On imagine mal un roman davantage ennuyeux, c'est une tristesse de voir encore des enfants le lire. La vision du monde de Robinson réside exclusivement dans la propriété, jamais on n'a vu de propriétaire si moralisant. La recréation mythique du monde à partir de l'île déserte a fait place à la recomposition de la vie quotidienne bourgeoise à partir d'un capital. Tout est tiré du bateau, rien n'est inventé, tout est appliqué péniblement sur l'île. Le temps n'est que le temps nécessaire au capital pour rendre un bénéfice à l'issue d'un travail. Et la fonction providentielle de Dieu, c'est de garantir le revenu. Le compagnon de Robinson n'est pas Eve, mais Vendredi, docile au travail, heureux d'être esclave, trop vite dégoûté de l'anthropophagie. Tout lecteur sain rêverait de le voir enfin manger Robinson.Gilles Deleuze. Causes et raisons des îles désertes.
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mardi 8 juillet 2014
Tuesday self portrait
mardi 3 juin 2014
Tuesday self portrait
Qu'est-ce que c'est, un très beau tableau ou un très beau dessin ? Il y a un cadre. Mais cela devient beau à partir de quel moment, ce qu'il y a dans le cadre ? A partir du moment où l'on sait et où l'on sent que le mouvement, que la ligne qui est encadrée vient d'ailleurs, qu'elle ne commence pas dans la limite du cadre. Elle a commencé au-dessus, ou à côté du cadre, et la ligne traverse le cadre. Comme dans le film de Godard, on peint le tableau avec le mur. Loin d'être la délimitation de la surface picturale, le cadre est presque le contraire, c'est la mise en relation immédiate avec le dehors.Gilles Deleuze. Pensée nomade in L'île déserte et autres textes.
lundi 26 mai 2014
LIEU DE MéMOIRE
Si je m'assieds toujours à cette terrasse le dimanche, ce n'est pas parce qu'elle est sur le chemin du retour. Pas parce qu'elle est, à part égale, au soleil et à l'ombre. Pas non plus parce que le café y est moins cher qu'ailleurs. Pas davantage parce qu'elle a vue sur le marché et son animation. Encore moins parce que j'en apprécie le patron.
Non, ce n'est pas... plus tard, je donnerai mes raisons.
Souvent, ce sont les mêmes guitares flamenco qu'ils demandent à écouter avant de se décider à les acheter et pourtant, chaque semaine, ils sont différents ceux que je vois s'attarder au stand du marchand de musique.
Souvent, c'est le même rituel : ils hésitent, discutent, se décident. Je les regarde s'éloigner, ranger dans leur sac le disque qui leur rappellera à jamais les quelques jours qu'ils ont passés sur l'île où je vis.
Rêver des îles, avec angoisse ou joie peu importe, c'est rêver qu'on se sépare, qu'on est déjà séparé, loin des continents, qu'on est seul et perdu -ou bien c'est rêver qu'on repart à zéro, qu'on recrée, qu'on recommence.
Gilles Deleuze. Causes et raisons des îles désertes in L'île déserte et autres textes.
dimanche 13 octobre 2013
LA SAISON DES VISAGES
Il n'y a pas que de ton sommeil que tu me rapportes des histoires.
Mais aussi de toutes les heures que tu passes sur le trottoir, de tous les traits que tu scrutes et reproduis, de tous les visages que tu dévisages, des photos que tu recopies aussi, ces clichés usés par des années de portefeuille, où sourient pour l'éternité des disparus tant aimés qu'on te demande de ressusciter.
C'est la fin de la saison et le portraitiste a rangé son atelier, trié ses crayons, ressorti ses pinceaux.
Il a dit Je vais faire une nature morte, pour commencer.
Or le visage a un corrélat d'une grande importance, le paysage, qui n'est pas seulement un milieu mais un monde déterritorialisé. Multiples sont les corrélations visage-paysage, à ce niveau "supérieur". L'éducation chrétienne exerce à la fois le contrôle spirituel de la visagéité et de la paysagéité : composez les uns comme les autres, coloriez-les, complétez-les, arrangez-les, dans une complémentarité qui renvoie paysages et visages6. Les manuels de visage et de paysage forment une pédagogie, sévère discipline, et qui inspire les arts autant qu'ils l'inspirent. L'architecture place ses ensembles, maisons, villages ou villes, monuments ou usines, qui fonctionnent comme visages dans un paysage qu'elle transforme. La peinture reprend le même mouvement, mais le renverse aussi, plaçant un paysage en fonction du visage, en traitant l'un comme l'autre : "traité du visage et du paysage". Le gros plan de cinéma traite avant tout le visage comme un paysage, il se définit ainsi, trou noir et mur blanc, écran et caméra. Mais déjà les autres arts, l'architecture, la peinture, même le roman : gros plans qui les animent en inventant toutes les corrélations. Et ta mère, c'est un paysage ou un visage ? un visage ou une usine ? (Godard). Pas un visage qui n'enveloppe un paysage inconnu, inexploré, pas de paysage qui ne se peuple d'un visage aimé ou rêvé, qui ne développe un visage à venir ou déjà passé. Quel visage n'a pas appelé les paysages qu'il amalgamait, la mer et la montagne, quel paysage n'a pas évoqué le visage qui l'aurait complété, qui lui aurait fourni le complément inattendu de ses lignes et de ses traits ?
6. Les exercices de visage jouent un rôle essentiel dans les principes pédagogiques de J.-B. de la Salle. Mais déjà Ignace de Loyola avait joint à son enseignement des exercices de paysage ou des "compositions de lieu" concernant la vie du Christ, l'enfer, le monde, etc. : il s'agit, comme dit Barthes, d'images squelettiques subordonnées à un langage, mais aussi de schèmes actifs à compléter, à colorier, tels qu'on les retrouvera dans les catéchismes et manuels pieux.
Gilles Deleuze, Félix Guattari. Mille plateaux.
lundi 13 mai 2013
Corps-Sans-Organes
"Désirer, c'est construire un agencement, c'est construire un ensemble. L'ensemble d'une jupe, d'un rayon de soleil, d'une rue, voilà. L'agencement d'une femme, d'un paysage, d'une couleur. Voilà ce que c'est un désir. C'est donc construire un agencement, c'est construire une région, c'est vraiment agencer."Gilles Deleuze. L'abécédaire
(...)
hier soir, apercevoir une parcelle de ta peau sur l'écran, ça m'avait fait trembler alors que.
Alors que lui, qui s'est allongé sur le banc devant le mien, lui qui a fermé les yeux, ce n'est que par inadvertance que j'ai remarqué que c'était un homme, plus préoccupée que j'étais de savoir sur quel roman de Gide il avait posé sa tête.
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