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vendredi 3 avril 2015

Le cabinet des rêves 221

Ce devait être là le véritable but de son incarcération : il fallait lui faire oublier son rêve. Cet interrogatoire harassant, jour et nuit, l'interminable procès-verbal, la quête de prétendues précisions sur une de ces visions qui, par nature, ne peuvent jamais être précises, jusqu'à ce que le rêve se désagrège et finisse par se dissoudre irrémédiablement dans la mémoire de son auteur ; Autant dire un lavage de cerveau, pensa Mark-Alem. Ou un dérêve, si l'on peut se permettre un pareil néologisme, de la même façon qu'on dit déplacement comme antonyme de placement, déraison comme contraire de raison. 
Ismaël Kadaré. Le palais des rêves
L'employée du consulat (de quel pays ?), sans que je sache pourquoi (à aucun moment elle ne consulte mon CV ou cherche à me rencontrer pour un entretien) me propose de remplacer une enseignante absente. 
Sans que je sache pourquoi non plus, j'accepte et me retrouve dans une classe dont les élèves font tous, seuls ou à plusieurs, un sketch pour se présenter et me permettre de retenir leurs prénoms. 
Alors que plusieurs d'entre eux ont déjà fait leur spectacle dans un désordre et un brouhaha fatigants, je m'aperçois que, malgré cela, je suis bien incapable de les nommer. 
Une élève arrive en retard et je l'entends demander à une autre qui je suis, pourquoi on parle français en classe et ce qu'il s'y passe. 
J'apprends, grâce à leur conversation, qu'il s'agit d'un cours de science-éco qui, d'habitude, se déroule en anglais et dont certains élèves craignent que le programme ne soit pas bouclé pendant l'année. 
Je me sens totalement incompétente dans cette situation sans, pour autant, paniquer ou être vraiment inquiète : ce n'est pas moi qui ai demandé à être là, je ne me sens responsable de rien. 

Plus tard, je vois E. et, comme je lui dis qu'un des élèves m'a indiqué où il stockait sa réserve d'herbe et m'a invitée à me servir si j'en avais envie, il me suggère d'en profiter et de le faire. 
J'essaie de prendre une dose le plus discrètement possible : je n'ai pas envie que l'élève s'en aperçoive et, en plus, la cachette est à portée de vue du consulat. 
E. prépare un joint que nous fumons -moi à peine- près d'un lotissement dont les maisons sont dévolues aux enseignants de l'école. 

Rêve du 16 février 2015

vendredi 20 février 2015

Le cabinet des rêves 215

Les vétérans de la Sélection connaissaient bien tout cela. Ils en savaient long sur l'influence de la neige, des vents ou de la poudre sur les quantités de rêves, ils n'ignoraient pas non plus le rôle des secousses sismiques, de l'éclipse de lune ou de l'apparition des comètes. Le secteur de l'Interprétation comptait à coup sûr en son sein des maîtres prestigieux de l'analyse des songes, d'authentiques savants qui, derrière des visions où l'oeil ordinaire ne percevait que les incohérents gribouillis du cerveau, savaient déceler des significations aussi étranges que dissimulées. Pourtant, dans aucun autre secteur du Tabir Sarrail on ne trouvait parmi les employés des vieux briscards comme ces anciens de la sélection, capables de prévoir l'abondance ou la pénurie de rêves tout aussi facilement que les vieillards du commun pouvaient pressentir, à leurs douleurs rhumatismales, que le temps allait se détraquer. 
Ismaël Kadaré. Le palais des rêves

Nous partageons la propriété, E. et moi, d'un petit studio où je vais moins souvent que lui et qui est très désordonné. 
Alors que je m'y trouve, je constate que la porte du frigo est restée ouverte, qu'il est plein des ingrédients nécessaires à la préparation de mojitos. 
Comme E. est là, assis, un peu ivre, je lui fais remarquer qu'il ne me prépare jamais de cocktails, à moi. 

Rêve du 2 février 2015

vendredi 13 février 2015

Le cabinet des rêves 214

Car dans le nocturne royaume du sommeil se trouvent et la lumière et les ténèbres de l'humanité, son miel et son poison, sa grandeur et sa détresse. Tout ce qui est trouble et néfaste, ou qui le sera dans quelques années ou quelques siècles, apparait d'abord dans les rêves des hommes.
Ismaël Kadaré. Le palais des rêves
Je suis avec P. dans la cuisine. 
Je lui prépare une tarte. 
Puis, je la photographie sous l'angle le plus flatteur possible. 
Je lui dis qu'il va falloir qu'elle parte, maintenant

Rêve du 30 janvier 2015

vendredi 26 décembre 2014

Le cabinet des rêves 207

C'est ainsi, par exemple, que certaines voix affirmaient que le rêve, en tant que vision privée et solitaire d'un individu, témoignait seulement d'une phase transitoire de l'humanité, que viendrait un temps où il perdrait cette spécificité, et tout comme les autres faits et gestes de l'homme, deviendrait également perceptible à tous. Bref, de même qu'une plante ou un fruit demeure sous terre pendant une certaine période avant d'apparaître en surface, les rêves de l'homme étaient pour l'heure immergés dans le sommeil, ce qui ne voulait pas dire qu'il en irait toujours ainsi. Un jour, les rêves émergeraient à la lumière du jour et viendraient occuper toute leur place dans la pensée, l'expérience et l'action humaines; quant à savoir si cela serait bien ou mal, si le monde s'en trouverait chagé en bien ou un mal, cela, Dieu seul le savait. 
Ismaël Kadaré. Le palais des rêves.
Un homme de grande stature, élégant, aux cheveux blancs (un peu trop longs), m'aide à faire quelque chose (quoi ? récupérer un de mes carnets qui m'avait été dérobé, je crois). 
Il vient me rejoindre au fond d'un jardin, au bout d'une allée que nous remontons ensemble. 
Il m'a pris la main et je le laisse faire. 
Je me penche au-dessus d'un puits. 
Je ne sais pas ce que j'y fais mais, quand je relève la tête, j'ai les lèvres couvertes de sable. 
Je ris un peu parce que ce n'est pas très commode et j'en avale un peu en voulant m'en débarrasser. 
L'homme m'en enlève du bout des doigts, me dit que ça lui donne envie de m'embrasser et me demande : Qu'est-ce que ça fait d'être une femme fatale ?
Je ne réponds pas mais ça ne me fait rien, absolument rien.

Rêve du 22 novembre 2014

vendredi 5 décembre 2014

Le cabinet des rêves 204

Un tel rêve a toutes les chances d'être proclamé Maître-Rêve, se dit-il. Il regarda l'adresse de son auteur. Le rêve provenait d'une ville située sur les marches européennes de l'Empire. C'est de là que viennent les plus beaux songes, constata-t-il. L'ayant relu pour la troisième fois, il lui parut encore plus attachant, plus riche de significations. Un élément qui lui semblait présenter un intérêt tout particulier était cette foule qui rattraperait à coup sûr le chat noir et lui arracherait la lune des dents. Oui, ce rêve finira sûrement un jour par être consacré Maître-Rêve, se répétat-il, et c'est en esquissant un sourire qu'il contempla la feuille de papier ordinaire sur laquelle était décrit le songe, comme on regarde une jeune fille pour l'heure très effacée, mais qu'on sait promise à un destin de princesse.
Ismaël Kadaré. Le palais des rêves. 

Nous sommes ensemble, M. et moi, à la bibliothèque d'A.
Nous sommes assis côte à côte et nous écoutons une bibliothécaire exposer le calendrier des jours d'ouverture et de fermeture. 
M. prend la parole sans la demander : il tient à signaler que l'un des jours de fermeture n'est justifié par rien d'autre que la commodité qu'il procure aux employés. 
Tout le monde applaudit, comme si M. avait exprimé ainsi le sentiment général. 
Un homme qui assiste aussi à la présentation et est assis juste derrière nous dit : Alors là, tu m'intéresses, toi ! Je voudrais t'entendre davantage parler ! 

Rêve du 10 novembre 2014