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jeudi 9 juin 2016

L'INVENTAIRE

Chaque année, je relis les livres préférés de mes parents. Une année, je commence par le livre préféré de mon père, l'autre année par le livre préféré de ma mère. J'alterne. Comme si je ne voulais pas, comme si je ne pouvais pas, donner de préférence au livre de mon père, au livre de ma mère. A mon père ou à ma mère. 
J'ai l'impression qu'en lisant ces livres, les livres préférés de mes parents, je les sors de l'oubli, je les fais revivre, je les fais revenir parmi nous, le temps de la lecture.  
Emmanuel Régniez. Notre château 
Pas davantage que d'héritage à léguer, je n'ai d'héritier. Ni bien ni bambin ne porte mon nom.  
Le fauteuil, seul, m'appartient. Si je meurs demain, veuillez le placer à côté de la poubelle près de laquelle je l'ai trouvé. 
Pour le reste : du papier imprimé -écrits de qualité- ou noircis par mes jours mauvais -bons à jeter.
Dans quelque boîte vous trouverez des pellicules impressionnées par les villes de mon passé, que je n'ai jamais fait tirer afin de continuer à croire qu'il s'agit là de mes meilleurs clichés. 

lundi 25 janvier 2016

MA VIE EST UN ROMAN (fragments d'insularité)

-1-
Tout a commencé un jeudi. Je ne peux pas me tromper de jour, puisque c'est le jeudi et uniquement le jeudi que je vais en ville. Il n'y a que ce jour-là que j'ai pu voir ce que j'ai vu. Je ne vais jamais en ville les autres jours. 
Tout a commencé un jeudi et pour être encore plus précis -car il faudra être précis tout au long de ce récit- c'était le jeudi 31 mars. 
Tout a commencé le jeudi 31 mars à 14h32.
Voilà très précisément ce qui s'est passé. 
Le jeudi 31 mars à 14h32, j'ai vu ma soeur dans le bus n°39 qui va de la Gare à la Cité des 3 Fontaines, en passant par l'Hôtel de Ville. 
Je vais tout de suite dire quelque chose : ma soeur ne prend jamais le bus, ma soeur ne va jamais en ville. Elle déteste aller en ville. Elle déteste la ville. Elle déteste le bus et elle me dit chaque jeudi matin quand je pars pour la ville et que je vais prendre le bus : "Mais comment fais-tu pour prendre le bus ? Appelle un taxi." Chaque jeudi matin, quand je quitte la maison pour me rendre en ville, ma soeur me rappelle son horreur du bus. Ma soeur me rappelle qu'elle n'a jamais pris le bus, qu'elle ne prendra jamais le bus. Ma soeur me rappelle qu'elle déteste le bus. Je sais pourquoi elle ne prend jamais le bus. Je sais pourquoi elle déteste le bus. Je sais aussi pourquoi elle ne comprend pas que moi je prenne le bus. J'y reviendrai.  
Emmanuel Régniez. Notre château.*
C'était mercredi dernier et, comme tous les mercredis, j'ai pris le bus 351 pour aller en ville où j'allais rendre mes livres à la bibliothèque. La seule différence entre ce mercredi et les autres mercredis c'est que j'ai pris le bus 351 de 8h alors que les autres mercredis, je prends le bus 351 de 9h30. Dans le bus 351 de 8h, nous n'étions pas nombreux et tout le monde semblait encore dormir ou s'éveiller à peine comme était en train de le faire le soleil qui rosissait les flancs et les cimes de la Tramontane que nous longions mais, alors que nous approchions de la ville, la lumière a changé, la journée a vraiment commencé et nous sommes arrivés. 
En haut des escalators, peu de voitures laissaient passer le peu de personnes qui étaient en train de traverser au feu de la plaza España alors que, d'habitude, il y a toujours beaucoup de voitures et beaucoup de personnes et ce mercredi-là, pour la première fois en ville, j'ai entendu mes propres pas quand j'ai traversé au feu de la plaza España alors que, d'habitude, cela n'arrive pas. 
J'ai pris la rue piétonne qui descend vers la rambla et j'ai croisé à peine quelques passants et seulement quelques tables vides, aux terrasses. 
Les grilles de la première bibliothèque étaient closes alors j'ai continué à descendre vers la mer et il y avait encore moins de monde que dans le haut de la ville, c'est à dire qu'il n'y avait plus personne et mes talons continuaient à claquer comme dans une ville la nuit comme dans un film où ce bruit laisse présager le pire. Dans l'avenue Jaime III, j'ai croisé deux chiens sans laisse et maigres et deux personnes plus loin, qui pouvaient être leurs maîtres mais qui pouvaient aussi ne pas l'être
La deuxième bibliothèque était fermée. 
Alors j'ai rebroussé chemin, j'ai repris l'avenue Jaime III, j'ai repris la petite rue piétonne qui monte, j'ai recroisé la rambla, j'ai repris l'autre rue piétonne et, j'ai retraversé la plaza España  jusqu'à la station dont j'ai descendu les escalators et dans laquelle je suis remontée dans le bus 351 qui s'apprêtait à partir parce qu'il était 9h28 et que c'était le bus 351 de 9h30 et il est parti et je suis rentrée à la maison, avec mes livres. 

A la fin de la journée, quand j'ai repensé à son commencement, j'aurais pu jurer que rien de tout cela ne s'était passé, que j'avais tout inventé. 




*
A son roman, Emmanuel Régniez a ajouté une collection de photographies fantomatiques du peintre Thomas Eakins. Sur l'avant-dernière d'entre elles, une femme ressemble de manière presque effrayante à l'une de mes soeurs.

samedi 9 janvier 2016

Le détachement

Notre vie est tournée vers la lecture, notre vie est pour la lecture. Ce que nous aimons faire ma soeur et moi, c'est nous lire à voix haute des extraits des livres que nous sommes en train de lire. Le soir, dans la bibliothèque, nous nous retrouvons et nous nous faisons la lecture. Nous n'écrivons jamais dans nos livres, nous ne les annotons pas, nous ne cornons pas les pages. Nous avons des fiches bristol sur lesquelles nous recopions le passage retenu. Nos livres sont vierges de toute annotation. Nous avons ainsi de nombreuses boîtes remplies de fiches, témoins de nos lectures, témoins de nos amours. Quand je vois ces boîtes, quand je vois ces fiches, je me dis que Véra et moi nous sommes des écrivains. Depuis vingt ans, Véra et moi passons notre temps à lire et à écrire. Et nous avons dans ces boîtes le grand roman de nos lectures. Un grand roman fantôme, rempli des voix des autres, capturées par nous. 
Et peut-être un jour serons-nous aussi des fantômes : ces anciens bibliothécaires qui ne peuvent quitter leur profession et qui, bénévoles, continuent à errer parmi les rayons des bibliothèques.  
Emmanuel Régniez. Notre château
Il m'arrive d'y penser au moment d'en faire entrer un dans mon lit mais pas seulement, j'y pense souvent : où est-il allé avant que je le rencontre ?, où ira-t-il quand j'en aurai fini avec lui ?, qui l'aimera dès le premier coup d'oeil autant que moi ?, ou finira par le détester, par le délaisser pour un autre ? ou encore : conviendra-t-il à quelqu'un puisque, à moi, pas tant que cela ?
Notre relation dure deux ou trois semaines, parfois moins si je nous trouve incompatibles  et sa brièveté, sa date de fin programmée, me la fait consommer sans tarder.
Je ne suis pas volage : j'aime surtout qu'ils ne s'installent pas chez moi, qu'ils fassent partie de ma vie, pas des meubles. 

Mes livres que je vais donner à la bibliothèque, je les regarde comme des oiseaux que je pousserais au-dehors de leur cage. 

jeudi 22 janvier 2015

La vie des pages (14)

Pour d’autres que nous, pour d’autres que Véra et moi, la vie dans Notre Château serait triste et monotone. Nous ne sortons pas, nous ne recevons personne, nous passons nos journées à lire et relire les livres de Notre Bibliothèque. Je sors le jeudi, faire les courses et acheter les livres dont nous avons tellement besoin. Les livres encore les livres. Ils sont ce qu’il y a de plus important pour nous. Nous lisons encore et encore. Nous lisons toujours.
Elle est étonnante notre vie. Elle est extraordinaire, même. Rien de commun. Personne d’autre que nous ne pourrait mener une telle vie. Je sais que nous sommes uniques, Véra et moi.
Une vie que nous menons de manière très ordonnée. Une vie réglée. Une vie qui, chaque jour, est différente, même si identique. Une vie en attente.
Une vie doucement mélancolique.
Emmanuel Regniez. Notre château (extrait). 

Parfois il est bon être chez soi, rester chez soi, tendre le bras vers une étagère. 
Ou faire un emprunt, à l'enfant
-Tu as déjà entendu l'expression "kiri-oboeru" ?
-Quoi, demandai-je, surpris de l'entendre parler japonais. 
-C'est un vieil adage de samouraï qui signifie "abats ton ennemi et apprends".
Je secouai la tête. 
-Ca ne me dit rien. 
-Tsukahara Bokuden, Ittosai Itô, Musashi Miyamoto. Tous de fameux samouraïs à leur époque. C'était il y a cinq cents ans de ça. 
-Je crois que j'ai déjà lu un manga sur Miyamoto.
-Fichus gamins ! Incapables de faire la différence entre Bokuden et Botman.
Ferrell poussa un soupir exaspéré. Voilà qu'il en connaissait plus sur l'histoire de mon pays que moi, Japonais pur souche. 
Hiroshi Sakurazaka. All you need is kill.

lundi 28 juillet 2014

Voyage autour de ma chambre
chapitre 4 : à Paris

C'est sans doute la faute à Baudelaire, à lui et sa détestation de la Belgique, mais toujours on me mit en garde, quand je quittai le bleu de Tokyo, contre le gris et ses conséquences. Pourtant, Bruxelles n'est pas exempte de nuages, de ceux qui rendent les avenues larges et l'imagination féconde.
C'est à Paris et nulle part ailleurs dans le monde -au moment, pourtant, où Paris me sauvait de ma vie de province au bûcher-  c'est à Paris que le ciel sans nuance, bas et lourd et couvercle me mit à terre plusieurs fois, à Paris qu'il m'arriva d'être touchée par un spleen sans fond que je sentais monter des profondeurs et m'étreindre le coeur sans que je puisse lutter davantage qu'une poupée molle emplie de son. 
L'unique remède à cette nausée de moi-même et de la vie, a toujours été d'entrer dans une librairie. 

Depuis que je vis à l'étranger, "Vous êtes de Paris ?" me demandent ceux qui, de la France, ne connaissent que sa capitale. 
Mais, nul besoin d'être parisienne : ma nationalité me dispense presque de maquillage

"En avril 1999, j'ai passé quelques jours à Paris à explorer une promenade pour le Guide Time Out des promenades de Paris. Ma promenade passait par le 11ème arrondissement, où j'avais vécu de manière intermittente une grande partie des premières années 90 mais, en réalité, j'étais logé dans le 8ème chez mes amis Hervé et Mimi, rue de l'Elysée, en face du palais présidentiel. Le soir de mon arrivée, Hervé avait invité à dîner une belle jeune femme nommée Marie Roget.
Quand elle arriva, Marie s'avéra être moins belle que ne l'était Mimi mais extrêmement attractive. Elle était grande (1,80m), avait des yeux verts et sereins, des cheveux noirs et une coupe qui me paraissait -depuis mon point de vue habitué aux coiffeurs bon marché (50 roupies à Goa)- avoir coûté cher. Bien qu'elle soit habillée comme une pompiste de station spatiale -ses pantalons, fabriqués dans un tissu ultrasynthétique résistant au froid et à la chaleur consistaient en une simple succession de poches- elle avait une passion parisienne pour le débat et la conversation animée.
Quand, pendant le dîner, je me suis déclaré "totalement en faveur de l'OTAN, cent pour cent en faveur du bombardement de la Serbie", il lui a paru incroyable que "quelqu'un qui se prenait pour un intellectuel puisse dire, ou même penser, une semblable stupidité".
-Qui a dit que j'étais un intellectuel ?
-Hervé.
-Ce serait donc une plaisanterie.
Marie me plaisait même si elle fumait beaucoup, plus que Hervé et Mimi qui sont de grands fumeurs. Après le dîner, déjà ivre, j'ai renversé un verre de vin. Pendant qu'elle ramassait les miettes et les éclats de verre, Marie s'est coupé le doigt et quelques gouttes de sang ont atterri sur mes chaussures usées. Elle se lava les mains au robinet d'eau froide du lavabo et s'enveloppa le doigt d'un pansement (un geste médical mais qui faisait allusion à un possible mariage). L'atmosphère entre nous avait changé, était plus douce et nous avons décidé de nous voir le jour suivant et d'explorer les environs de ma promenade. Elle nota son numéro de téléphone sur la dernière page de mon carnet et y laissa une petite goutte de sang. Son écriture était audacieuse, sans équivoque."

Le livre de Geoff DyerYoga for People Who Can't Be Bothered to Do It, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Yoga para los que pasan del yoga.
Tellement adepte de Paris, Geoff Dyer y a situé une romance.

Vocabulaire noté :
-pensé que eras enrollada : j'ai pensé que tu étais cool
-echo un vistazo : je jette un coup d'oeil
-en un abrir y cerrar de ojos : en un clin d'oeil
-ver por el rabillo del ojo : voir du coin de l'oeil
-se moría de ganas de acostarse conmigo : elle mourait d'envie de coucher avec moi

lundi 10 mars 2014

Le temps des fleurs

Parce que les fleurs me rappellent toujours d'autres fleurs
: une histoire d'un autre temps 
, écrite il y a longtemps
sur des photos d'Emmanuel Régniez (à retrouver dans son album)



Quand elle avait annoncé qu’elle travaillait chez Freaks, tout le monde avait poussé des cris enthousiastes et envieux. Certains d’entre eux, pleins d’espoir, lui avaient demandé si elle pourrait leur faire une remise. 
Freaks était leur boutique fétiche quand ils étaient au lycée. Et parce qu’elle était trop chère pour eux, ils rêvaient tous des fabuleux métiers qu’ils exerceraient plus tard et qui leur permettraient de dévaliser la boutique. 
Une bonne motivation pour réussir les concours d’entrée à la fac ! 
A présent, ils y étaient, à la fac. La bande s’était disloquée en fonction de leurs résultats à chacun. Ils essayaient de se revoir le week end mais ils avaient leurs révisions, leurs nouveaux amis et, certains d’entre eux, comme elle, avaient trouvé un petit boulot. 
Rares étaient ceux qu’elle avait vus franchir le seuil de la boutique depuis qu’elle y travaillait. Non, elle ne pouvait pas leur accorder de remise. 
Les prix restaient trop élevés pour leur budget d’étudiants et chacun pressentait que, lorsqu’ils auraient enfin cette carrière qui leur permettrait de s’habiller chez Freaks, ils n’en auraient plus envie. 
Elle en voyait, des aussi jeunes qu’eux, aussi désargentés, déambuler dans les rayons, déplier les tee shirts, les contempler rêveusement un moment avant de les reposer en soupirant. 
Elle passait derrière eux pour ranger sans regret : elle avait d’autres priorités que de s’acheter ces vêtements colorés. Elle avait tenu à prendre une chambre, aussi devait-elle en assumer le loyer. 

Il n’était pas aussi plaisant qu’un lycéen pouvait l’imaginer de travailler chez Freaks. Il fallait rester debout toute la journée, être attentive aux clients et, surtout, tâcher de les entendre malgré la musique assourdissante. 
Elle regagnait sa chambre abrutie, ne rêvant que de silence, monopolisant l’énergie qui lui restait à ses travaux personnels. 

Les premières semaines, on lui avait fait comprendre qu’il était de bon ton de s’intégrer à l’équipe. Cela signifiait se joindre aux employés qui, ensemble, allaient en boîte le samedi soir après avoir rapidement avalé un hamburger. 
Elle s’était pliée à cette coutume trois semaines de suite. 
Ses collègues avaient dansé une bonne partie de la nuit pendant qu’elle était restée au bar, en compagnie d’un ancien de la boutique qui avait entrepris de lui en exposer l’historique. 
Trois semaines de suite, elle s’était endormie sur le comptoir. 
La quatrième semaine, elle était rentrée chez elle après sa journée de travail. Personne n’avait tenté de la retenir. 
Elle n’avait pas compris pourquoi il lui avait donné ce rendez-vous.

En pénétrant dans le métro, elle réalisa que cela faisait des semaines qu’elle n’avait plus quitté le périmètre restreint de Shibuya où elle allait de sa chambre à l’école d’art, de l’école jusque chez Freaks.
Si elle s’était aperçue que le printemps était revenu, c’est parce qu’elle avait installé la nouvelle collection à la boutique.

Elle n’avait pas compris pourquoi il tenait absolument à la voir, elle, ce jour-là. Après tout, ils n’étaient que des copains de lycée qui étaient en train de se perdre de vue.

Il lui avait dit de descendre à la station Kuramae, de gagner les bords de la Sumidagawa et de les suivre jusqu’à Asakusa.
Elle n’était jamais venue dans ce quartier et consulta le plan à la sortie du métro afin de trouver la direction de l’eau.
Il était tôt.

Elle n’avait pas compris pourquoi il lui avait donné rendez-vous si tôt.
 
Elle longeait les flots odorants de la Sumidagawa que troublait le passage des péniches. Le décor était urbain mais sentait la mer. Et la voie rapide sur l’autre berge de la rivière, le train qui ralentissait lors de sa traversée sur le pont faisaient naître des désirs de voyages, de départ.
Cet espace lui donnait envie de courir, comme les joggeurs qui la dépassaient à petites foulées ou de sautiller comme une petite fille.
Elle ressentait de manière encore plus flagrante son enfermement des derniers mois.
Et puis, au bout de cette promenade inédite, elle les vit.
C’était comme une explosion dans le ciel déjà bleu du matin.
Les sakuras !
Comment n’y avait-elle pas pensé ?
Elle s’arrêta pour embrasser du regard tout le paysage rose et retint les larmes qui menaçaient de poindre.
Ces fleurs fragiles qui, par grappes, alourdissaient les branches des arbres étaient si belles, ce spectacle si émouvant !

Quand elle l’aperçut, assis sur un banc, plongé dans un livre, comme toujours, elle se souvint de ses amies de lycée lui racontant leurs baisers échangés sous les fleurs des sakuras. Elle trouvait cela tellement cliché, si proche du ridicule.

Or, à cet instant, elle comprit pourquoi il lui avait donné rendez-vous là, à cette heure matinale et elle su qu’elle l’embrasserait sur ce banc, sous ces fleurs.
Et ce ne serait pas ridicule. 

dimanche 18 août 2013

"Peut-être est-ce ce fort lointain, source d’histoires folles et jamais vérifiées que nous, d’histoires inventées et donc vraies, que nous jouions aux pirates."*

*Emmanuel Régniez 

Je peux imaginer une scène, un accident, de ceux dont les statistiques démontrent la fréquence malgré les campagnes de prévention, les avertissements à la vigilance et qu'on appelle domestiques(1)
Il est toujours question de gaz, de casserole, d'eau bouillante, d'huile brûlante. 

J'ai répondu au téléphone et... 
J'ai eu à peine cinq secondes d'inattention et... 
Il a voulu faire une crêpe, lui aussi et... 
On a sonné à la porte et...

Personne ne m'a raconté mais je peux reconstituer une possible scène à l'origine de l'accident, de la blessure, de la trace, comment appeler ça ? Oui : une cicatrice (2), une balafre.
Ce qui fait que, à l'aveugle, au toucher, je le reconnais même entre tous et c'est lui que, toujours, je choisis, le couteau dont le manche fondu me fait penser que, comme toi (3), il a un profil pirate(4)
(1) Arrachée à mon paradis, comme en exil dans cette ville en construction où j'appris le mot préfabriqué parce que ma salle de classe en était un, posé sur un terrain argileux où, dans mon souvenir, les flaques ne séchaient jamais (5), j'aurais pu me sentir plus de ressemblances avec sa mère -petite, ronde, gênée de son accent chuintant, s'efforçant, comme tant d'étrangers craignant qu'on nie leur légitimité, de ne pas se faire remarquer, toujours à l'heure à la sortie, un chausson à la pomme à la main (6)- qu'avec sa fille qui, avec brusquerie, avait accompagné son refus de me prêter une gomme (7) d'un lapidaire "tu n'as qu'à effacer avec ton doigt". (8)
Peut-on dire "tu es si jolie maintenant !" sans laisser paraître que ce n'était donc vraiment pas le cas avant ? Je m'y serais peut-être tout de même essayé car, oui, je lui trouvais vraiment beaucoup de charme quand je la croisais dans les couloirs du lycée, une dizaine d'années plus tard. J'aurais sans doute été maladroite mais je n'en eus de toute façon pas l'occasion : le jour où je l'abordais d'un "tu te souviens, on était voisines de table en CP ?", elle me tourna théâtralement le dos, me laissant sur place dans un "Non !" sonore et sans réplique. Pourtant, même si elle s'était estompée depuis son enfance, la trace de la brûlure au degré le plus élevé qui plissait la moitié de son visage était encore assez visible pour que je sois assurée de reconnaître en elle la petite Portugaise au chausson aux pommes quotidien.

(2) Cicatrice, est le mot auquel je pense aussi quand je vois la trace qu'une chute dans l'escalier laissa sur ma bague plutôt que sur mon doigt.

(4)"J'aime bien ton profil", elle fait. "C'est quoi le mot, déjà ?"
"Profile." Sa voix semble perdue.
"J'aime bien ton profil. Non, j'adore ton profil. Aimer c'est rien."
James Salter. Un sport et un passe-temps.

(5) Quand on est arrivés, à cette époque où les Sud-Américains débarquaient par milliers dans cette ville glaciale, on disait qu'à Paris l'hiver durait neuf mois, et qu'après il y avait trois mois pendant lesquels on attendait l'été.
Santiago H. Amigorena. Le premier amour. 

(6) ce qui, pour moi, était un produit exotique car je n'en avais encore jamais mangé, au contraire des mangues, noix de coco, maracujas, tiges de cannes à sucre.

(7) Je ne me souviens pas d'avoir adressé la parole à quiconque une autre fois cette année-là (j'étais plus à l'aise dans la compagnie de Daniel, Valérie et leur chien Bobby (9) que dans celle de mes camarades de classe) mais je me souviens, en revanche, de tout le courage que j'avais dû rassembler pour formuler cette demande-là. (10)
(8) Moi qui étais coutumière des pages soignées, je fus humiliée ce jour-là de devoir en rendre une presque trouée.

(10) 35 ans plus tard, avenue de la Toison d'or, je m'en souvins encore, alors que S. concluait le récit qu'il me faisait d'une histoire d'amitié compliquée : "elle était toute étonnée que Benjamin refuse : ça lui avait demandé tant d'efforts de le lui demander qu'elle aurait trouvé bien légitime qu'il lui rende ce service !"