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mardi 28 juin 2016

Tuesday self portrait

Luxueux appartement meublé de dix pièces 
La seule interprétation et analyse satisfaisante du style mobilier de la seconde moitié du XIXème siècle se trouve dans un genre spécifique de romans policiers, dont le centre dynamique est l'horreur de l'appartement. L'agencement du mobilier constitue en même temps la topographie des pièges mortels, et l'enfilade des pièces dicte à la victime la trajectoire de sa fuite. Le fait que ce genre de romans policiers débute justement avec Poe -à une époque où de telles habitations n'existaient donc qu'à peine-, n'est pas un indice du contraire. Car les grands poètes, sans exception, ont la prescience du monde qui vient après eux, comme en témoignent les rues parisiennes des poésies de Baudelaire, qui n'apparurent qu'après le XIXème siècle, et aussi les hommes de Dostoïevski. L'intérieur bourgeois, de la décennie 1860 à la décennie 1890, avec ses énormes buffets saturés de sculptures sur bois, ses coins privés de soleil où se tient le palmier, l'encorbellement que protège la balustrade dans un retranchement et ses longs corridors avec la flamme du gaz chantante, est le seul logis convenant au cadavre. "Sur ce canapé, la tante ne peut être qu'assassinée". La luxuriance sans âme du mobilier ne devient confort authentique que devant la dépouille mortelle.  
Walter Benjamin. Sens unique

mardi 7 avril 2015

Tuesday self portrait

Ne laisse passer aucune pensée incognito et tiens ton carnet de notes avec autant de rigueur que les autorités tiennent les registres des étrangers.
Walter Benjamin 

mardi 30 septembre 2014

Tuesday self portrait

Qui aime ne s'attache pas seulement aux "défauts" de l'être aimé, pas seulement aux tics et faiblesses d'une femme, mais aux rides de son visage, à ses grains de beauté, ses vieux vêtements et sa manière d'avancer de travers, bien plus durables et inflexibles que toute beauté. Nous l'avons appris il y a longtemps. Et pourquoi ? Si est vraie cette théorie qui dit que la sensation ne se situe pas dans la tête, qui dit que nous ressentons la présence d'une fenêtre, d'un nuage, d'un arbre, non pas dans le cerveau, mais au contraire à l'endroit même où nous les voyons, alors nous sommes à la vue de l'être aimé hors de nous-mêmes. Mais ici, et très péniblement, tendus et écartelés. Le sentiment aveuglé volette tel une nuée d'oiseaux dans l'éclat de la femme. Et comme les oiseaux cherchent un abri dans les caches feuillues des arbres, les sentiments s'enfuient dans les rides ombreuses, les gestes sans grâce et les tares qui n'ont l'air de rien du corps aimé, où ils se tapissent, bien à l'abri, dans le refuge. Et aucun passant ne devine que c'est ici, justement, dans les insuffisances, les choses blâmables, que se niche, rapide comme la flèche, l'élan amoureux du soupirant. 
Walter Benjamin. Sens unique

vendredi 12 septembre 2014

Le cabinet des rêves 192

Une tradition populaire voit d'un mauvais oeil le fait de raconter ses rêves le matin, à jeun. Effectivement, l'homme réveillé reste encore, dans cet état, sous l'emprise du rêve. La toilette, en effet, amène seulement à la lumière la surface du corps, et ses fonctions motrices visibles, alors que dans les couches les plus profondes, pendant l'ablution matinale, le gris crépuscule du rêve persiste, et s'immisce même dans la solitude de la première heure de veille. Qui rechigne à l'effleurement du jour, soit par peur des hommes, soit par désir de méditation intime, ne souhaite pas manger et dédaigne le petit-déjeuner. De cette façon, il évite la rupture entre le monde de la nuit et le monde du jour. Une précaution qui se justifie seulement par la consommation du rêve dans un intense travail matutinal, sinon en prière, mais qui conduit autrement à un désordre des rythmes de la vie. Dans cet état, le compte-rendu du rêve est fatal, car l'homme, encore à moitié impliqué dans l'univers onirique, le trahit par ses mots et doit s'attendre à sa vengeance. Pour le dire en langage moderne : il se trahit lui-même. Il se défait de la protection de la naïveté onirique, et il se livre en évoquant les histoires dont il a rêvé, sans supériorité aucune. Car ce n'est que de l'autre rive, dans la luminosité du jour, que l'on appelle le rêve, grâce à un souvenir supérieur. Cet au-delà du rêve n'est atteignable que par une purification, analogue à l'ablution, et qui lui est portant entièrement différente. Elle passe par l'estomac. L'homme à jeun parle du rêve comme s'il parlait pour s'extirper de son sommeil. 
Walter Benjamin. Sens unique.

E. m'annonce qu'il a obtenu son permis de conduire.
Il me raconte que l'employé était tellement content pour lui qu'il lui a demandé de leur laisser une photo. Alors, il lui a donné un cliché sur lequel il est en train de conduire.
Tu sais : la photo où on te voit un peu dans le rétroviseur central. Je voulais te le dire : que tu es toi aussi en photo là-bas.

Rêve du 15 août 2014

vendredi 18 avril 2014

Le cabinet des rêves 171

Ce qui s'accomplit avec nous en rêve est une façon nouvelle et inouïe d'apercevoir qui s'arrache au giron de l'habitude. Expériences vécues du quotidien, formules rebattues, le dépôt qui nous est resté dans le regard, la pulsation de notre propre sang -ce qui passait inaperçu auparavant fait- en la déformant et en lui donnant la plus grande netteté- la matière des rêves.
Walter Benjamin. Images de pensée
Je suis avec mes parents en voiture. 
Ma mère m'explique que je vais devoir aller en forêt avec mon père, couper du bois. 
Cela me rend aussi furieuse que lorsque je devais le faire adolescente. 
Mon père, quant à lui, me pose des questions à propos de la signalisation sur l'île : 
Où est situé le panneau indiquant la direction de Pollensa ?
Je lui réponds, à lui, sans acrimonie. 

Rêve du 4 avril 2014

mardi 27 août 2013

Tuesday self portrait

La possibilité de faire l'expérience du passé exige, pour Benjamin, certaines conditions. La disposition à se laisser toucher, à se laisser ravir par l'aura, demande notamment un vrai désoeuvrement. Il ne faut pas que le flâneur veuille disposer lui-même du temps, par exemple en s'engageant dans quelque projet et en programmant son action avec précision : il doit au contraire être disponible pour le temps, le laisser passer, le dépenser sans compter, savoir le perdre. Il doit renoncer à en faire son propre temps, celui avec lequel il devrait compter s'il agissait. C'est comme temps mort que la durée devient sensible. 
Sylviane Agacinsky. Le passeur de temps.

mercredi 21 août 2013

"Ne pas trouver son chemin dans une ville, ça ne signifie pas grand-chose. Mais s'égarer dans une ville comme on s'égare dans une forêt demande toute une éducation."*

*Walter Benjamin
Le quatrième jour, j'ai pensé
Comme cette ville est petite
avec l'impression de l'avoir apprivoisée
sans mérite.


L'acte de marcher est au système urbain ce que l'énonciation est à la langue ou aux énoncés proférés. Au niveau le plus élémentaire, il a en effet une triple fonction "énonciative". C'est un procès d'appropriation du système topographique par le piéton (de même que le locuteur s'approprie et assume la langue); c'est une réalisation spatiale du lieu (de même que l'acte de parole est une réalisation sonore de la langue; enfin il implique des relations entre des positions différenciées, c'est à dire des "contrats" pragmatiques sous la forme de mouvements. La marche semble donc trouver une première définition comme espace d'énonciation. 
On pourrait d'ailleurs étendre cette problématique aux relations que l'acte d'écrire entretient avec l'écrit, et même la transposer aux rapports de la "touche" (le et la geste du pinceau) avec le tableau exécuté (formes, couleurs, etc). 
Michel de Certeau. L'invention du quotidien.