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jeudi 16 juin 2016

Bruits qui ont disparu de ma vie

Le diamant posé sur les premiers sillons d'un vinyle, le bras du tourne disque qui retourne à sa position de départ à la fin du disque. 
(J'ai possédé peu de 45 tours, peu fréquenté les boums. Mais l'appareil de ma soeur permettait d'écouter les 78 tours de ma mère.) 
Le déclencheur de mon reflex Leica. 
(Un jour, le jeune vendeur du grand magasin culturel m'a regardée d'un air plein de bonne volonté en même temps que d'ignorance totale quand je lui ai demandé où se trouvait le rayon des pellicules photo)
Le cliquetis du projecteur de diapositives. 
(J'avais trouvé à la braderie de Lille de jolies boîtes en bois qui avaient permis de les trier et les conserver plus pratiquement que dans leurs étuis en plastique. )
Le bouton stop du lecteur de cassette, se relevant automatiquement à la fin d'une face. 
(Jamais je n'ai eu d'appareil auto-reverse, jamais de walk-man. J'aurais aimé.)

Mais je sais gré aux récentes technologies qui emplissent ces fonctions tout en allégeant mes déménagements et mon sac à main, me rendent moins nécessaire un nombre élevé de mètres carrés, tout en me permettant d'écouter, à la demande, les bruits : d'un disque vinyle, d'un appareil photo reflex, d'un projecteur de diapositives, d'une cassette

samedi 2 janvier 2016

L'héritage

Il y a ces photos qui montrent votre vie comme celle de quelqu'un d'autre. Bien sûr, vous vous reconnaissez, vous identifiez peut-être certains éléments du décor, des personnes autour de vous mais l'histoire que le cliché illustre, vous ne pouvez pas davantage la deviner que si elle concernait un parfait inconnu, il faut vous la rapporter comme si vous ne l'aviez pas vécue.       

La légende veut que, lorsque j'avais environ trois ans et que mon père rentrait du travail, j'avais la coutume de m'installer sur ses genoux pendant que, lui, avait celle de boire une bière. On raconte que cette photo fut prise juste après que j'ai eu trempé ma langue dans le verre mais, comme elle date de la préhistoire de mes souvenirs, je ne peux rien ajouter au récit de ce qui fut ma première expérience de l'alcool. 
Si la qualité d'une cave sert d'unité de mesure, alors je peux le dire : mon père aimait vivre. Chacune de ses bouteilles que j'ai bues depuis sa mort fut une petite épiphanie. 

mercredi 26 juin 2013

 page  61

Plutôt seront Rhône et Saône disjoints,
Que d'avec toi mon coeur se désassemble :
Plutôt seront l'un et l'autre mont joints,
Qu'avecques nous aucun discord s'assemble :
Plutôt verrons et toi et moi ensemble
Le Rhône aller contremont lentement,
Saône monter très violentement,
Que ce mien feu, tant soit peu, diminue,
Ni que ma foi décroisse aucunement.
Car ferme amour sans eux est plus que nue.
         Maurice Scève. Délie.
Je pouvais, au choix : 
conserver le livre 
et n'en relire qu'une unique page 
ou 
conserver la page 
et me défaire du livre.

lundi 10 juin 2013

C'est une fille avec un garçon

Ils marchaient l'un à côté de l'autre, ayant suivi d'abord comme l'autre fois le bord du quai, avec, de nouveau, des hommes assis sur le mur et qui leur tournaient le dos; ils avaient été sous les platanes sans rien se dire. Et c'est comme ils sortaient de dessous les platanes alors il s'était seulement penché un peu, il avait passé son bras derrière son dos, à elle; il avait été chercher sur le côté d'elle, avec sa main gauche, sa main. Il avait pris la main de Suzanne dans la sienne, il tenait cette main, il ne lâchait plus cette main. 
C.-F. Ramuz. L'amour du monde
Notre préhistoire est dans mes albums. 
 Je te photographiais et 
déjà
tes yeux m'allaient droit au coeur.

Aussi, l'autre jour, en t'écoutant évoquer notre passé
(...) ce qu'on faisait tout le temps d'habitude : on partait main dans la main, on s'échappait un peu du monde, on s'allongeait dans un coin, on discutait (...)
, j'ai pensé que, malgré toutes ces années, nous n'avions pas tant changé.

dimanche 3 mars 2013

Les dimanches de la vie

Le matin, j'arrive au café à la même heure que les parents des jeunes enfants privés de la volupté des grasses matinées pour encore quelques années.(1)
Les journaux sont dépliés sur les tables, les cabas emplis de légumes sont suspendus au dossier des chaises, les cuillères choquent les verres des chocolats chauds, les conversations racontent la semaine, les petits mâchonnent longtemps les viennoiseries.
Je le vois souvent, l'homme qui dessine pendant que j'écris. Il ourle d'aquarelle les oreilles de ses chiens, les pattes de ses canards. Il sort fumer une cigarette pendant que sa feuille sèche. En rentrant, il me sourit.(2)

(1) Moi, c'est à vie que le soleil me tirera du lit à son réveil.  
(2) Plus tard, il me fit des révélations concernant une chanson de Bryan Ferry  avant de me dire, enthousiaste : "Descartes était un chouette Français !"