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mercredi 9 mars 2016

OPEN SPACE

Il y avait dans l'air un pénible résidu d'hiver et il ne me vint d'autre idée, pour lutter, que d'aller travailler au café. 
C'est une habitude copiée 
Je travaillais, je corrigeais des copies, je déjeunais à la brasserie Paul, rue Grand-Pont. C'était un long corridor, aux murs recouverts de glaces écaillées; les banquettes de moleskine crachaient leur crin; au fond, la salle s'élargissait, des hommes jouaient au billard et au bridge. Les garçons s'habillaient à l'ancienne, en noir, avec des tabliers blancs, et ils étaient tous très vieux; il y avait peu de clients parce qu'on mangeait mal. Le silence, la nonchalance du service, l'antique lumière jaunie me plaisaient. Contre la désolation de la province, il est bon de se ménager ce que nous appelions, d'un mot emprunté au vocabulaire tauromachique, une querencia : un endroit où on se sent à l'abri de tout. 
Simone de Beauvoir. La force de l'âge.
et ancienne, une habitude urbaine que j'ai depuis 
 Tokyo 
  Lisbonne 
  mais qui perdure à Palma
.
Oubliant où j'étais et croyant sur parole son enseigne, 
j'eus tort d'entrer dans ce café.  
A l'intérieur j'y trouvai
tout le contraire d'un bureau. 

mardi 23 février 2016

Tuesday self portrait

Il est des entreprises qui s'étendent à travers toute une vie, d'autres se limitent à un instant; mais aucune n'exprime la totalité de mon être, puisque cette totalité n'est pas. Nous sommes souvent dupés par un mirage : si j'ai fait deux vers que l'on admire, je me crois volontiers nécessité jusque dans ma manière de manger, de dormir; c'est que mon moi est à la fois dispersé et un, il est comme le mana du primitif tout entier en chaque point; et comme le primitif pense que si l'on détient un seul de ses cheveux on détient son mana tout entier, ainsi nous imaginons que la louange accordée à un de nos actes justifie tout notre être : c'est pourquoi nous nous soucions d'être nommés; le nom, c'est ma présence totale rassemblée magiquement dans l'objet. Mais en vérité nos actes sont séparés et nous n'existons pour autrui que dans le mesure où nous sommes présents à nos actes, donc dans notre séparation.
Simone de Beauvoir. Pour une morale de l'ambigüité

dimanche 30 août 2015

Portrait robot

Je me suis demandée, en le voyant parler avec les policiers qui étaient allés le chercher et qui avaient en main ses papiers pour une raison que personne parmi tous ceux qui, comme moi, tournèrent la tête vers lui, pour une raison que personne parmi tous ceux qui, comme moi, l'entendirent affirmer : No me gusta así, pour une raison que personne ne parvint à comprendre, je me suis demandée en le voyant se défendre mais calmement et en les voyant également calmes, les deux policiers, comme s'il le connaissaient et n'avaient pas envie de jouer leur rôle avec trop de zèle, je me suis vraiment demandée s'il ne s'agissait pas de T. ???
Pour te le décrire, je dirais… je dirais qu'il est assez gros. Enfin… pas énorme non plus mais bon… costaud en tout cas. Et qu'il a les cheveux rasés à la même longueur que sa barbe. Tu vois le genre ? En fait,  je dirais… qu'il a une tête réversible.
Vu mon talent pour la description (1) je fais bien de n'être ni écrivain ni appelée à témoigner, hein ?! 


(1)
Le monde n'arrêtait pas de nous raconter des histoires que nous ne nous lassions pas d'écouter.
Nous n'avions pas tout à fait la même manière de nous y intéresser. Je me perdais dans mes admirations, mes joies : "Voilà le Castor qui entre en transes !" disait Sartre; lui, il gardait son sang-froid et il essayait de traduire verbalement ce qu'il voyait. Une après-midi, nous regardions des hauteurs de Saint-Cloud un grand paysage d'arbres et d'eau; je m'exaltai et je reprochai à Sartre son indifférence : il parlait du fleuve et des forêts beaucoup mieux que moi, mais il ne ressentait rien. Il se défendit. Qu'est-ce au juste que sentir ? Il n'était pas enclin aux battements de coeur, aux frissons, aux vertiges, à tous ces mouvements désordonnés du corps qui paralysent le langage : ils s'éteignent, et rien ne demeure; il accordait plus de prix à ce qu'il appelait "les abstraits émotionnels" : la signification d'un visage, d'un spectacle l'atteignait, sous une forme désincarnée, et il en restait assez détaché pour tenter de la fixer dans des phrases. Plusieurs fois, il m'expliqua qu'un écrivain ne pouvait pas avoir d'autre attitude; quiconque n'éprouve rien est incapable d'écrire; mais si la joie, l'horreur nous suffoquent sans que nous les dominions, nous ne saurons pas non plus les exprimer.
Simone de Beauvoir. La force de l'âge. (2)

(2)
Ils ne nous quittent plus, ces deux-là ! m'as-tu dit en me voyant sortir mon livre pour t'en lire des passages pendant que tu conduisais (3) et il est vrai que, toi aussi, cela fait quelques semaines que tu les fréquentes ! Ainsi, Simone et Sartre nous sont devenus si familiers que nous commentons leur vie comme eux celle des autres : "A Paris, au Havre, à Rouen, (4) le principal sujet de nos conversations, c'était les gens que nous connaissions."

(3)

(4)
Ah et puis !  : 
"Mme Lemaire et Pagniez nous avaient proposé de visiter avec eux en auto le sud de l'Espagne. En attendant, nous fîmes un tour dans les Baléares, puis dans le Maroc espagnol."


dimanche 26 juillet 2015

Littérature comparée

Et toi -j'ai dit- tu parlerais de quoi si tu avais à l'écrire, ce billet ? Du jour -tu as dit- du jour où, tu sais, il me restait le temps d'un aller-retour à la mer pour y piquer une tête ou de rester dans la chambre où j'étais avec toi et… , tu sais ? Oui -j'ai dit- j'avais pensé à parler de ce jour-là, où, à la mer, tu as préféré la chambre.

Mais, finalement, c'est d'un autre jour que je vais parler. Un jour où tu as mis tes lunettes pendant que j'enlevais les miennes car nous avions chacun un livre. Toi : "Quand je vous ai connu, vous m'avez dit que vous vouliez à la fois être Spinoza et Stendhal. C'était un assez joli programme. Commençons par les choses que vous écriviez quand je vous ai connu. Pourquoi était-ce ça que vous écriviez, comment est-ce venu ?" (1) Moi : "Elle ne lisait pas vraiment. Elle feuilletait nerveusement, rageusement, distraitement, les pages d'un petit volume elle qui d'ordinaire, chaque fois qu'elle ouvrait le premier livre rencontré, s'y plongeait aussitôt tout entière avec le mouvement instinctif d'une créature aquatique rentrant en contact avec son élément naturel."(2) Lire en ta compagnie me fait, je crois, le même effet qu'à toi plonger dans la mer. Mais, si j'avais eu à choisir, moi aussi j'aurais préféré la chambre.  
(1) Simone de Beauvoir. Entretiens avec Jean-Paul Sartre
(2) Vladimir Nabokov. Ada ou l'ardeur

mardi 4 février 2014

Tuesday self portrait

Tout être humain femelle n'est pas nécessairement une femme. Il lui faut participer à cette réalité mystérieuse et menacée qu'est la féminité. Celle-ci est-elle sécrétée par les ovaires ? Ou figée au fond d'un ciel platonicien ? Suffit-il d'un jupon à froufrous pour la faire descendre sur terre ?
Bien que certaines femmes s'efforcent avec zèle de l'incarner, le modèle n'en a jamais été déposé.
Simone de Beauvoir. Le deuxième sexe