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mercredi 5 août 2015

Voyage autour d'une (autre) chambre. 10 : la sérendipité

C'est extraordinaire comment ce film a continué à se glisser dans ma vie des manières les plus inattendues. Ces dernières années, je me suis habitué à écouter de la musique d'ambiance -William Basinski, Stars of the Lid, ce genre de choses- pendant que je travaille (le bourdonnement, l'absence de rythme, m'aident à me concentrer). 
J'avais écouté le disque The tired sounds des Stars of the Lid une douzaine de fois et j'aimais toujours ce moment dans "Requiem for Dying Mothers, part 2" où un chien commençait à gémir. Je supposais que le chien se trouvait dans le studio et que les Lid avaient décidé de garder l'intrusion comme des choeurs canins fortuits. Plus tard, pendant que je l'écoutais pour écrire cette scène, je me suis rendu compte que les aboiements du chien étaient précédés d'une légère éraflure. J'ai écouté le passage encore une fois. Et une autre. Il n'y avait aucun doute, il n'y avait rien de hasardeux : les Lid avaient samplé l'aboiement avec lequel ce chien répondait au déplacement du verre sur la table ! *

 Associer 
cmd+c = copier
cmd+v = coller

J'aurais adoré ça, une assistance informatique pour supporter ma jeunesse. Envoyer des mails, y glisser des liens, plutôt que m'épuiser à attendre des lettres. Entrer le nom d'un groupe, d'un morceau sur un moteur de recherche, l'écouter ad libitum plutôt que devoir supporter toute la programmation médiocre d'une radio en patientant pour l'entendre à nouveau. Pouvoir lire un texte introuvable en PDF plutôt que d'écumer en vain les caisses des bouquinistes. 
Pourtant, même si je n'ai aucune nostalgie du temps lent d'avant l'adsl, il n'y a ni frénésie ni téléphone mobile dans ma vie. 
C'est pourquoi j'ai dû attendre d'être rentrée chez moi pour écouter sur internet le double concerto de Brahms dont Anaïs Nin dit dans son Journal que je lis en bord de mer, qu'il est en train de passer sur son gramophone. 
Mais aussi, parce qu'elle fait allusion à Majorque en parlant du vent de Los Angeles, chercher sa relation avec l'île, apprendre qu'elle y a séjourné : à Deia 
comme Robert Graves









et qu'elle y a écrit un récit érotique

*Le livre de Geoff DyerZona : a book about a film about a journey to a room, un livre à propos du film Stalker de Tarkovski, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Zona. Un libro sobre una película sobre un viaje a una habitación. C'est de l'espagnol que je fais une traduction libre. 

mercredi 29 juillet 2015

Voyage autour d'une (autre) chambre. 9 : Garder la chambre

Tarkovski a reconfiguré le monde, a donné vie à ce paysage, à cette façon de voir le monde. De nombreux paysages dépendent d'un artiste, d'un écrivain ou d'un mouvement artistique en particulier pour être beaux. Mais ce n'est pas seulement le monde naturel, éternel, immuable, qui nécessite cette espèce de médiation. Walker Evans nous a ouvert les yeux sur les bicoques précaires, les voitures démantibulées et les enseignes décolorées de l'Amérique des années trente. A cet égard, Evans a anticipé le rappel que Bresson s'est fait à lui-même dans Notes sur le cinématographe : "Rendre visible ce qui, sans toi, ne serait peut-être jamais vu." Un peu après, Bresson ajoutera un tour spécifique au cinéma à cette ambition : "Qualité d'un monde nouveau qu'aucun des arts existants ne permettait d'imaginer". Deux questions liées : Est-ce que je considèrerais si beau ce paysage de campagne, ces voitures abandonnées, ces poteaux télégraphiques inclinés et ces arbres sans Tarkovski ? Et : Un autre médium que le cinéma aurait-il pu lui donner vie ?
*Le livre de Geoff DyerZona : a book about a film about a journey to a roomun livre à propos du film Stalker de Tarkovski, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Zona. Un libro sobre una película sobre un viaje a una habitación. C'est de l'espagnol que je fais une traduction libre.

C'est trop tard, ai-je pensé à New York et depuis, je laisse les autres me montrer ce qu'ils voient,  sans sortir de ma chambre.




mercredi 22 juillet 2015

Voyage autour d'une (autre) chambre. 8 : Non, ma fille, tu n'iras pas voir La boum !

Comme tous les enfants, j'adorais les sables mouvants. Dans les films qui se passaient dans le désert, et spécialement dans le désert nord-africain durant la seconde guerre mondiale, la seule chose que j'aimais voir, c'était les tout-terrains et les hommes aspirés par le sable. Non parce que j'aimais voir les gens mourir mais parce que je ne concevais pas que quelque chose de semblable existe vraiment (évidemment, dans le Gloucestershire, où j'ai grandi, il n'y avait pas de sables mouvants et, pour ce que j'en savais, nulle part ailleurs en Angleterre), parce que ça n'avait pas de sens. En d'autres mots, je les adorais parce qu'ils étaient un phénomène exclusif du cinéma et de la télévision. Les sables mouvants étaient le cinéma.*

*Le livre de Geoff DyerZona : a book about a film about a journey to a roomun livre à propos du film Stalker de Tarkovski, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Zona. Un libro sobre una película sobre un viaje a una habitación. C'est de l'espagnol que je fais une traduction libre.

Plus tard, quand les gens de mon âge furent parents non, je ne les comprenais pas, ceux qui me disaient  de comprendre. Les Pokémons, évidemment, c'est nul !, les programmes télé destinés à la jeunesse trop violents ! mais il fallait que je comprenne, c'est de ça qu'ils parlaient tous dans la cour de récréation et si, dès maintenant leur enfant se sentait exclu, il n'avait pas fini, hein ?!
Non, je ne comprenais pas. 
Le lapidaire Les autres font ce qu'ils veulent ! de mes parents fut définitif. A neuf ans, je ne savais pas ce qu'était un camp de concentration et ils estimaient que j'aurais d'autres occasions d'être renseignée, plus tard et autrement qu'en regardant une série américaine douteuse. D'ailleurs, après le premier épisode, il ne fut plus question d'Holocauste à l'école. 
Si je me lassai rapidement du coup des sables mouvants, du cri de Tarzan, de la démarche de John Wayne, je me forgeai une solide culture concernant Gregory Peck, Robert Redford, Steve Mc Queen, Elizabeth Taylor et, des douze salopards, c'était John Cassavetes que je préférais. Mais, ni d'eux ni d'Arletty ou d'Alain Cuny je n'eus l'occasion de parler dans un couloir du collège. 
En revanche, pour les avoir entendues en boucle  dans la cour et les cours les lendemains de leurs multiples diffusions, je connais des répliques de La soupe aux choux, de toute la série des Gendarmes, de celle des Bronzés… autant de films que je n'ai jamais vus. 

mercredi 15 juillet 2015

Voyage autour d'une (autre) chambre. 7 : le déjà-vu

La caméra se déplace de l'Ecrivain sur le Professeur (avec son bonnet à pompon et la matière du manteau clairement mise au point) et sur Stalker et revient en arrière pendant que les trois scrutent les environs avec attention, perplexité, appréhension et, dans le cas de l'Ecrivain, l'insinuation d'une gueule de bois. Ce sont les visages -les expressions- des voyageurs n'importe où, depuis l'équipage de Colomb à la recherche des Amériques aux touristes dans un taxi entre l'aéroport et le centre d'une ville inconnue; du moins ceux de l'Ecrivain et du Professeur. Ils tentent de tout assimiler bien qu'ils ne soient pas sûrs que tout ce qu'ils voient diffère de ce qu'ils ont déjà vu ou de là où ils vont cesser d'être. Sincèrement, ils ne sont pas du tout sûrs que ce qu'ils voient mérite d'être vu, une sensation que tous, nous avons eue, en effectuant, hyperattentifs, le trajet universellement sans intérêt et désolé entre l'aéroport et la luxueuse promesse (hôtels, cafétérias) du centre urbain.*

*Le livre de Geoff DyerZona : a book about a film about a journey to a roomun livre à propos du film Stalker de Tarkovski, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Zona. Un libro sobre una película sobre un viaje a una habitación. C'est de l'espagnol que je fais une traduction libre.



Ça avait commencé à Tours. 
6 mois
3 ans
5 ans 
que j'y habitais et que toujours
au regard quotidien sur la ville
se superposait -à ma guise- 
ma toute première vision
et pas seulement celle du jour où j'y étais allée chercher un studio
mais celle encore d'avant 
de moi toute jeune fille
que la place Plum' avait émancipée. 

Alors bien sûr 
à Narita 
et sans savoir combien de temps
j'allais vivre là
dans la navette vers Tokyo
il me fallait tout voir
tout garder
mais le manque de sommeil
et pas seulement celui des douze heures d'avion
mais celui encore d'avant
m'avait assommée d'un coup
et jusqu'à Shinjuku. 

mercredi 8 juillet 2015

Voyage autour d'une (autre) chambre. 6 : H is for house

Cela n'a pas été un exemple d'amour au premier regard : la première fois que j'ai vu Stalker, cela m'a laissé un peu ennuyé et indifférent. Cela ne m'a pas submergé (pour le dire un peu stupidement : je n'aurais jamais pensé que, trente ans plus tard, je finirais pas écrire un livre dessus) mais c'est une expérience qui ne m'est pas sortie de la tête. Quelque chose m'est resté, à l'intérieur. A cette époque, je vivais à Putney et un jour, ma copine d'alors et moi nous promenions à Richmond Park. C'était l'automne et un oiseau survola la pente jusqu'à un groupe d'arbres, il battit des ailes et vola d'une manière qui m'a rappelé comment était entré en volant le deuxième oiseau, dans la vaste chambre de sable. Immédiatement, j'ai eu envie de retourner voir le film et, depuis lors, le désir de le revoir -encore et encore- ne m'a jamais quitté.
J'ai eu envie de le voir immédiatement mais cela n'était pas possible. J'ai dû attendre qu'il repasse au cinéma. Evidemment, c'est très pratique de pouvoir voir Stalker -ou au moins le consulter- à la maison, en DVD, chaque fois qu'on en ressent la nécessité. Mais cela me plait que mes visites dans la Zone restent à la merci de l'affiche des cinémas ou des programmes des festivals. A Londres ou dans n'importe quelle ville où j'ai habité, je consultais toujours le Time Out, le Pariscope ou le Village Voice avec l'espoir que Stalker passerait. Si c'était le cas quelque part, le voir se changeait en priorité, en événement qui conditionnait le reste de la semaine. Ainsi, la Zone demeurait spéciale, éloignée du quotidien (dont, en même temps, elle continuait à faire partie). Y arriver était toujours une petite expédition, un pèlerinage cinématographique.*

*Le livre de Geoff Dyer, Zona : a book about a film about a journey to a room, un livre à propos du film Stalker de Tarkovski, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Zona. Un libro sobre una película sobre un viaje a una habitación. C'est de l'espagnol que je fais une traduction libre.



Il y a ce qu'on aimerait ne jamais oublier. 
Il y a ce qu'on aimerait oublier à jamais. 
Il y a ce qu'on regrette d'avoir oublié.  
Il y a ce qu'on avait oublié avoir oublié. 

Ni madeleine ni thé, ce soir-là au studio mais un DVD emprunté de manière anodine, nonchalamment introduit dans le lecteur, un des courts (1) choisi au hasard dans le menu. 
Et, alors que je ne m'y attends nullement : 
un choc exactement de la même nature, une impression extrêmement forte que je reconnais pour l'avoir vécue à l'identique il y a 27 ans devant un film du même metteur en scène, la joie intense d'un moment poétique dont je sais qu'il est en train de s'imprimer dans ma vie, de s'imbriquer dans mon puzzle personnel. 
Et, dans le même temps : 
la stupéfaction d'avoir oublié (mais -depuis- quand ?) non pas le film qui m'avait procuré ce bouleversement (2) mais d'avoir oublié qu'il avait autant marqué mes années de formation, d'oublier de le compter dans mes grands films. (3) 

(1) 
J'ai rendu le DVD, au terme de la durée de mon emprunt. Pour écrire ce billet, j'ai cherché une copie de H is for house sur internet et, habituée à y trouver les choses les plus improbables, j'ai dû m'apercevoir que, cette fois, ce n'était pas si facile : Cette vidéo n'existe pas, disent la plupart des liens. 

(2) 
Je n'ai jamais revu Drowning by numbers. Il est bien trop tard à présent, il rejoint les chaussons aux pommes, le ragoût de mouton, les livres de Julien Gracq… dans la catégorie de ce dont je préfère garder un bon souvenir plutôt que de me confronter à la réalité peut-être décevante.   

(3)
"J'imagine que, pour n'importe qui, il est rare de voir ses grands films -ceux qu'il ou elle considère comme grands films- passé trente ans. Après quarante ans, c'est extrêmement improbable. Après cinquante, impossible." 

Addendum : quelques jours après avoir vu les films de Greenaway et pendant la rédaction de ce billet, une lecture qui fait écho.

mercredi 1 juillet 2015

Voyage autour d'une (autre) chambre. 5 : l'évaluation de compétences

Dans le récit de Kenzaburo Oé (1), monsieur Shigeto commente "l"excellente interprétation du chien dans cette scène". Son épouse est d'un autre avis : "Une bonne interprétation, de la part d'un chien, est une simple coïncidence, à l'exception de chiens stars comme Lassie ou Rintintin et même leur comportement n'était pas une interprétation au sens propre puisqu'ils avaient toujours le même rôle." La dame se fait écho de l'opinion de Béla Balázs qui affirme que "les plantes et les animaux ne jouent pas pour le metteur en scène". Si c'est vrai, cela correspond aussi à ce que Tarkovski exigeait de ses acteurs humains. Donatas Banionis -Kris, dans Solaris- était gêné par le manque d'intérêt du metteur en scène pour la motivation psychologique des personnages et ses exigences que ceux-ci avancent un nombre précis de pas ou restent immobiles un nombre déterminé de secondes. Pour Banionis, cela n'était pas jouer mais "se poser" ou "compter un, deux, trois". Les chiens ne savent pas compter mais celui-là fait tout ce qu'on lui demande, comme le pion du cinéaste sur un plateau de jeu, agitant la queue, accompagnant Stalker, sa femme et sa fille. On présume que si le chien était entré dans la Chambre, il aurait voulu rester comme ça, avec sa vie facile de chien. Ou peut-être pas. Peut-être qu'il se sentait seul, errant dans la Zone, et, entrant dans une chambre sans savoir que c'était la Chambre, il se voyait accordé son plus grand désir : être adopté par une bonne famille humaine qui l'emporterait chez elle. (Ce serait trop cynique de suggérer que son plus grand souhait serait de devenir une star canine de cinéma, n'est-ce pas ?)*
J'ai fait office de psychologue pendant les trois semaines qu'elle a passées chez nous. 
Cependant, ne souhaitant pas que la thérapie de cette jolie majorquine se limite à des séances de caresses consolantes et de léchage abondant de mes mains, j'ai transformé sa présence en séjour linguistique. 

Les tentatives de bilinguisme menées sur les bêtes se sont vite avérées limitées. 
Le gros jaune (2), en effet, panique dès que je blague, dans le doute bat de la queue à tout propos, attend que son maître lui traduise ce que je viens de lui dire
Quant au petit blanc (3), il n'entre dans aucune catégorie d'aucun panel, ne peut être considéré comme sujet d'étude : après s'être fait passer pour le chat, il picore son repas dans ma main, à la manière d'un oiseau mais son cerveau est sans doute encore plus petit que celui d'un moineau. Il ne comprend que les sons : de sa laisse, de la porte, des croquettes.  

Les conclusions de l'immersion d'un chien lambda dans un contexte linguistique francophone sont les suivantes : 
les compliments ont été immédiatement -et sans doute durablement- maîtrisés. 
Les structures négatives étaient en cours d'acquisition. 
L'usage de l'impératif n'a, à aucun moment, été compris. 

*Le livre de Geoff Dyer, Zona : a book about a film about a journey to a room, un livre à propos du film Stalker de Tarkovski, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Zona. Un libro sobre una película sobre un viaje a una habitación. C'est de l'espagnol que je fais une traduction libre.


(1)
Nous continuions imperturbablement, Monsieur Sigetô en tête, à parler de Stalker, et alors que nous étions revenus sur la séquence où le guide retourne vers son appartement en portant sa fille sur ses épaules, comme Monsieur Shigetô chantait les louanges du jeu du chien, il y eut tout un échange entre lui et sa femme. Pour elle, en dehors de quelques vedettes de téléfilm comme Lassie ou Rintintin -et même dans ces cas, elle suggérait que dans la mesure où leur rôle était strictement défini, on ne pouvait guère parler de jeu-, si un chien se trouvait bien jouer, ce ne pouvait être qu'un pur hasard. Révélant, de manière tout à fait inattendue, une culture cinématographique si riche qu'elle en paraissait anarchique, elle entreprit de citer toutes les scènes célèbres dans lesquelles intervenait un chien, et il était comique de constater qu'elle était parfois amenée ainsi à corroborer l'opinion de son mari.
Celui-ci, bientôt, essaya de tirer une conclusion de leur discussion.
"En somme, il n'y a peut-être pas de films où les animaux aient un jeu réfléchi de part en part en dehors des dessins animés de Disney. A propos, Betty Boop était à l'origine un chien mâle. Je l'ai vu dans un film montré par un collectionneur en projection privée.
-Donc, tu es d'accord avec moi. Mais il y a une chose qui m'a échappé, c'est la raison pour laquelle tu fais intervenir Betty Boop dans le débat", dit sa femme satisfaite dans l'ensemble, mais en présentant malgré tout une objection partielle.
Kenzaburô Ôé. Une existence tranquille.

(2)


















(3)

mercredi 24 juin 2015

Voyage autour d'une (autre) chambre. 4 : le temps perdu

Stalker arrive dans un tunnel qui retombe où il se trouve avec les autres. Apparemment, ils avancent comme il faut, ils sont prêts à continuer. Mais le Professeur n'est pas content. Il n'était pas conscient qu'ils allaient continuer l'expédition, il croyait que Stalker voulait leur montrer les vues -une excursion complémentaire, comme on dit dans l'industrie touristique- et il n'a pas emporté son sac. Il faut revenir pour lui. On ne peut pas revenir, lui dit Stalker. On ne peut plus revenir en arrière, explique-t-il, on ne peut pas revenir où on a déjà été. Le Professeur insiste. Il veut son sac. (A ce moment-là, je m'identifie pleinement avec le désir du Professeur de retrouver son sac. Il y a six ans, ma femme est revenue d'un voyage à Berlin avec un de ces sacs Freitag confectionnés avec des bâches et des ceintures de camion recyclées. Au contraire de certains sacs Freitag, il était assez simple -gris uni, en fait- et, au début, j'ai éprouvé une petite déception. Cependant, avec le temps, j'ai compris que ma femme avait fait le choix le plus sage et j'ai fini par tomber amoureux de mon sac. Et alors, il y a dix jour, à Adelaïde, au cours d'une longue nuit de boissons et d'activités diverses, je l'ai perdu, je ne sais où : dans un restaurant, dans une fête, dans un taxi ou dans les jardins des Arts Festival. Personne ne m'a rendu mon sac. Il a disparu… et il ne peut pas être remplacé par un autre identique. A présent, les sacs Freitag sont faits à la chaîne, bien qu'on pourrait en obtenir un à peu près pareil. Mais c'est le mien que j'aime, c'est le mien que je veux retrouver. En ce moment, en fait, si j'étais dans la Chambre, mon plus grand désir serait de retrouver mon sac Freitag. Il y a une parabole -ou peut-être est-ce seulement une partie d'un numéro comique- selon laquelle, à la fin de ta vie, on retrouve toutes les choses qu'on a perdues. Cette bonne idée mène à une déception terrible si on récupère des milliers de stylos et de parapluies, chacun d'entre eux étant une métaphore, je suppose, de la valeur qu'on met dans des choses qui n'en ont pas. Mais ce serait bien si, à la fin de la vie, on nous révèle où sont nos dix ou vingt biens préférés, si on pouvait voir un film de soi plus jeune, s'éloignant de la table du festival d'Adélaïde, un peu saoul, pendant que le sac Freitag, d'un gris discret et stylé, reste oublié, muet, incapable de crier "Ne m'oublie pas". "Cela a été", se dirait-on en balançant la tête, assombri par la profondeur et le mystère de toutes choses, de sa propre vie. Et, qui sait, peut-être que la révélation de comment on a perdu ces objets chéris nous réconcilierait avec cette autre perte d'une manière à laquelle la religion ne parvient pas.)
Stalker demande au Professeur : Pourquoi ce sac vous préoccupe-t-il tant ? Allez dans la Chambre, où tous vos désirs s'accompliront. Si ce que vous voulez, ce sont des sacs, vous serez couvert de sacs. Bien vu… bien que les gens se soient pris d'affection pour les choses plus étranges, plus triviales. En fait, c'est une version de la bonne vie qu'on nous encourage à suivre, avec la croyance erronée qu'une abondance de sacs -ou d'iPads, de voitures ou de costumes Armani- nous donnera la félicité. (Bien que, dans le cas de mon sac Freitag, il ne s'agisse pas de ce qui allait me donner le bonheur, c'était le bonheur, je le comprends, maintenant qu'un composant de mon bonheur que je n'ai pas avec moi me procure du malheur.*

Il s'agissait d'une voix d'homme, en ce temps-là, à l'accent du sud, qui annonçait l'arrivée en gare. Alors, je peignais mes lèvres car, sur le quai, mon amant m'attendait.
Au troisième de nos rendez-vous, ses doigts encerclant mon poignet, remarquant que ma montre était différente à chaque fois qu'on se voyait, à voix haute il souhaita que j'en possède beaucoup d'autres et je crois qu'il ne me fit aucune déclaration plus jolie.
Il disait, on disait de lui qu'il était distrait.
Il ne m'a pas oubliée j'en jurerais mais je serais moins étonnée qu'il n'ait pas gardé le souvenir du modèle de la montre que je lui avais offerte, qu'il avait perdue peu de temps après, peu de temps avant que l'on se voie moins, que l'on ne se voie plus très souvent, que l'on ne se voie plus.
Je m'en souviens, quant à moi. Il s'agissait d'une montre Swatch (1) que jamais je n'ai vue sur un autre que lui.
L'aimais-je plus que l'amant ? J'ai longtemps regretté de la lui avoir donnée avant de, longtemps aussi, penser que j'allais bien croiser quelqu'un qui l'aurait au poignet et qui me répondrait : Elle est belle, hein ?! Je l'ai trouvée, un jour, à Paris, par terre. Depuis, je ne l'ai plus jamais quittée.

(1) En ce temps-là, j'aurais dû la décrire (2) mais, grâce au temps présent, j'ai pu en trouver la photo (3) sur internet.
(2) J'aurais dit : intégralement noire -y compris les aiguilles- à l'exception d'une fenêtre en forme de part de fromage, à la place d'une heure, à l'intérieur de laquelle trois bandes de couleur tournaient à mesure que le temps passait, formant des combinaisons toujours inédites. Je ne me serais pas trompée.
(3)












*Le livre de Geoff Dyer, Zona : a book about a film about a journey to a room, un livre à propos du film Stalker de Tarkovski, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Zona. Un libro sobre una película sobre un viaje a una habitación. C'est de l'espagnol que je fais une traduction libre.

mercredi 17 juin 2015

Voyage autour d'une (autre) chambre. 3 : la saucisse

Nous croyons que nous avons de grands objectifs dans la vie mais, en réalité, à l'heure de vérité, nous nous contentons facilement de quelque chose d'un peu trivial que nous avons eu tout le temps et qui nous a rendu la vie supportable. Je me souviens d'une des nombreuses conversations avec mes parents à propos de ce qu'ils feraient s'ils gagnaient au loto sportif. Le loto sportif : pour de nombreux britanniques, c'est l'équivalent de la Chambre, la chose qui réaliserait tous leurs désirs. "Moi, je me contenterais -a dit ma mère avec un mélange d'orgueil et d'humilité- d'aller au supermarché et d'acheter le meilleur filet qu'ils auraient. C'est la seule chose que je veux." "ça, tu peux DEJA le faire !", j'ai crié. Ce que voulait vraiment ma mère, c'était de se priver de la chose -des choses, en réalité, parce qu'elle aurait probablement pu se permettre de manger le filet du supermarché tous les jours de sa vie- qu'elle aurait désirée. (En opposition avec la génération actuelle de consommateurs, qui n'ont pas peur de s'endetter, mes parents m'ont inculqué une gestion de la dépense très simple : Si on ne peut pas se le permettre, on s'en passe. De fait, la première partie -"Si tu ne peux pas te le permettre"- était assez superflue puisqu'il ne s'agissait pas tant d'économiser que d'une philosophie du "s'en passer"). 
(…) Quand ma mère s'est trouvée au premier stade de ce qui a fini par être son ultime maladie, mon père m'a raconté que, oui, parfois elle achetait de la viande au supermarché mais toujours le morceau le moins cher et "jamais le plus beau". Il m'a aussi dit qu'elle regrettait son régime des cinquante dernières années. Si seulement elle avait mangé "plus de graisse". Pas de la viande, de la graisse. Cela aurait fait un excellent souhait pour la Chambre. Imaginez : son voeu le plus cher est d'avoir mangé plus de graisse. Bien que ce soit un peu tergiverser avec la Chambre parce que jamais Stalker n'a affirmé que les pouvoirs de la Chambre étaient rétrospectifs. On peut entrer dans la Chambre et manger toute la graisse qu'on veut désormais, mais on ne peut pas transformer la vie  qu'on a menée en une autre dans laquelle, même pendant les années de vache maigre, on aurait dévoré des montagnes. 
Mais bon, admettons que le pouvoir de la Chambre a un effet immédiat, pas rétroactif. Si notre plus grand désir est celui que montrent notre vie et nos habitudes quotidiennes, alors le mien est de perdre le temps en ceci et cela, passer ma vie à rien, errant du bureau à la cuisine (à préparer un thé) et de chez moi au café (à prendre un café). Tout se résume dans cette phrase de Solaris sur le fait que nous ne savons pas quand nous mourrons. S'il me restait une semaine de vie, il serait absurde de perdre mon temps chez moi de cette façon. Je préfèrerais faire quelque chose d'excitant (bien que, pour le moment, je ne vois pas de quoi il s'agirait). Non, je dois y penser attentivement. S'il me restait une semaine à vivre ? Est-ce que je ne m'envolerais pas vers une plage idyllique de Thaïlande ou des Bahamas ? Mais alors, je passerais douze heures dans un avion et trois jours de plus détruit par le jetlag, me réveillant en pleine nuit, trop fatigué pour me lever et traînant tout le jour, essayant de rester éveillé pour pouvoir dormir la nuit suivante. Donc, c'est compliqué. S'il nous reste si peu de temps, on ne ferait pas ce qu'on fait déjà. Mais, en cela, cette vie d'écrivain, cette vie où on passe son temps à faire plus ou moins ce qui nous plait, est différente. C'est pourquoi, puisqu'il est probable qu'il me reste encore une saison ici, ce serait mon plus grand souhait en ce moment : m'asseoir ici, écrire et tenter d'élucider quel pourrait être mon principal désir.*
Un temps je l'ai cru, oui. 
Que le pique-nique serait meilleur s'il était transporté dans un panier en osier, que je serais plus jolie en portant un manteau comment ? long ? mi-long ? à moins que ça ne soit un blouson en cuir, plus heureuse avec une vue sur la mer, dans une grande maison aux murs peints en 









ou en 









à moins que ça ne soit en 


No.17
mais, de toute façon, couverts de livres, sans piscine, sans chien -ah non, merci bien !- mais avec véranda, Saab 900 -uniquement du millésime 1979 s'il vous plait- dans le garage à moins que ça ne soit avec vue sur la ville -mais pas une ville de province, hein !- au dernier étage avec balcon.

Un temps j'y réfléchissais, oui. 
A ce que je ferais si je gagnais au loto, si je me savais atteinte d'une maladie incurable, si je rencontrais la fée aux trois voeux, je ne trouvais pas si évident de faire mieux que les vieux  
  1. -Encore de la soupe ! grogna le bûcheron. Comme j'aimerais avoir une bonne saucisse bien grasse à manger ce soir. 
  2.  -Je voudrais que cette saucisse te pende au bout du nez ! 
  3. Ils n'eurent plus qu'à souhaiter d'être débarrassés de cette saucisse gênante.

, j'examinais les possibilités. 

Un temps, oui.
Mais maintenant, qu'ils viennent, le stalker, le professeur, le savant, qu'ils viennent me proposer de les accompagner dans la Zone, vers la Chambre dont on dit qu'elle exauce le plus cher désir et je leur dirais sans hésiter Allez-y sans moi, les gars, laissez-moi, je n'ai aucune envie de sortir de ma chambre


*Le livre de Geoff Dyer, Zona : a book about a film about a journey to a room, un livre à propos du film Stalker de Tarkovski, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Zona. Un libro sobre una película sobre un viaje a una habitación. C'est de l'espagnol que je fais une traduction libre.

mercredi 10 juin 2015

Voyage autour d'une (autre) chambre. 2 : la mesure du vieillissement

J'imagine que, pour n'importe qui, il est rare de voir ses grands films -ceux qu'il ou elle considère comme grands films- passé trente ans. Après quarante ans, c'est extrêmement improbable. Après cinquante, impossible. Les films qu'on voit enfant ou adolescent ont une telle place dans nos coeurs qu'il est plus qu'impossible de les juger objectivement (en plus, on n'en a pas envie). Tenter de séparer leurs mérites et leurs défauts, les voir comme un adulte désintéressé, c'est comme tenter de mettre une note à notre enfance : impossible parce que ce qu'on examine ou qu'on essaie d'évaluer est une part essentielle de la personne qui essaie d'évaluer. Progressivement, en général entre la fin de l'adolescence et la vingtaine, on commence à voir de grandes oeuvres cinématographiques. Au début, on peine à comprendre ces oeuvres supposées magistrales : elles sont trop différentes, souvent trop ennuyeuses et difficiles. La majorité des films sérieux que je connais, je les ai vus pendant mes études à Oxford, au Penultimate Picture Palace et au Phoenix, à l'époque où il y avait des séances tardives tous les soirs. Quand j'ai vu Stalker, j'étais préparé à endurer la projection même si j'étais incapable de l'apprécier. Je connaissais suffisamment -à peine- la grammaire et l'histoire du cinéma pour savoir que Tarkovski les agrandissait, les adaptait, les étendait. Bien que l'expérience ne pouvait se réduire à ce qu'on appelle "cinéma". Ma capacité à m'émerveiller a été enrichie en même temps qu'altérée. Cette capacité s'est limitée, s'est définie de manière irréversible, de même que lire Tolstoi nous fait grandir et, en même temps, limite définitivement notre capacité à grandir encore, notre capacité à la révélation et à l'étonnement dans le domaine de la fiction. Evidemment, après Tarkovski, on peut encore apprécier Tarantino, on peut voir qu'il est en train de faire quelque chose de nouveau; comme Harmony Korine avec Gummo ou Andrea Arnold avec Fish Tank. Evidemment, évidemment. Mais quand j'ai eu trente ans, environ huit ans après avoir vu Stalker pour la première fois, le pouvoir du cinéma d'augmenter ma perception s'était réduite jusqu'à devenir insignifiante. *
On le constate dans les miroirs, sur les photos, aux taches sur notre peau, à notre goût faiblissant pour le camping, les concerts de rock, les sports de combat, les nuits blanches, à notre moindre endurance, notre moindre patience, notre plus grande exigence…
Mais on sait définitivement qu'on a vieilli le jour où, plutôt qu'affirmer sur un ton péremptoire que ce film est génial, t'as rien compris !, on s'entend dire avec précaution qu'on l'avait trouvé magnifique, à dix-sept, vingt-deux, vingt-huit ou trente-et-un ans... mais bon qu'on ne l'a jamais revu depuis alors que… si ça se trouve...

*Le livre de Geoff Dyer, Zona : a book about a film about a journey to a room, un livre à propos du film Stalker de Tarkovski, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Zona. Un libro sobre una película sobre un viaje a una habitación. C'est de l'espagnol que je fais une traduction libre. 

mercredi 3 juin 2015

Voyage autour d'une (autre) chambre. 1 : l'art du patchwork.

C'était l'été dernier et lire Geoff Dyer m'avait emmenée à la Nouvelle-Orléansen Thaïlandeen Lybie… où, sans doute, je n'irai jamais. 
Cette fois, c'est dans un film que je voyage en sa compagnie… un film que, peut-être, je ne verrai jamais. 
De quelle catégorie d'écrivain suis-je, réduit à écrire le résumé d'un film ? Alors qu'il y a peu de choses que je déteste plus que quelqu'un qui, essayant de me convaincre d'aller voir un film, commence à le résumer, à en expliquer l'argument, et, de cette façon, détruit toute possibilité qu'on le voie. Pour ma défense, je dirais que Stalker est un film qui peut se résumer en quelques phrases. De sorte que, si résumer signifie réduire à un synopsis, alors ceci est le contraire d'un résumé. C'est une amplification et une expansion. Ce qui continue de poser question, c'est si la composition d'un tel résumé est une manière raisonnable de passer le temps.*
Du temps, il en est question. D'ailleurs : Pourquoi as-tu pris ma montre ? sont les tout premiers mots prononcés dans le film, la question que pose sa femme au stalker. Et quand celui-ci consulte le cadran, Geoff Dyer évoque The Clock, un film de vingt-quatre heures que Christian Marclay a réalisé en collant bout à bout des séquences de films indiquant toutes les heures d'une journée. 

A peine trois semaines plus tard, en lisant la description d'une scène de Stalker dans Une existence tranquille de Kenzaburô Ôé, 
Le stalker, revenu épuisé mais indemne de la "zone" malgré tous les dangers, était lui aussi désespéré. Il avait compris qu'en réalité ses clients se moquaient bien de la satisfaction spirituelle qui devait être accordée aux êtres humains dans la "chambre" située au coeur de la "zone". Il était pourtant convaincu que la "zone" avait le pouvoir de guérir les êtres déchus. C'était quelqu'un de sérieux, au point d'en être pitoyable. Après l'avoir mis au lit, sa femme se retournait soudain vers nous, et s'adressant à la caméra comme pour répondre à une interview, elle se mettait à raconter ce qu'elle pensait dans le secret de son coeur. Peut-être s'agit-il d'une technique cinématographique courante, mais j'ai vraiment aimé cette séquence. La femme rappelait que le guide était un jeune homme gourd, la risée de tous, et que, lors de son mariage, elle s'était heurtée à l'opposition de sa mère qui considérait les stalkers comme des êtres maudits et soutenait que de leur union ne pourraient naître que des enfants anormaux. Si elle avait passé outre, c'est qu'elle avait pensé, à moins que ce ne soit une simple justification a posteriori, qu'à une existence monotone elle préférait encore une vie peut-être difficile mais qui lui apporterait par moments du bonheur.

Kenzaburô Ôé. Une existence tranquille.
je pensai que, peut-être, il se trouvait, à travers le monde, assez de livres relatant ainsi des visions du film de Tarkovski, dont les extraits, collés bout à bout, reconstitueraient entièrement, finalement et subjectivement, le film.

*Le livre de Geoff Dyer, Zona : a book about a film about a journey to a roomun livre à propos du film Stalker de Tarkovski, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Zona. Un libro sobre una película sobre un viaje a una habitación. C'est de l'espagnol que je fais une traduction libre.