de la graisse. Cela aurait fait un excellent souhait pour la Chambre. Imaginez : son voeu le plus cher est d'avoir mangé plus de graisse. Bien que ce soit un peu tergiverser avec la Chambre parce que jamais Stalker n'a affirmé que les pouvoirs de la Chambre étaient rétrospectifs. On peut entrer dans la Chambre et manger toute la graisse qu'on veut désormais, mais on ne peut pas transformer la vie  qu'on a menée en une autre dans laquelle, même pendant les années de vache maigre, on aurait dévoré des montagnes. 
Mais bon, admettons que le pouvoir de la Chambre a un effet immédiat, pas rétroactif. Si notre plus grand désir est celui que montrent notre vie et nos habitudes quotidiennes, alors le mien est de perdre le temps en ceci et cela, passer ma vie à rien, errant du bureau à la cuisine (à préparer un thé) et de chez moi au café (à prendre un café). Tout se résume dans cette phrase de Solaris sur le fait que nous ne savons pas quand nous mourrons. S'il me restait une semaine de vie, il serait absurde de perdre mon temps chez moi de cette façon. Je préfèrerais faire quelque chose d'excitant (bien que, pour le moment, je ne vois pas de quoi il s'agirait). Non, je dois y penser attentivement. S'il me restait une semaine à vivre ? Est-ce que je ne m'envolerais pas vers une plage idyllique de Thaïlande ou des Bahamas ? Mais alors, je passerais douze heures dans un avion et trois jours de plus détruit par le jetlag, me réveillant en pleine nuit, trop fatigué pour me lever et traînant tout le jour, essayant de rester éveillé pour pouvoir dormir la nuit suivante. Donc, c'est compliqué. S'il nous reste si peu de temps, on ne ferait pas ce qu'on fait déjà. Mais, en cela, cette vie d'écrivain, cette vie où on passe son temps à faire plus ou moins ce qui nous plait, est différente. C'est pourquoi, puisqu'il est probable qu'il me reste encore une saison ici, ce serait mon plus grand souhait en ce moment : m'asseoir ici, écrire et tenter d'élucider quel pourrait être mon principal désir.*
Un temps je l'ai cru, oui. 
Que le pique-nique serait meilleur s'il était transporté dans un panier en osier, que je serais plus jolie en portant un manteau comment ? long ? mi-long ? à moins que ça ne soit un blouson en cuir, plus heureuse avec une vue sur la mer, dans une grande maison aux murs peints en 









ou en 









à moins que ça ne soit en 


No.17
mais, de toute façon, couverts de livres, sans piscine, sans chien -ah non, merci bien !- mais avec véranda, Saab 900 -uniquement du millésime 1979 s'il vous plait- dans le garage à moins que ça ne soit avec vue sur la ville -mais pas une ville de province, hein !- au dernier étage avec balcon.

Un temps j'y réfléchissais, oui. 
A ce que je ferais si je gagnais au loto, si je me savais atteinte d'une maladie incurable, si je rencontrais la fée aux trois voeux, je ne trouvais pas si évident de faire mieux que les vieux  
  1. -Encore de la soupe ! grogna le bûcheron. Comme j'aimerais avoir une bonne saucisse bien grasse à manger ce soir. 
  2.  -Je voudrais que cette saucisse te pende au bout du nez ! 
  3. Ils n'eurent plus qu'à souhaiter d'être débarrassés de cette saucisse gênante.

, j'examinais les possibilités. 

Un temps, oui.
Mais maintenant, qu'ils viennent, le stalker, le professeur, le savant, qu'ils viennent me proposer de les accompagner dans la Zone, vers la Chambre dont on dit qu'elle exauce le plus cher désir et je leur dirais sans hésiter Allez-y sans moi, les gars, laissez-moi, je n'ai aucune envie de sortir de ma chambre


*Le livre de Geoff Dyer, Zona : a book about a film about a journey to a room, un livre à propos du film Stalker de Tarkovski, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Zona. Un libro sobre una película sobre un viaje a una habitación. C'est de l'espagnol que je fais une traduction libre.

mercredi 10 juin 2015

Voyage autour d'une (autre) chambre. 2 : la mesure du vieillissement

J'imagine que, pour n'importe qui, il est rare de voir ses grands films -ceux qu'il ou elle considère comme grands films- passé trente ans. Après quarante ans, c'est extrêmement improbable. Après cinquante, impossible. Les films qu'on voit enfant ou adolescent ont une telle place dans nos coeurs qu'il est plus qu'impossible de les juger objectivement (en plus, on n'en a pas envie). Tenter de séparer leurs mérites et leurs défauts, les voir comme un adulte désintéressé, c'est comme tenter de mettre une note à notre enfance : impossible parce que ce qu'on examine ou qu'on essaie d'évaluer est une part essentielle de la personne qui essaie d'évaluer. Progressivement, en général entre la fin de l'adolescence et la vingtaine, on commence à voir de grandes oeuvres cinématographiques. Au début, on peine à comprendre ces oeuvres supposées magistrales : elles sont trop différentes, souvent trop ennuyeuses et difficiles. La majorité des films sérieux que je connais, je les ai vus pendant mes études à Oxford, au Penultimate Picture Palace et au Phoenix, à l'époque où il y avait des séances tardives tous les soirs. Quand j'ai vu Stalker, j'étais préparé à endurer la projection même si j'étais incapable de l'apprécier. Je connaissais suffisamment -à peine- la grammaire et l'histoire du cinéma pour savoir que Tarkovski les agrandissait, les adaptait, les étendait. Bien que l'expérience ne pouvait se réduire à ce qu'on appelle "cinéma". Ma capacité à m'émerveiller a été enrichie en même temps qu'altérée. Cette capacité s'est limitée, s'est définie de manière irréversible, de même que lire Tolstoi nous fait grandir et, en même temps, limite définitivement notre capacité à grandir encore, notre capacité à la révélation et à l'étonnement dans le domaine de la fiction. Evidemment, après Tarkovski, on peut encore apprécier Tarantino, on peut voir qu'il est en train de faire quelque chose de nouveau; comme Harmony Korine avec Gummo ou Andrea Arnold avec Fish Tank. Evidemment, évidemment. Mais quand j'ai eu trente ans, environ huit ans après avoir vu Stalker pour la première fois, le pouvoir du cinéma d'augmenter ma perception s'était réduite jusqu'à devenir insignifiante. *
On le constate dans les miroirs, sur les photos, aux taches sur notre peau, à notre goût faiblissant pour le camping, les concerts de rock, les sports de combat, les nuits blanches, à notre moindre endurance, notre moindre patience, notre plus grande exigence…
Mais on sait définitivement qu'on a vieilli le jour où, plutôt qu'affirmer sur un ton péremptoire que ce film est génial, t'as rien compris !, on s'entend dire avec précaution qu'on l'avait trouvé magnifique, à dix-sept, vingt-deux, vingt-huit ou trente-et-un ans... mais bon qu'on ne l'a jamais revu depuis alors que… si ça se trouve...

*Le livre de Geoff Dyer, Zona : a book about a film about a journey to a room, un livre à propos du film Stalker de Tarkovski, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Zona. Un libro sobre una película sobre un viaje a una habitación. C'est de l'espagnol que je fais une traduction libre. 

mercredi 3 juin 2015

Voyage autour d'une (autre) chambre. 1 : l'art du patchwork.

C'était l'été dernier et lire Geoff Dyer m'avait emmenée à la Nouvelle-Orléansen Thaïlandeen Lybie… où, sans doute, je n'irai jamais. 
Cette fois, c'est dans un film que je voyage en sa compagnie… un film que, peut-être, je ne verrai jamais. 
De quelle catégorie d'écrivain suis-je, réduit à écrire le résumé d'un film ? Alors qu'il y a peu de choses que je déteste plus que quelqu'un qui, essayant de me convaincre d'aller voir un film, commence à le résumer, à en expliquer l'argument, et, de cette façon, détruit toute possibilité qu'on le voie. Pour ma défense, je dirais que Stalker est un film qui peut se résumer en quelques phrases. De sorte que, si résumer signifie réduire à un synopsis, alors ceci est le contraire d'un résumé. C'est une amplification et une expansion. Ce qui continue de poser question, c'est si la composition d'un tel résumé est une manière raisonnable de passer le temps.*
Du temps, il en est question. D'ailleurs : Pourquoi as-tu pris ma montre ? sont les tout premiers mots prononcés dans le film, la question que pose sa femme au stalker. Et quand celui-ci consulte le cadran, Geoff Dyer évoque The Clock, un film de vingt-quatre heures que Christian Marclay a réalisé en collant bout à bout des séquences de films indiquant toutes les heures d'une journée. 

A peine trois semaines plus tard, en lisant la description d'une scène de Stalker dans Une existence tranquille de Kenzaburô Ôé, 
Le stalker, revenu épuisé mais indemne de la "zone" malgré tous les dangers, était lui aussi désespéré. Il avait compris qu'en réalité ses clients se moquaient bien de la satisfaction spirituelle qui devait être accordée aux êtres humains dans la "chambre" située au coeur de la "zone". Il était pourtant convaincu que la "zone" avait le pouvoir de guérir les êtres déchus. C'était quelqu'un de sérieux, au point d'en être pitoyable. Après l'avoir mis au lit, sa femme se retournait soudain vers nous, et s'adressant à la caméra comme pour répondre à une interview, elle se mettait à raconter ce qu'elle pensait dans le secret de son coeur. Peut-être s'agit-il d'une technique cinématographique courante, mais j'ai vraiment aimé cette séquence. La femme rappelait que le guide était un jeune homme gourd, la risée de tous, et que, lors de son mariage, elle s'était heurtée à l'opposition de sa mère qui considérait les stalkers comme des êtres maudits et soutenait que de leur union ne pourraient naître que des enfants anormaux. Si elle avait passé outre, c'est qu'elle avait pensé, à moins que ce ne soit une simple justification a posteriori, qu'à une existence monotone elle préférait encore une vie peut-être difficile mais qui lui apporterait par moments du bonheur.

Kenzaburô Ôé. Une existence tranquille.
je pensai que, peut-être, il se trouvait, à travers le monde, assez de livres relatant ainsi des visions du film de Tarkovski, dont les extraits, collés bout à bout, reconstitueraient entièrement, finalement et subjectivement, le film.

*Le livre de Geoff Dyer, Zona : a book about a film about a journey to a roomun livre à propos du film Stalker de Tarkovski, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Zona. Un libro sobre una película sobre un viaje a una habitación. C'est de l'espagnol que je fais une traduction libre.  

mardi 10 mars 2015

Tuesday self portrait

Depuis longtemps il voyait dans les cheveux grisonnants un symptôme, un synonyme de tristesse intérieure, et il s'y était donc résigné comme à une fatalité -mais tout cela allait changer. Il referma la porte derrière lui. L'intérieur, qui embaumait l'après-shampoing, les lotions et les produits capillaires, avait l'air classique -pas le genre d'endroit où se faire teindre les cheveux dans une autre couleur qu'orange ou rouge vif vous reléguait parmi les ringards sans espoir. Il y régnait presque l'atmosphère d'une clinique ou d'un centre de remise en forme. Un homme à la chevelure brune informe -était-ce une astuce subtilement suggestive si les coiffeurs avaient eux-mêmes souvent l'air d'avoir besoin d'une coupe ? -lui demanda s'il avait un rendez-vous. 
"Non, je n'en ai pas. Mais j'aimerais savoir si vous n'auriez pas un trou là, maintenant…"
-Coupe plus shampoing ?
-Oui. En réalité, je me demandais…" Jeff se sentait aussi gêné qu'un personnage de roman des années cinquante en train d'acheter des capotes anglaises. "Serait-il possible, peut-être, de me teindre les cheveux ?"
Le gars, qui jusque là n'avait eu l'air que très peu intéressé, retrouva soudain toute sa motivation. 
"Oui, répondit-il. La teinture est un art, comme tout le reste. Nous le faisons exceptionnellement bien. On jurerait que c'est vrai. 
-Sylvia Plath, non ?
-Tout à fait."
Un coiffeur qui citait de la poésie. Eh bien, c'était vraiment un salon haut de gamme. Ou peut-être ce genre de truc était-il devenu courant dans ce coin de Londres. 
Geoff Dyer. Voir Venise, mourir à Varanasi

jeudi 16 octobre 2014

Loin d'eux (3 : les mots)

En 1956, après avoir toutefois brillamment réussi un examen pour devenir traducteurs permanents à l'Unesco, Julio et Aurora Cortázar, refusent de signer un "pacte avec le diable". Leur travail à l'Unesco leur permettrait de vivre bien mais au prix de leur liberté et de traductions mortellement ennuyeuses.

Mes deux dernières semaines à Genève ont été entachées par l'horrible nécessité de faire des traductions atomiques. Je ne veux pas dire que mes traductions sont entrées en fission et ont explosé avant une petite fumée décorative; il s'agit de documents au sujet de l'utilisation pacifique de l'énergie atomique. Mais si tu crois que cela change quoi que ce soit, tu es d'une triste naïveté. Ce sont des réacteurs de toutes sortes, de ionisation des complexes isobutyliques du paradimenol ftaleinado, et autres beautés du même poil. Naturellement, je me suis trouvé en face du problème : devenir fou ou apprendre un peu à propos de ce que je traduisais et j'ai lâchement choisi la deuxième et très triste solution. A présent, je sais ce qui se passe dans un réacteur (dans la mesure de ce qu'en savent les nobles savants qui se sont réunis à Genève et ont produit ces documents) et je sais, en plus, une partie de tout ce que j'ignore -puisque, dans ce métier,  il est très important de ne pas être ignorant et d'avoir l'exacte mesure des ignorances personnelles. (1) 
Quand la littérature est une "raison de vivre",  il est des textes qui constituent d'autres enjeux de traduction que ceux concernant l'énergie atomique. 

Je continue de traduire Les mémoires d'Hadrien. Et je continue de découvrir les différences secrètes qui existent entre les langues et qui se répercutent sur le plan formel. Traduire n'est pas chercher des équivalences. Ou, pour le dire mieux, la traduction trahit le plus fidèle, oh paradoxe ! Je m'explique : si je lis en français qu'Hadrien est tombé amoureux d'un jeune soldat et qu'il a eu des difficultés parce que ce soldat plaisait aussi à Trajan, cela n'évoque pas le moindre scandale. A peine je le traduis en espagnol (dans un jeu parfait d'équivalences), que le passage se teinte d'une grossièreté, d'une rudesse et d'un ton nettement scandaleux. C'est que, en réalité, il ne s'agit pas de la même chose. Une mentalité française imagine un Hadrien et une mentalité espagnole un autre. Cela ne vient pas de l'écho particulier des mots dans chacune des langues mais de l'écho des sentiments. L'amour pour un français n'est pas le même que pour un hispanophone. (2)
Malgré tout -contrairement à Milan Kundera, par exemple, qui fut nationalisé par François Mitterrand en même temps que lui en 1981- et alors qu'il parle parfaitement français, Julio Cortázar ne renonça jamais à écrire en espagnol. 

Avant tout : je dois t'avoir dit une énorme ânerie à propos des langues et ta réplique quasi indignée me donne la mesure de ton alarme. Ecoute, je n'ai pas la moindre intention de changer de langue, à la Conrad. D'abord parce que Conrad est un phénomène isolé et réellement étonnant. Et ensuite parce que rien ne me parait plus délicieux qu'écrire en espagnol. Et je ne peux ni ne veux avoir la vie en France des orangs-outangs puants qui déshonorent l'Argentine et qui, après quatre ans en France ne se font pas comprendre par notre saint concierge Frédéric qui est un ange venu du ciel. Ni faire comme Serrano Plaja et les exilés espagnols, se rejoignant aux Deux Magots pour emmerder les Gachupines* et qui ont besoin d'un interprète pour demander un citron pressé. Le plus logique : le français sera ma langue diurne, qui va avoir rapidement un impact sur l'espagnol, qui sera ma langue nocturne, la région des rêves. Bien que tu saches que les rêves se fabriquent dans la veille… (3)
*Espagnols établis au Mexique ou au Guatemala (ndlt)

Depuis le jour où, trois semaines après le début de mon apprentissage de cette langue, j'avais remercié le marchand de jouets qui sonnait à ma porte en lui expliquant en japonais que je n'avais pas de fruits (kudamono 果物) alors que je voulais bien sûr lui préciser qu'il n'y avait aucun enfant (kodomo 子供) dans cette maison, je suis très indulgente envers ceux qui commettent des erreurs dans une langue qui n'est pas la leur.  
Ainsi, j'ai souri rêveusement au garçon qui me demandait la direction de la "rue de l'amour" avant que je finisse par réaliser qu'il cherchait la "rue de Namur". 
J'aurais pu montrer par où il devait aller à l'homme qui m'interrogeait sur la localisation du "centre ville" si je n'avais pas compris qu'il voulait se rendre au "centre de vie", que je ne connaissais pas, lui. 
Dans ma propre langue, j'ai bien insisté : "surtout pas de viande" mais la serveuse néerlandophone m'apporta un sandwich généreusement garni de "pain de viande". 

Si vous pensez que, parce que je publie des traductions de Rosa Montero, de Ray Loriga, de Geoff Dyer, que, parce que j'invente un petit feuilleton Cortázarien, je sais parler espagnol, vous êtes "d'une triste naïveté" ! (4)
Je : bredouille quelques mots, commence des phrases que mes interlocuteurs ont l'amabilité d'achever, souris beaucoup. Et la majorité du temps je : reste chez moi.

Toutes les citations de Julio Cortázar sont une traduction que je fais librement depuis ses lettres publiées aux éditions Alfaguara sous le titre Cartas a los Jonquières
Comme, dans ce volume, la traduction en espagnol des phrases en français dans le texte, c'est, ici, la version originale qui apparait en notes de bas de pages. 

(1) Mis dos últimas semanas en Ginebra se vieron empañadas por la horrenda necesidad de hacer traducciones atómicas. No quiero decir que mis traducciones entren en fisión y exploten previo un humito decorativo; se trataba de documentos acerca de la utilización pacífica de la energía atómica. Pero si crees que esto cambia algo las cosas, incurres en triste ingenuidad. Se trataba de reactores de toda laya, de ionización de los complejos isobutílicos del paradimenol ftaleinado, y otras beldades del mismo pelo. Naturalmente, me encontré frente al problema de volverme loco o de aprender un poco acerca de lo que estaba traduciendo, y opté cobardemente por la segunda y tristísima solución. Ahora sé lo que ocurre dentro de un reactor (en la medida en que lo saben los nobles sabios que se reunieron en Ginebra y produjeron esos documentos) y sé además una parte de todo lo que no sé -pues en este oficio cuenta mucho no ser ingenuo y tener cabal medida de las ignorancias personales.

(2) Sigo traduciendo las memorias de Adriano. Sigo descubriendo las secretas diferencias que hay entre los idiomas, y que trascienden el plano formal. Traducir no es buscar equivalencias. O, mejor dicho, la traducción traiciona cuanto más leal es, oh paradoja. Me explico : si yo leo en francés que Adriano se enamoró de un joven soldado y tuvo dificultades porque a Trajano también le gustaba el soldado, todo eso suena sin el menor escándalo. Apenas lo pongo en español (en un perfecto juego de equivalencias), el pasaje adquiere una grosería, una rudeza, un tono marcadamente escandaloso. Es que en realidad no se trata de la misma cosa. Una mentalidad francesa piensa un Adriano, y una mentalidad española piensa otro. No se trata ya de la resonancia especial de las palabras en cada idioma, sino de la resonancia de los sentimientos. El amor para un francés no es lo mismo que para un hispanohablante. 

(3) 
Ante todo debo haberte dicho una enorme burrada acerca de los idiomas, pues tu casi indignada réplica me da la medida de tu alarma. Oye, no tengo la menor intención de cambiar de idioma, a lo Conrad. Primero, porque Conrad es un fenómeno aislado y realmente asombroso. Y luego porque nada me parece más sabroso que escribir en español. Yo no puedo ni quiero hacer en Francia la vida de los pestilentes orangutanes que deshonran el pabellón argentino, y que después de cuatro años en Francia no se hacen entender por nuestro santo concierge Frédéric, que es un ángel des-cielado. Ni lo que hacen Serrano Plaja y los españoles exilados, juntándose en Les Deux Magots para putear contra los gachupines, y necesitando de un intérprete para pedir un citron pressé. Lo lógico es que el francés, que será mi idioma diurno, vaya incidiendo rápidamente sobre el español, que será el nocturno, la región del sueño. Bien sabes tú que los sueños se fabrican en la vigilia…

(4)
Mon cher Henry Miller,
vous avez raison pour Plexus, la traduction française en est plate. C'est la tragédie des traductions aujourd'hui. Trop de femmes s'en mêlent qui ne savent pas leur langue ni l'autre et qui bavent comme des limaces.
Blaise Cendrars. Correspondance avec Henry Miller 1934-1979

lundi 1 septembre 2014

Dernier voyage autour de ma chambre
chapitre 9 : en Lybie

Parfois c'est dans la rue, au marché, en entendant des gens parler. 
Je mets un petit moment avant de réaliser que si je comprends sans effort, c'est parce que…  c'est du français. 

"Aussitôt que je m'en suis rendu compte,j'ai observé un homme qui s'approchait de moi lentement.
-Salaam alaykum !
-Alaykum salaam !
Au bout de ces salutations, nous avons découvert que le français était la meilleure langue pour communiquer entre nous.
-Qu'est-ce que vous faites ici ?*
-Je suis touriste. 
Ce n'était pas la première fois que ma réponse ne suscitait pas de surprise mais plutôt une totale incompréhension.
-Touriste ?
-Oui. 
-Avec un groupe ?
-Non. 
-Et vous êtes tout seul ?
-Oui. Je suis tout seul. 
Peut-être est-ce parce que nous parlions en français mais cette question (Vous êtes tout seul ?) avait acquis ce que je suis tenté de qualifier, de manière hâtive, un caractère existentiel.
Un peu avant de voyager en Lybie, j'avais rompu avec ma fiancée. J'étais seul, j'avais passé seul une grande partie de ma vie et, selon toutes les probabilités, j'allais mourir seul. Et, évidemment, c'est parler à un autre être humain qui me l'a fait comprendre. Pendant que je m'étais promené seul, j'étais content, dans la Zone. Mais aussitôt que j'ai commencé à bavarder avec ce type, j'ai senti sur mes épaules le poids terrible de la solitude.
J'ai pris congé de mon nouvel ami et j'ai continué à marcher. Je devais être seul pour ne pas me sentir seul.
(…) J'en avais déjà assez d'être assis dans le forum, mais la perspective de rentrer à l'hôtel était encore plus triste. J'avais envie d'avoir quelqu'un avec qui parler mais, aussitôt que le désir est devenu réalité -j'ai remarqué qu'il y avait quelqu'un debout à côté de moi- j'ai désiré qu'on me laisse tranquille.
Mon nouvel ami s'appelait Ahmed et il a dit :
-Manchester United… Leeds… Arsenal… Chelsea…
-Tottenham Hotspur ? j'ai demandé
-Tottenham Hotspur, il a répété. Newcastel United… Aston Villa.
Après cette brève réactivation, il a titubé de nouveau avant de s'embarquer dans un sous-ensemble du même style de conversation.
-Dennis Bargkamp. Kanu. Viera. Gascogine… Zola.
La preuve, d'une certaine façon, de l'avènement d'une nouvelle ère aussi bien du football anglais que, par extension, du langage international des relations diplomatiques."

*en français dans le texte

Le livre de Geoff DyerYoga for People Who Can't Be Bothered to Do It, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Yoga para los que pasan del yoga.

Vocabulaire noté : 
-no es que nos importe un bledo : on en a rien à foutre !
-nos largamos de aqui : nous partons d'ici
-de mala gana : de mauvaise grâce
-bonachón : bon enfant
-mascar chicle : mâcher du chewing gum