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samedi 2 juillet 2016

Poema de mesa/Poème de table en version originale (sous-titrée*)

A fréquenter les cafés sans parler français, 
j'écris de la poésie minuscule en version originale.

Poema de mesa


Es una tarde en la cuidad, una tarde de verano verdadero. 
En la calle : el calor, inmóvil. 
En el bar : la frescura, ruidosa. 
Bocadillo, café americano, estoy esperando 
la hora de la cita en la peluquería. 
En la calle : músicos, turistas. 
En el bar : grupos de amigos. 
Charlando, gritando, riendo más que
en cualquier otro lugar en el mundo : 
¡vivo en España!
Estoy bebiendo un café muy fuerte, voy a hablar
español, todo el tiempo del corte. 
Cuando vives en un pais extranjero, si llevas el pelo corto, 
ir a la peluquería no es un descanso. 
Ya en Tokio, era un ejercicio lingüístico. 
Es casi la hora, me voy, preguntándome en qué
piensa Enrique cuando ve mi nombre
en su agenda, en qué piensa cuando es la hora
en la que llegue. 

*
C'est un soir en ville, un soir d'un véritable été. 
Dans la rue : la chaleur, immobile. 
Dans le bar : la fraîcheur, bruyante. 
Un sandwich, un café long, j'attends 
l'heure de mon rendez-vous chez le coiffeur. 
Dans la rue : des musiciens, des touristes. 
Dans le bar : des groupes d'amis. 
Qui discutent, qui crient, qui rient plus que
n'importe où ailleurs au monde : 
je vis en Espagne ! 
Je bois un café fort, je vais parler
espagnol, tout le temps de la coupe. 
Quand on vit dans un pays étranger quand on porte les cheveux courts, 
aller chez le coiffeur n'est pas de tout repos. 
Déjà à Tokyo, c'était un exercice linguistique. 
C'est presque l'heure, je m'en vais, en me demandant à quoi
pense Enrique quand il voit mon nom
sur son agenda, à quoi il pense quand c'est l'heure
que j'arrive.

samedi 25 juin 2016

Poema de mesa/Poème de table en version originale (sous-titrée*)

A fréquenter les cafés sans parler français, 
j'écris de la poésie minuscule en version originale.

Poema de mesa


Ordenadores portátiles, móviles sobre las mesas, una mañana ordinaria en Palma. 
Conversaciones, ruido de la maquina de café, páginas de periódicos giradas, una mañana ordinaria en Palma. 
Café con leche, zumo de naranja, bocadillo de queso, tostadas con tomate, una mañana ordinaria en Palma. 
Estoy la única, aquí sentada, escribiendo con un bolígrafo en un cuaderno, la única oyendo la canción de Supertramp que está pasando. 
Es una mañana ordinaria en Palma pero no estoy aquí, no estoy aquí y ahora. 
En esta mañana ordinaria en Palma, estoy sentada en el siglo veinte, sola. 

*
Ordinateurs portables, téléphones portables sur les tables, un matin ordinaire à Palma. 
Conversations, bruit de la machine à café, pages des quotidiens tournées, un matin ordinaire à Palma. 
Café au lait, jus d'orange, sandwich au fromage, toasts à la tomate, un matin ordinaire à Palma. 
Je suis la seule, assise ici, écrivant au stylo dans un cahier, la seule entendant la chanson de Supertramp qui est en train de passer. 
C'est un matin ordinaire à Palma mais je ne suis pas ici, je ne suis pas ici et maintenant. 
En ce matin ordinaire à Palma, je suis assise dans le vingtième siècle, seule. 

samedi 18 juin 2016

yellow

A mon café, le serveur 
pense qu'il n'ajoute que de l'eau.
Tandis que moi, le commandant con hielo*,
j'y mets de la couleur.


*
un café con hielo = un café glacé

lundi 13 juin 2016

Au supermarché (fragments d'insularité)

La scène appartient à celles qui font regretter que la vie ne comporte pas les mêmes fonctions qu'un film sur dvd. Chapitres numérotés, séquences que l'on peut repasser, arrêt sur image. J'aurais quelques détails à vérifier.

Cette scène se déroule au supermarché (1), au rayon des boissons végétales.

On m'y voit, portant un débardeur rose mou et un jean coupé aux ciseaux (2). J'ai, au creux d'un bras, un litre de lait d'avoine de la marque Yosoy (3).
On y voit également un homme. Littéralement à mes pieds. Il est accroupi à hauteur des étagères du bas du rayon, qu'il regarde. A côté de lui se trouve un caddie chargé de briques de boissons végétales de diverses marques et de lait de vache. Il se redresse, continue de regarder le rayon mais aussi le contenu du caddie, sans esquisser le moindre geste.
Bien que je n'en aie pas vu sur le caddie, je m'adresse à lui pour lui demander s'il y a ou s'il y aura bientôt du lait de soja de la même marque que celle du lait d'avoine dont je me suis déjà servie.
Après s'être penché vers l'étagère où j'ai pris le produit afin d'examiner les étiquettes de prix -chose que j'ai déjà faite- il se redresse et me regarde sans répondre. Il est plus grand que moi, large d'épaules. Il a des yeux d'un bleu rare. Je ne l'ai jamais vu dans le magasin. Ni à la caisse, ni nulle part ailleurs (4).
Il regarde ensuite la brique de boisson à l'avoine. Il semble vouloir dire quelque chose mais ne pas savoir comment s'exprimer. Comme si c'était lui, l'étranger.
Le silence dure, je ne veux pas que, pour une raison ou une autre, il se sente embarrassé, je lui souris, je l'encourage : ¿Si?
Quand, enfin, il ouvre la bouche, il est très bref. Tout en regardant autour de lui, comme s'il vérifiait que personne ne nous voit (5) ou, au contraire, que quelqu'un nous a bien remarqués (6), il me dit que, lui aussi a coutume de consommer ces boissons et que celle à l'avoine est assez semblable à celle au soja. Je lui précise que, quant à moi, je trouve le soja plus neutre que l'avoine et que c'est pour cela que j'en cherche. Et comme je le vois se tourner vers les autres marques du rayon, j'ajoute que je cherche cette marque en particulier car toutes les autres contiennent des additifs, si si, toutes, j'ai déjà vérifié mais ça ne fait rien, merci beaucoup et au revoir. 

Ce n'est que rentrant chez moi, rangeant les briques de boisson à l'avoine, repensant à ce qui avait constitué mon échange linguistique de la journée, le reconstituant sans y trouver les fautes dont je suis malheureusement coutumière, ce n'est qu'à ce moment-là que la scène a commencé à me paraître si peu naturelle, étrangement lente.  

A présent, je sonde ma mémoire et je ne jure plus de rien : l'homme portait-il vraiment l'uniforme dont je l'ai cru vêtu ? Etait-ce l'uniforme du magasin ? Son expression orale n'était-elle pas approximative au point d'avoir fait paraître la mienne aussi accomplie ?

Dotée d'une imagination plus rocambolesque (7), je croirais avoir croisé le chemin d'un criminel se cachant dans le rayon d'un magasin, inquiet de l'attention que je pouvais attirer sur lui en lui adressant la parole et lançant des regards circulaires afin de s'assurer que personne ne le regardait tandis qu'il essayait de se débarrasser de moi au plus vite. 

Mais, plus le temps passe, plus je suis persuadée d'avoir adressé la parole à un client timide et surpris, qui a fini par me répondre tout en cherchant du regard un employé qualifié qui aurait pu me renseigner. 

A moi, cela arrive tellement régulièrement dans les allées des bibliothèques que je ne m'obstine plus à leur faire savoir qu'ils sont en train de me prendre pour une autre : je m'efforce de renseigner les usagers avec le plus grand professionnalisme. 


(1)
Ce supermarché est à une centaine de pas de mon domicile. J'ai commencé à le fréquenter dès le lendemain de mon arrivée sur l'île. Surprise lorsque j'ai commencé à constater que le personnel changeait à peine je m'y étais habituée, j'ai appris que les employés venaient de partout, y étaient envoyés également. Comme je ne connaissais pas du tout l'île, partout m'a paru très loin.

(2)
Seule une vision d'ensemble superficielle peut le faire croire mais : non, je n'ai pas réussi à le tailler à la même longueur des deux côtés.

(3)
C'est un jeu de mot. Soy signifie soja en anglais mais, en espagnol, il s'agit du verbe être conjugué à la première personne du singulier. Yo soy : je suis.

(4)
Ce supermarché comporte peu d'allées. Néanmoins, comme dans tous les supermarchés du monde, il y a certaines d'entre elles que je ne fréquente jamais. Par exemple le rayon charcuterie-fromage-à-la-coupe dont, malgré tout, j'identifie les employés car, en plus d'être nomades, ils sont polyvalents.

(5)
Parce qu'on lui aurait demandé de s'acquitter de la tâche de remplir le rayon le plus rapidement possible.

(6)
Pour s'assurer que ses collègues, voire sa hiérarchie, constatent qu'il renseigne poliment les clients comme on le lui a recommandé de le faire.

(7)
Mais, décidément, non !

mercredi 8 juin 2016

CE QUI (ne) M'ADVIENT(pas)

Selon Walter Benjamin, le "moi" de Proust est le lieu où se produit la littérature. Un journal est quelque chose comme cela aussi. On ne doit pas interpréter ce "moi" seulement comme un espace autobiographique mais comme un lieu auquel nous recourons pour qu'advienne la littérature. 
Traduction libre d'un extrait* de La escafandra de José Carlos Llop. 
* Según Walter Benjamin, el "yo" de Proust es el lugar donde ocurre la literatura. Algo así es, también, un Diario. No debe interpretarse ese "yo" sólo como un espacio autobiográfico, sino como un lugar al que recurrimos para que ocurra la literatura.  
J'écris un journal en français. 
Mais j'en rédige un aussi en espagnol. 
Ne jamais y consigner les mêmes faits
me donne l'impression de mener une double vie. 

lundi 6 juin 2016

Le manque, décidément (fragments d'insularité)

Je demandai à Alberto des éclaircissements sur la construction, la conjugaison de echar de menos*, précisant que cette expression ne m'était pas familière puisque ici, sans que je sache pourquoi, personne ne me posait jamais la question
A la suite de cette remarque, j'interrogeai Pri et Angelita : ¿Qué echáis de menos?
Elles répondirent, presque en choeur. 
Aussitôt après, elles passèrent à autre chose. 
*El giro echar de menos significa ‘notar la falta de alguien o algo’ o ‘tener pena por la falta de alguien o algo’. Es una locución verbal transitiva.
Desde que mi hermana se fue a vivir a Londres la echo de menos.
Echo de menos su sonrisa.
La tournure echar de menos signifie "remarquer le manque de quelqu'un ou de quelque chose" ou "avoir de la peine à cause du manque de quelqu'un ou de quelque chose". C'est une locution verbale transitive.

                   Depuis que ma soeur est partie vivre à Londres, elle me manque.
                   Son sourire me manque.

samedi 4 juin 2016

"L'activité cérébrale est destinée principalement à la survie et au bien-être. Un cerveau équipé pour une telle finalité principale peut se consacrer ensuite à n'importe quelle autre chose, écrire de la poésie ou concevoir des navettes spatiales"

Antonio Damasio. Spinoza avait raison.
Il fait nuit à l'heure où le dernier bus de la journée marque un arrêt devant l'hôpital. 
C'est au sous-sol que sont soignées les pensées malades. 
Ils sont nombreux, 
parmi les Espagnols qui commencent à apprendre le français,
 à dire pensement pour traduire pensamiento.

jeudi 2 juin 2016

Poema de mesa/Poème de table en version originale (sous-titrée*)


A fréquenter les cafés sans parler français, 
j'écris de la poésie minuscule en version originale.

Poema de mesa

En el mismo día dos veces
en el mismo sitio. 
Saliendo del bus esta mañana, un desayuno en el sofá
esperando la hora del cine esta tarde, un bocadillo en la terraza. 
Sin embargo no me siento la misma. 
El pelo más corto y Cortázar en el bolso. 
Antes de ir a ver una película coreana
miro a la gente en esta calle española.
"Life is bitch", "Like the old time", "Too good for school",
hablan inglés las camisetas,
hablan también las personas
en el móvil, en ruso, en catalán. 
Es la hora de los niños, juegos, helados.
Es la hora en que me voy al cine. 

*
Le même jour deux fois
au même endroit. 
Descendant du bus ce matin, un petit déjeuner sur le sofa
attendant l'heure du cinéma ce soir, un sandwich en terrasse. 
Mais je ne me sens pas la même. 
Mes cheveux plus courts et Cortázar dans mon sac. 
Avant d'aller voir un film coréen 
je regarde les gens dans cette rue espagnole.
"Life is bitch", "Like the old time", "Too good for school",
les teeshirts parlent anglais,
les personnes parlent aussi
dans leur téléphone, en russe, en catalan. 
C'est l'heure des enfants, des jeux, des glaces.
C'est l'heure où je vais au cinéma. 

samedi 14 mai 2016

Poème de table en version originale (sous-titrée*)

A fréquenter les cafés sans parler français, 
j'écris de la poésie minuscule en version originale.

Poema de mesa


Una vez a la semana voy a la pastelería 
tomar un desayuno, escribir mi diario. 
Solía hacer lo mismo cuando vivía en Lisboa,
cada mañana bajaba rapidamente la escalera hasta
la calle, hasta la pastelería. 
No hablaba portugués pero me conocían
todos los camareros y sabían
lo que quería, siempre un café americano
a veces un bocadillo, a veces un huevo. 
Allá también, escribía mi diario
notaba lo que nos decíamos, mi novio
y yo, durante una parte de la noche. 
El aquí, yo allá, su cara, la mía,
cada noche en la pantalla. 
Tiempo de exil, de ordenador, tiempo de empiezo, 
en español ya sabía decir enamoramiento
Aquí y ahora en Palma como en Lisboa
escribiendo mi diario miro
a la gente que sale, que llega, 
estoy acostumbrada a mirar la vida
que, sin mí, siempre pasa. 


*
Une fois par semaine je vais à la pâtisserie
prendre mon petit déjeuner, écrire mon journal. 
Je faisais la même chose quand je vivais à Lisbonne, 
chaque matin je descendais rapidement l'escalier jusqu'à
la rue, jusqu'à la pâtisserie. 
Je ne parlais pas portugais mais tous les serveurs
me connaissaient et savaient
ce que je voulais, toujours un café allongé
parfois un sandwich, parfois un oeuf. 
Là-bas aussi, j'écrivais mon journal
je notais ce que nous nous disions, mon fiancé
et moi, pendant une partie de la nuit. 
Lui ici, moi là-bas, son visage, le mien, 
toutes les nuits sur l'écran. 
Temps d'exil, d'ordinateur, temps du commencement, 
en espagnol, je savais dire énamourement
Ici et maintenant à Palma comme à Lisbonne
en écrivant mon journal je regarde 
les gens qui sortent, qui entrent, 
je suis habituée à regarder la vie
qui, sans moi, toujours passe. 


mercredi 11 mai 2016

Yoga mental

De toutes les activités intellectuelles favorisant les capacités mentales, la plus accessible et qui procure le meilleur rapport coût/bénéfice est, sans doute, la lecture. Lire est un des meilleurs exercices possibles pour maintenir en forme le cerveau. Il en est ainsi parce que l'activité de lire requiert de mettre en jeu un nombre important de processus mentaux parmi lesquels se distinguent la perception, la mémoire et le raisonnement.
(...) D'autres activités peuvent contribuer directement ou indirectement à la facilitation des processus d'apprentissage et de mémoire, en plus de ralentir les processus neurodégénératifs et les pertes mentales se produisant avec le vieillissement : en plus de l'apprentissage d'autres langues, la pratique de la musique et d'instruments, le yoga et les arts martiaux. 
Ignacio Morgado. Aprender, recordar y olvidar. (Apprendre, se souvenir, oublier)
Edith Grossman est américaine et traductrice de l'espagnol -elle a traduit en anglais Carmen Laforet, Mario Vargas Llosa, Gabriel García Márquez... mais aussi le Don Quichote de Cervantes. 
Elle a consacré un livre à son métier -Why translation matters- que je lis dans la traduction espagnole -Por qué la traducción importa- qu'en a faite Elvio E. Gandolfo et dont je traduis librement, à mon tour, un extrait :


Octavio Paz, l'écrivain mexicain qui a obtenu le Prix Nobel, commence son essai "Traduction : littérature et littéralité" avec la phrase : "Apprendre à parler est apprendre à traduire". Il soutient que les enfants traduisent l'inconnu dans un langage qui, lentement, leur devient familier et que, tous, nous sommes engagés dans la traduction de pensées en langage. Ensuite, il développe une idée encore plus suggestive : aucun texte écrit ou parlé n'est "original" en rien, étant donné que le langage, bien qu'il puisse être n'importe quoi d'autre, est une traduction du monde non verbal et que chaque signe linguistique et chaque phrase traduise un autre signe et une autre phrase. Et ceci signifie, dans un sens absolument utopique, que le plus humain des phénomènes -l'acquisition et l'usage du langage- est, selon Paz, un processus en réalité continu et infini de traduction; et, par extension, l'usage le plus créatif du langage -c'est à dire la littérature- est aussi un processus de traduction : non pas la transmutation du texte dans une autre langue mais la transformation et la concrétisation du contenu de l'imagination de l'écrivain en un artefact littéraire. Comme l'ont suggéré beaucoup d'observateurs, dont John Felstiner et Yves Bonnefoy, le traducteur qui s'efforce de recréer les mots d'un écrivain avec les mots d'une langue étrangère, de fait, poursuit la lutte originale de l'écrivain pour transformer les réalités non verbales en langage. En peu de mots, à mesure qu'ils passent des élaborations de l'imagination à la parole écrite, les auteurs participent à un processus parallèle à celui qu'effectuent les traducteurs quand ils passent d'une langue à l'autre.

samedi 7 mai 2016

Être un cheval, se faire un ciné, avoir un enfant, se taire

J'ai dit à Miriam que je voulais passer un an à Paris. Elle s'est retournée vers moi et m'a dit :
-Ton français est horrible. Allez, dis la vérité : combien de temps as-tu étudié le français ? Deux ans au lycée ?
-Non, ai-je dit. Je l'ai étudié au collège de six à dix-sept ans. Et ensuite, quatre semestres à l'université. -J'ai souri- Mais chaque année, la seule chose que j'apprenais c'était la conjugaison du verbe "être".
Alors j'ai récité "je suis", "tu es", "il/elle est", etc en français. Mais arrivée là je me suis trompée et nous avons ri. Maintenant que j'y pense, ce n'était pas si idiot d'apprendre bien le verbe "être". Le sachant, j'en connaissais le son, les voyelles, les consonnes et la manière dont, dans une autre langue, se formait un verbe significatif. Je pouvais me trouver dans la rue de Rivoli "en étant". Je pouvais répéter plusieurs fois "je suis, je suis". Je connaissais bien deux mots en français : un pronom et un verbe. "Je suis". C'était une bonne base. Ensuite je pouvais former une phrase. Je pouvais l'étirer jusqu'à une pensée entière. "Je suis un cheval". Grâce à une pensée, je pouvais amplifier ma conscience et m'introduire dans celle d'un animal. Je pouvais faire tout ça dans un autre pays, dans une autre langue, avec des pigeons à mes pieds et des toits de pierre grise au-dessus de ma tête. Je pouvais former tout un nouvel orchestre de sons avec une lettre majuscule au début de la phrase pour signaler son attaque : "Je suis un cheval !" 
Natalie Goldberg. Wild mind : Living the writer's life.

Ne comptez pas sur moi pour qu'on se prenne un café, qu'on se fasse un ciné. 
Jamais vous ne m'entendrez dire que je vais me fumer une cigarette et encore moins que je vais me boire un bon whisky. 
Vous me surprendrez peut-être pourtant à le dire en espagnol. 
Ce qu'on déteste dans sa langue, on peut le dire dans une autre parce que, quand on parle une autre langue, on n'est pas exactement soi, on est un parent proche de soi. 
C'est ce qu'on apprend avec les langues étrangères : 
  • à dire les choses autrement (1)
  • à prendre plaisir à les dire quand on sait pourquoi (2)
  •  à se taire (3)



(1)
On ne dit pas hacer un niño (faire un enfant), on dit tener un niño (avoir un enfant), on ne dit pas hacer una experiencia (faire une expérience), on dit tener una experiencia (avoir une expérience), m'a dit Alberto. 

(2)
Emploi particulier de la forme pronominale : renforcement de l'idée exprimée par le verbe et de la participation du sujet

a) Avec des verbes qui indiquent la satisfaction d'un besoin, ou un plaisir déterminés.
Le C.O.D. représente une quantité totalement absorbée.
fumarse un pitillo (se fumer une cigarette)
tomarse una Coca-Cola (se prendre un Coca-Cola)
beberse un coñac (se boire un cognac)
comerse un bocadillo de anchoas (se manger un sandwich aux anchois)

Ex :
Anoche me tomé una pastilla para dormir pues no podía coger el sueño.
(Cette nuit, je me suis pris un somnifère parce que je ne trouvais pas le sommeil.)

L'essentiel de la conjugaison espagnole simple et pratique.

(3)
Et prendre enfin du repos de soi. 

jeudi 5 mai 2016

El peso de un libro//La valeur d'un livre

Cuando ví esta librería, en el mercado San Fernando del barrio Lavapies en Madrid, donde había ido a tomar un desayuno -después de las tortillas de patatas mañaneras del verano, cuando voy a Palma con mi novio, a comprar papel y lapizes para su trabajo y después las tostadas (con tomate pero sin aceite por favor) de la semana en Madrid este invierno, desayunar en la ciudad cada vez que voy allí se ha vuelto un hábito- me acordé de una tienda en Tours, donde vivía cuando era estudiante, en que se vendía la ropa de seguna mano al peso. A pesar del tiempo que pasé allá, nunca conseguí encontrar algo al contrario de mi novio que -me lo ha dicho hace poco tiempo- solía comprar, en aquella tienda precisamente, toda su ropa.
En la Casqueria, se venden los libros de segunda mano al peso. Como la ropa en la tienda en Tours, como las frutas, verduras, la carne, etc, en otros puestos del mercado.
Para quién suele comprar libros en Gibert en París o, sobre todo, en las librerías Pêle-mêle en Bruselas, parecen muy caros los libros de ocasión en España.
Ahora que me mudo regularmente, ya no me gusta poseer muchas cosas y es por eso que ya no me apetece comprar nada, es por eso que ya no compro tantos libros como antes. Sin embargo, aún prefiero sacar libros de las bibliotecas, todavía me gustan los encuentros de azar en las librerías de segunda mano. Además, sé que no podré encontrar ciertos libros en las bibliotecas.
Así, dediqué toda una mañana a examinar las estanterías de una gran librería de ocasión de Madrid -vagan por la sección hispanohablante, pensé : ¡En verdad! ¡Hay un montón de varones y ninguna mujer por aquí! Pero, poco después, descubrí otras estanterías no tan numerosas tituladas Autoras hispanohablantes. ¡Nunca había visto algo así!- y, también después del desayuno en el bar Carmen del mercado, me quedé un momento por las secciones de la Casqueria. Al final, elegí un ensayo de Antonio Damasio titulado En busca de Spinoza que espero saber leer aún que se trate de neurobiología. En caja, mientras lo pagaba, cogí un marca página  de la librería, un pedazo de mapa en que está impresa una cita de un tal Oliverio Girondo que dice : "Un libro debe construirse como un reloj y venderse como un salchichón". Lo pusé entre dos páginas del libro. Entre dos otras, ya había una foto antigua, la había visto cuando estaba hojeando el ensayo : la foto de una mujer que está cogiendo una revista en las manos pero cuya mirada, muy franca pero también suave, fijo el fotógrafo. Desgraciadamente, queda sólo una forma oval cortada en lo que era una postal. Por eso, se pueden leer sólo algunas palabras de todo el mensaje -cariño, te dedico, recuerdo- escritas con una hermosa caligrafía y firmadas : Antonia.
Me mudo regularmente, ya no me gusta poseer muchas cosas pero aún me queda un montón de fotografías antiguas de otras familias que la mía de que no hago nada -salvo, una vez o otra, imaginar varias vidas-. No necesitaba ninguna foto de ninguna desconocida en más. Pero, aquel día, en la librería, me pareció más precioso y, por eso, menos caro, mi libro… gracias al retrato de Antonia.
Quand j'ai vu cette librairie dans le marché San Fernando du quartier Lavapies à Madrid où j'étais allée prendre mon petit déjeuner -après les omelettes espagnoles matinales de l'été quand je vais à Palma avec mon fiancé pour acheter le papier et les crayons de son travail et après le pain grillé (avec de la tomate mais sans huile, s'il vous plait) de la semaine à Madrid cet hiver, prendre mon petit déjeuner en ville chaque fois que j'y vais est devenu une habitude- je me suis rappelé d'une boutique à Tours, où je vivais quand j'étais étudiante, où les vêtements se vendaient au poids. Malgré le temps que j'y ai passé, jamais je n'y ai trouvé quoi que ce soit, au contraire de mon fiancé qui -il me l'a dit récemment- avait l'habitude de s'y habiller.
A la Casqueria, les livres d'occasion se vendent au poids. Comme les vêtements de la boutique de Tours, comme les fruits, les légumes, la viande etc, dans les autres stands du marché.
A qui a l'habitude d'acheter des livres chez Gibert à Paris ou, surtout, dans les librairies Pêle-Mêle de Bruxelles, les livres d'occasion semblent très chers en Espagne. 
Maintenant que je déménage régulièrement, je n'ai plus le goût de posséder beaucoup de choses et c'est pour cela que je n'ai plus envie d'acheter quoi que ce soit, pour cela que je n'achète plus autant de livres qu'avant. Malgré tout, même si je préfère emprunter dans les bibliothèques, j'apprécie encore les trouvailles dues au hasard dans les librairies d'occasion. Et je sais que je ne trouverai pas certains livres en bibliothèque. 
Ainsi, j'ai passé toute une matinée à examiner les étagères d'une grande librairie d'occasion de Madrid -déambulant dans le rayon hispanophone, je me suis dit qu'il y avait vraiment beaucoup d'hommes… et aucune femme ! Mais, ensuite, j'ai découvert d'autres étagères, nettement moins nombreuses, intitulées Auteures hispanophones ! Jamais je n'avais vu cela ailleurs !- et, après le petit déjeuner que j'ai pris au bar Carmen, j'ai passé un moment dans les rayons de la Casqueria. Pour finir, j'ai choisi un essai de Antonio Damasio qui s'appelle Spinoza avait raison que j'espère pouvoir lire bien qu'il s'agisse de neurobiologie. A la caisse, en le payant, j'ai pris un marque page de la librairie, le morceau d'une carte sur lequel est imprimée une citation d'un certain Oliverio Girondo qui dit : "Un livre doit se construire comme un réveil et se vendre comme un saucisson".  Je l'ai glissé entre deux pages du livre. Entre deux autres, il y avait déjà une photo ancienne, je l'avais vue en feuilletant l'essai : la photo d'une femme qui tient une revue entre les mains mais dont le regard, franc en même temps que doux, fixe le photographe.
Malheureusement, il ne reste qu'un ovale, découpé dans ce qui était une carte postale. C'est pourquoi on ne peut lire que quelques mots de tout le message -chéri, je te dédie, souvenir-écrits d'une belle calligraphie et signés : Antonia. 
Je déménage régulièrement, je n'ai plus le goût de posséder beaucoup de choses mais j'ai tout de même gardé une quantité de photos anciennes d'autres familles que la mienne dont je ne fais rien -à l'exception d'une fois ou d'une autre, où j'ai imaginé quelques vies. Je n'avais nul besoin d'une photo d'une inconnue supplémentaire. Mais, ce jour-là, dans la librairie, mon livre m'a paru plus précieux et, pour le coup, moins cher… grâce au portrait d'Antonia. 

jeudi 28 avril 2016

L'effet papillon

La photo montrait des mains sur un volant. 

Les garçons : Conductortaxista.
Alberto : Si, muy bien.
Moi : Chófer.
Alberto : Si, también.
Ken : ¿Es una palabra de origen francesa?
Alberto : Si, claro
Moi : ¿Se puede decir un chófer de bus?
Alberto : ¡No! Sólo se dice para un conductor privado. (1)

Mais lorsque le conducteur m'a glissé, pendant qu'il débitait d'un voyage ma carte d'abonnement :
Tienes el espíritu de una mariposa, (2) 
même si le bus était plein, j'ai eu l'impression qu'il n'avait conduit que pour moi. 

(1)
Les garçons : Conducteur, taxi.
Alberto : Oui, très bien.
Moi : Chauffeur.
Alberto : Oui, aussi.
Ken : C'est un mot d'origine française ?
Alberto : Oui, bien sûr.
Moi : On peut dire un chauffeur de bus ?
Alberto : Non ! On le dit seulement d'un conducteur privé.

(2)
Tu as l'esprit d'un papillon

samedi 23 avril 2016

EN LISANT EN ECRIVANT

la índole
 el apego
 la caricia
 la ternura
 la añoranza
 el goce
 el alborozo
 la fruición
 el agrado
 el sosiego
 el arranque
 el arrobo
 la congoja
 el susto
 el pavor
 el estremecimiento
 el padecimiento
 el enojo
 el chasco
 el sollozo*

L'ai-je été un jour ? 
À présent, je serais incapable d'apprendre une liste de vocabulaire. 
Ma méthode d'apprentissage de l'espagnol
 pourrait porter le titre 
d'un livre de Julien Gracq

*le tempérament, l'attachement, la caresse, la tendresse, la jouissance, l'allégresse, le plaisir intense, l'agrément, le calme, l'élan, l'extase, l'angoisse, la frayeur, l'épouvante, le frémissement, la souffrance, le courroux, la déception, le sanglot

mercredi 20 avril 2016

"En ancien castillan, se souvenir signifie aussi se réveiller"*

Dans l'acte d'écrire comme dans la conscience quotidienne de n'importe qui, inventer et se souvenir sont des tâches qui se ressemblent beaucoup et qui, de temps en temps, se confondent l'une avec l'autre. La mémoire est en train d'inventer de manière incessante notre passé, selon des principes de sélection et de combinaison : il est toujours déconcertant de rencontrer ces amis d'enfance qui nous racontent des détails de notre propre vie que nous avons complètement oubliés. La mémoire commune invente, sélectionne et combine et le résultat est une fiction plus ou moins déloyale aux faits qui nous sert à interpréter les péripéties hasardeuses ou inutiles du passé et lui donner la cohérence d'un destin : en chacun de nous tous, il y a un romancier caché qui écrit et réécrit tous les jours une biographie maladroite ou luxueusement romancée. 
*Antonio Muñoz Molina. Traduction libre d'un extrait (En el acto de escribir, como en la conciencia diaria de cualquiera, inventar y recordar son tareas que se parecen mucho y de vez en cuando se confunden entre sí. La memoria está inventando de manera incesante nuestro pasado, según principios de selección y combinación : por eso siempre es desconcertante el encuentro con esos amigos de la infancia que nos cuentan detalles de nuestra propia vida que nosotros hemos olvidado por completo. La memoria común inventa, selecciona y combina, y el resultado es una ficción más o menos desleal a los hechos que nos sirve para interpretar las peripecias casuales o inútiles del pasado y darle la coherencia de un destino : dentro de todos nosotros hay un novelista oculto que escribe y reescribe a diario una biografía torpe o lujosamente novelada.)
de Pura alegría.
Si les faits, me dis-je, nous dépassent et que notre vie, me dis-je, nous semble parfois un peu brouillon, il nous reste, me dis-je, une occasion de tout mettre au propre, c'est d'en soigner, me dis-je, la narration. 

lundi 18 avril 2016

La rencontre (fragments d'insularité)

La relation de dépendance du paysan avec le pouvoir (ou du propriétaire foncier) lui a inculqué la nécessité de dire oui à tout, y compris à ce dont il ne peut pas s'acquitter; il aura toujours le temps de trouver une excuse plus tard. Ceci va à l'encontre de l'idée de ne pas manquer à sa parole et c'est la cause de nombreux malentendus, surtout quand la langue de communication est le castillan, qui ne possède pas toutes les nuances du mot oui qui existent en majorquin. Il existe même un ouiiiiiii… qui signifie clairement non, quand la voix descend de cinq tons avant de revenir à l'original, comme la sirène d'une ambulance.
Traduction libre d'un extrait de Un hogar en Mallorca (un foyer à Majorque) de Tomás Graves.
C'est parfois seulement quand on arrive quelque part qu'on s'aperçoit que cela fait vraiment longtemps qu'on n'y est pas allé. Ainsi ce lieu de poisson dont, l'année dernière, j'étais à ce point familière qu'on m'y avait prise pour une guide touristique. Or : non. Seulement quelqu'un qui aime les toasts à la sardine ou au bacalao. Mais, après avoir commandé, j'en vis un, guide touristique, G., que je n'avais pas vu depuis l'été dernier où il avait évoqué un échange linguistique, ah bon, tu apprends le castillan ?! Eh bien, comme moi je suis en train d'apprendre le français, on va boire un café ensemble et on parle, hein ? Bon, pas maintenant parce que j'ai encore beaucoup de boulot mais en hiver, j'aurai tout le temps et il avait porté sa main à son oreille, mimant un téléphone, on s'appelle, hein ?! G., au stand voisin, buvait un verre avec un copain pendant que les touristes, ah oui, les touristes ils ont quartier libre pendant une heure du coup, moi aussi, tu vois ?! Alors, on essaie de se voir un de ces jours, hein ?!, avant que j'aie vraiment trop de boulot. En plus, cet hiver, j'ai suivi le deuxième niveau du cours de français. Bon allez, j'y retourne et il a porté sa main à son oreille, mimant un téléphone, je t'appelle bientôt, ok ?! et je l'ai regardé rejoindre son copain, G. qui n'a pas mon numéro de téléphone. 

samedi 16 avril 2016

Poème de table en version originale (sous-titrée)

A fréquenter les cafés sans parler français, 
j'écris de la poésie minuscule en version originale.

Poema de mesa

Hoy -tostadas con tomate, café- estoy en la pastelería de la calle Blanquerna
escribiendo una redacción -¿Qué sería un mundo sin internet?- para una clase de español 
donde no podré ir. 
Estar en un café a la hora del desayuno trabajando para una clase
me recuerda mucho mi vida en Tokio. 
También allí aprendía una lengua. 
Tres veces a la semana iba al café más cerca de la escuela
para hacer los deberes antes de la clase. 
Una taza de té caliente o un vaso con hielo -aún no bebía café-
sentada en la barra en frente de la calle
estudiaba intentando no mirar demasiado a
los peatones de la avenida de Takadanobaba. 
Allá, en esta epoca me llamaban グウエン さん*.
Diez minutos antes del empiezo, veía a la profesora por la ventana
pasando deprisa  y siempre me sonreía, agitando la mano. 
Ella pensaba -me lo había dicho-
que yo tuviese suerte
que estuviese libre -extranjera, viviendo 
en una gran ciudad sin sentir ningún miedo-
y ella tenía razón : lo estaba. 
Ella habría querido ser yo 
sin embargo
yo como todo el mundo
a veces habría querido no ser yo. 

*pronunciar "Gwen San"


Aujourd'hui -toasts à la tomate, café- je suis à la pâtisserie de la rue Blanquerna
écrivant une rédaction -que serait un monde sans internet ?- pour un cours d'espagnol
où je ne pourrai pas aller.
Être dans un café à l'heure du petit déjeuner, travaillant pour un cours
me rappelle beaucoup ma vie à Tokyo.
Là-bas aussi, j'apprenais une langue.
Trois fois par semaine, j'allais au café le plus proche de l'école
pour faire mes devoirs avant le cours.
Une tasse de thé chaud ou un verre, avec glaçons -je ne buvais pas encore de café-
assise au comptoir face à la rue
j'étudiais, essayant de ne pas trop regarder
les passants de l'avenue de Takadanobaba.
Là-bas, à cette époque, on m'appelait グウエン さん*.
Dix minutes avant le début, je voyais la prof, par la fenêtre,
passant rapidement et elle me souriait toujours, agitant la main.
Elle pensait -elle me l'avait dit-
que j'avais de la chance
que j'étais libre -étrangère vivant
dans une grande ville sans avoir peur-
et elle avait raison : je l'étais.
Elle aurait voulu être moi
cependant que
moi, comme tout le monde,
j'aurais voulu parfois ne pas être moi.

*Prononcer "Gwen San"

jeudi 14 avril 2016

En compagnie d'Onetti

Il y a des écrivains dont je ne lis pas les livres mais dont le point de vue sur leur métier ou sur leurs lectures m'intéresse. C'est ainsi que j'ai lu Pura alegría (Pure joie) de Antonio Muñoz Molina, livre dans lequel il parle de la fiction (1), de sa formation de lecteur, de la mémoire et du passé, de Juan Carlos Onetti. 

Aux personnages de Onetti, comme aux personnes réelles, on peut appliquer directement l'avis de Pascal selon lequel personne ne peut vivre de manière stable dans le présent. Tout le monde habite dans un mélange de temps, un carrefour d'expectatives et de souvenirs qui se confondent dans le présent et qui, de nombreuses fois, le défigurent ou l'effacent. En ce sens, on pourrait dire que le jeu de l'affirmation et de la négation du présent est l'un des organes vitaux de la narration de Onetti, en écho avec son autre jeu préféré, celui de l'affirmation et de la négation du réel. De là que les faits, dans les contes, ne se présentent quasiment jamais avec une ambition ou un apparence d'objectivité, d'événements neutres auxquels le lecteur assiste avec aussi peu d'intermédiaire qu'à la vie qu'il a en face de lui : dans les contes, il y a presque toujours quelqu'un qui raconte ou quelqu'un qui se souvient et les mécanismes de la mémoire, de la parole, de l'invention involontaire, de l'ignorance partielle, de la pure défiguration du temps, sont une partie de la matière racontée. 
Traduction libre (2)

Onetti, donc. Une nuit de chien, en français (3), dans ma bibliothèque, je le commençai sur le champ. 

Weiss avait dit au téléphone : 

-Il paraît qu'il y a un billet pour vous. Rien de sûr. Un garçon d'en haut, il sait qui vous êtes. Au First and Last, vous connaissez ? D'accorce, ce soir à neuf heures. Bonne chance, c'est tout. Envoyez-nous des cartes postales, vous savez, celles avec vue sur une baie, qui disent "Les beautés du monde." Au revoir. 

  
Juan Carlos Onetti. Une nuit de chien.


Quelques jours plus tard, dans le bus le matin, j'écoutai une autre conférence à propos de Onetti, cette fois par Mario Vargas Llosa. (4)
À la bibliothèque, passant devant son nom, j'ouvris au hasard un de ses livres avant de me rendre compte qu'il était justement consacré à Onetti. 

Le thème de la fiction et la vie est une constante qui, depuis des temps lointains, apparait dans la littérature et, en plus du Quichotte et de Madame Bovary, beaucoup d'autres l'ont recréé et exploré de mille manières différentes. Mais peut-être qu'il n'apparaît chez aucun autre auteur moderne avec autant de force et d'originalité que dans les romans et les contes de Juan Carlos Onetti, une oeuvre dont, sans trop exagérer, nous pourrions dire qu'elle est presque intégralement conçue pour montrer la manière subtile et dense dont, à côté de la vraie vie, les êtres humains ont construit une vie parallèle, de mots et d'images aussi faux que persuasifs, où aller se réfugier pour échapper aux désastres et aux limitations que la vie comme elle est oppose à leur liberté et leurs rêves. Traduction libre (5).

Sur le présentoir des dvd, je pris un film (6) que je n'aurais jamais remarqué quelques jours avant. (7)

(1)
Une partie des chapitres du livre sont adaptés de conférences qu'il a prononcées à la fondation Juan March en 1991 et qui sont à écouter ICI

(2)
A los personajes de Onetti, igual que a personas reales, se les puede aplicar aquel dictamen de Pascal según el cual nadie vive de manera estable en el presente. Todo el mundo habita tiempos mezclados, una encrucijada de expectativas y recuerdos que se confunden en el ahora mismo y que muchas veces o lo desfiguran o lo borran. En este sentido, podría decirse que el juego de la afirmación y la negación del presente es uno de los nervios vitales de la narrativa de Onetti, en correspondencia con su otro juego más querido, el de la afirmación y la negación de lo real. De ahí que los hechos, en los cuentos, casi nunca se presenten con una ambición o una apariencia de objetividad, de sucesos neutrales que el lector presencia tan sin mediación como la vida que tiene frente à sí : dentro de los cuentos casi siempre hay alguien que cuenta o alguien que recuerda y los mecanismos de la memoria, de la palabra, de la invención involuntaria, de la ignorancia parcial, de la pura desfiguración del tiempo, son una parte de la materia contada. 
Sueños realizados : invitación a los relatos de Juan Carlos Onetti in Pura Alegría de Antonio Muñoz Molina.

(3)
Traduction Louis Jolicoeur.

(4)
À écouter ICI. (Aux alentours de 42', Vargas Llosa évoque savoureusement la rencontre de Onetti avec des poètes beatniks -Allen Ginsberg entre autres) 

(5)
El tema de la ficción y la vida es una constante que, desde tiempos remotos, aparve en literatura y, ademas de el Quijote y Madame Bovary, muchas otras lo han recreado y explorado de mil maneras diferentes. Pero acaso en ningún otro autor moderno aparezca con tanta fuerza y originalidad como en las novelas y los cuentos de Juan Carlos Onetti, una obra que, sin exagerar demasiado, podríamos decir está casi íntegramente concebida para mostrar la sutil y frondosa manera como, junto a la vida verdadera, los seres humanos hemos venido construyendo una vida paralela, de palabras e imágenes tan mentirosas como persuasivas, donde ir a refugiarnos para escapar de los desastres y limitaciones que a nuestra libertad y a nuestros sueños opone la vida tal como es. 
Mario Vargas Llosa. El viaje a la ficción
(6)
Un film uruguayen de Pablo Dotta. 
"Le Montevideo des années 90 est visité par une Française qui suit les traces de l'écrivain lauréat, Juan Carlos Onetti et les événements fragmentaires d'une histoire nationale énigmatique. Elle est cherche à trouver des photos du jour où le président Baltasar Brum se suicida en présence de la presse et d'un Zeppelin survolant la ville, dans les années 30. Un photographe tente de l'aider et, ensemble, ils se voient mêlés à une mystérieuse intrigue. Est-il possible d'inventer les images d'un pays sans mémoire ?"
source : Filmaffinity

(7)
À moins, ne puis-je jamais m'empêcher de penser, qu'il n'ait pas été mis à la portée de mon regard par hasard. 

mercredi 13 avril 2016

Sur la porte par où l'on entre dans la bibliothèque, il est écrit en caractères grecs "Pharmacie de l'âme" (1)

Aussi, je franchis l'entrée de la bibliothèque avec la certitude d'y trouver un remède. 
Au bout du bout, la nostalgie de l'ordre, le désir de symétrie. Un peu la même chose que Enrique, mon beau-frère, qui durant ses séjours à la maison s'impose la tâche de lire les livres de la dernière étagère de ma bibliothèque de gauche à droite et de haut en bas; impossible de résister à la tentation de marier les commencements, celui du jour et celui de l'année. 

Comme fatigué, si je pense aux dernières semaines et au peu de jours qui restent jusqu'à ce que je parte. Ce qui nous vient de l'extérieur, imposé, a l'inconvénient de nous épargner les décisions; nous attendons, simplement, et c'est démoralisant. Mener une vie sans événements extérieurs paraît être la condition indispensable si on veut prendre des décisions d'ordre moral. C'est pourquoi la mort, qui nous est toujours imposée, est si démoralisante. 
La joie de contrôler les faits -"facilité, bonheur sans tache". 
Malheureusement, dans le pays des faits, on finit toujours par arriver dans une province rebelle et les indigènes nous y attendent, équipés de lances mortelles.  

Traduction libre d'un extrait (2) du Journal de Jaime Gil de Biedma. 

(1) 
Sobre la puerta donde se entra a la sala de biblioteca, está escrito en caracteres griegos "Farmacia del alma"

Antoni Marí. Libro de ausencias

(2)
En el fondo del fondo la nostalgia del orden, el deseo de simetría. Un poco lo mismo que Enrique, mi cuñado, que durante sus estancias en casa se ha impuesto la tarea de leer los libros del armario extremo de mi biblioteca de izquierda a derecha y de arriba abajo; imposible resistir a la tentación de casar los dos comienzos, el del diario y el del año. 

Algo cansado, si pienso en las últimas semanas y en los pocos días que aún quedan hasta que me marche. Lo que nos viene de fuera, dictado, tiene el inconveniente de ahorrarnos decisiones; estamos a la espera, simplemente, y eso desmoraliza. Llevar una vida sin acontecimientos exteriores parece una condición indispensable si se pretende tomar dicciones de orden moral. Así la muerte, que siempre nos viene impuesta, desmoraliza tanto. 
La felicidad de controlar los hechos -"facilidad, felicidad sin tacha". 
Lamentablemente, en el país de los hechos siempre se acaba llegando a una provincia rebelde y allí los nativos nos esperan, erizados de azagayas mortíferas. 
Jaime Gil de Biedma. Diario. Retrato del artista en 1956. Las islas de Circe.