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mardi 13 octobre 2015

Tuesday self portrait

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PLATS FRANÇAIS PEU CONNUS
APPROPRIéS AUX CUISINES
AMéRICAINES ET ANGLAISES

Ces plats devraient mettre de la variété dans les menus américains et anglais. En France, ils ne sont plus ni des nouveautés ni des créations, et n'ont plus le mérite d'être originaux, ce qui, selon la définition d'un cousin de Gertrude Stein, qualifie ce que font certains six semaines avant que le reste du monde le fasse. Au contraire, la plupart d'entre eux reflètent une lente évolution dans une nouvelle direction, ce qui est la manière dont se crée le grand art -quand tout l'environnement est prêt et qu'une personne voit la chose et la fait, rejetant ce qu'elle considère superflu dans le passé. Même la manière de cuire un oeuf peut être découverte de cette façon. Elle devient alors la manière classique. C'est un plaisir pour nous, et peut-être pour l'oeuf. 
Il est entendu, bien sûr, qu'il y a toujours ceux qui se précipitent, ajoutent irrévérencieusement une goutte ou une pincée tirée d'une bouteille, une boîte de conserve ou un paquet, et pensent qu'ils ont découvert une saveur qui manquait. Ceci, qui est littéralement une question de goût, n'est pas discutable. C'est même un plaisir de s'incliner devant une telle constatation.  
Alice Toklas. Le livre de cuisine d'Alice Toklas. 

lundi 12 janvier 2015

Résidence d'écriture (fragments d'insularité)

Moi aussi.
Moi aussi, (1), je reste silencieuse devant :
ou bien,
sans accumuler les synonymes
-admirable, charmant, éblouissant, enchanteur, magnifique, merveilleux, splendide, sublime, superbe-
ce que je dis,
le plus souvent,
n'a rien d'unique, de poétique :
C'est beau.

Alors d'où vient 
qu'ici
ont séjourné tant d'écrivains.(2)

(1)
C'est une ces vues qui accablent parce qu'elles ne laissent rien à désirer, rien à imaginer. Tout ce que le poète et le peintre peuvent rêver, la nature l'a créé en cet endroit. Ensemble immense, détails infinis, variété inépuisable, formes confuses, contours accusés, vagues profondeurs, tout est là et l'art n'y peut rien ajouter. 
George Sand. Un hiver à Majorque.
(2)
Robert Graves (3) mais aussi Ernst Jünger (5), Albert Camus, Gertrude Stein, Jean Cocteau, Paul Morand, Jorge Luis Borges, D.H. Lawrence, Jean Giono, Camilo José Cela, Kingsley Amis, W.B. Yeats, etc

(3)
J'ai choisi Majorque pour m'établir il y a un quart de siècle parce que son climat a la réputation d'être le meilleur d'Europe. Et parce qu'on (4) m'a assuré -avec raison, comme j'ai pu le vérifier- qu'on pouvait vivre ici avec un quart de ce qui est nécessaire en Angleterre. Et parce que l'île est assez grande -environ 2000 kilomètres carrés- pour que je ne me sente pas claustrophobe.

(4)
Quand j'y pense, la première personne qui m'a recommandé Majorque a été Gertrude Stein.
(…) Gertrude, qui parlait toujours raisonnablement, m'a assuré que les Majorquins étaient joyeux, propres et aimables, culturellement proches du sud de la France et agriculturellement encore ancrés dans le dix-huitième siècle. Elle a ajouté qu'il n'y avait aucun piège : que si j'aimais le Paradis, Majorque l'était, le Paradis. Elle, de son côté, préférait passer la majeure partie de l'année à Paris.
(…)
De sorte que je m'y suis installé et Gertrude avait raison : il n'y a aucun piège, excepté pour ceux qui transportent avec eux leur enfer personnel.
Robert Graves. Por qué vivo en Mallorca
(Je traduis ici librement la traduction espagnole qu'ont réalisée Lucía Graves et Natalia Farrán Graves de l'anglais)

(5)
"Des années plus tard, en 1931, Jünger visita enfin Majorque.

C'est seulement à la fin -raconte-t-il dans Jeux africains- que j'ai réalisé que mon hôtel se trouvait juste à l'extrémité opposée de la tour solitaire. Je n'ai pas pu renoncer à escalader le sommet de la tour
qui, peut-être, avait autrefois servi de tour de guet contre les pirates berbères. Là m'est apparue comme dans un miroir enchanté l'autre partie de l'île que je n'avais pas encore vue.

La tour est La Talaia d'Albercutx, située sur la route qui conduit de Pollensa à Formentor. Le petit hôtel où il logea -où étaient hébergés également les officiers anglais pendant leur retour des Indes et, des années plus tard, l'écrivain Agatha Christie- était l'Illa d’Or, à Puerto Pollensa.
Nous savons aussi qu'il visita Alcudia, Formentor, Palma et, probablement l'ermitage de Santa Magdalena à Inca."

Extrait librement traduit d'un article de la revue Fronterad.

mardi 23 décembre 2014

Tuesday self portrait

Mais oui, c'est ça qui est drôle, avec le bourrage de crâne, dit Willie, tout le monde y croit, et que le pays est en pleine expansion, et l'industrie en pleine expansion, et la guerre en pleine expansion, bien sûr que tout le monde y croit, à ces trucs qu'ils se racontent, sinon tout le monde s'arrêterait de travailler. Ca alors, dit Pauline, est-ce que ça ne serait pas magnifique, si tout le monde s'arrêtait de travailler ? Les gens iraient se promener, ils s'offriraient une glace ou un esquimau, et puis ils continueraient leur promenade, et une fois rentrés chez eux, ils mangeraient des beignets et boiraient un coca, ils chanteraient une petite chanson et tout le monde irait se coucher. Ce serait magnifique, dit Pauline. Oui, dit Willie, magnifique, c'est bien le mot qui convient. J'adore, dit Willie, j'adore ce mot magnifique, oui miss, s'il y a bien un mot que j'adore, c'est bien ce mot, magnifique. 
Gertrude Stein. Brewsie & Willie.

dimanche 30 novembre 2014

Enfants sans enfant

Il y a ces jours sans(1), ces (si) rares jours qu'on appelle les jours adolescents, les jours enfants-sans-enfant, de ceux qu'on aurait passés à peine autrement à quinze ans(2)
Il y a aussi les poignées d'heures buissonnières, volées au fracas quotidien, celles qu'on oublie un peu au lit, celles qui nous transportent et qu'on ne compte pas(3), celles qu'on achève en mangeant des sushis. 

(4)


(1)
mais avec :
collations, musique, crayons, lecture,












(2)















(3)












(4)
Aujourd'hui, on trouve tout ce qu'on veut à Londres, en théorie -y compris des fruits et des légumes hors saison, grâce aux congélateurs- et toutes sortes de charcuterie du continent. Mais peut-on vraiment cuisiner ? Une recette de cuisine du livre d'Alice Toklas inclut, par exemple : un morceau de porcelet, un foie de poulet, un brin de basilic, de la marjolaine sauvage et une pincée de romarin. Imaginez trouver de telles choses à Londres, y compris à Soho ! Mais au marché de Palma(5), ce serait la chose la plus naturelle du monde.
Robert Graves. Por qué vivo en Mallorca. (Je traduis ici librement la traduction espagnole qu'ont réalisée Lucía Graves et Natalia Farrán Graves de l'anglais)

(5)
C'est au marché de Palma de Majorque que Jeanne, notre cuisinière française, a tenté de m'enseigner le meurtre par étouffement. Elle n'avait aucune raison de commettre ce crime en public ni de s'attendre à ce que j'y participe. Elle voulait simplement se rendre intéressante. Quand la foule de marchandes qui s'était rassemblée autour d'elle s'est mise à crier et à gesticuler, j'ai battu en retraite. Lorsque nous nous sommes retrouvées plus tard dans la carriole pour rentrer à Terreno, où nous avions une villa, j'ai refusé de sympathiser avec Jeanne. Elle disait que les Majorquins étaient assoiffés de sang, n'allaient-ils pas à des corridas et ne payaient-ils pas cher la viande des taureaux qu'ils avaient vu abattre dans l'arène, ne préféraient-ils pas trancher la tête à d'innocents pigeons plutôt que de les étouffer humainement, ce qui était la façon d'éviter que la volaille ne saigne à mort et la rendait plus pleine et plus savoureuse. N'avait-elle pas essayé de leur expliquer cela, de leur enseigner, de leur montrer comment une personne intelligente et humaine s'y prenait pour tuer des pigeons, mais non, ils ne voulaient pas apprendre; ils préféraient leurs propres méthodes brutales. Au déjeuner, quand elle servit les pigeons, Jeanne se tut discrètement. Nous avions découragé à table les discussions sur la nourriture, qu'elle aimait par-dessus tout. Mais ses fins yeux noirs étaient éloquents. Même si les petits pigeons que l'île n'étaient pas très gros, c'étaient bien des pigeonneaux, et ils étaient bien plus grands et succulents que ceux que nous avions mangés dans l'excellent restaurant de Palma. 
Alice Toklas. Livre de cuisine

mercredi 25 juin 2014

Là, c'est le jour où j'ai voulu en savoir davantage

sur le voyage de Gertrude Stein à Majorque, où j'ai appris que cette phrase-là, elle l'avait écrite à son ami Robert Graves -dont je venais, tout juste, de voir la description dans le Journal de Virginia Woolf*- et qu'elle y avait écrit un long poème charnel sur sa relation avec Alice Toklas. 

Baise mes lèvres. Elle les a baisées.
Baise mes lèvres à nouveau. Elle les a baisées à nouveau.
Baise mes lèvres encore et encore et encore à nouveau et elle les a     [baisées encore et encore et en corps à nous vaut.
J'ai des plumes.
De grands poissons.
Penses-tu à des abricots. Nous les trouvons très beaux. Ce n'est pas [seulement leur couleur c'est leur noyau qui nous charme. Nous y [trouvons une différence.
Lève bas-ventre est si étrange.
Je suis venue pour en parler.
Un choix de raisins secs bon leurs raisins les raisins sont bons.
Différence ton nom.
Questionne et jardine.
Il pleut. N'en parle pas.
Mon bébé est chou tout rose. Je veux lui dire une chose.
Chandelles de cire. Nous avons acheté beau cou beaucoup de [chandelles de cire. Certaines sont décorées. Personne ne les a [allumées.
Je ne fais pas mention des roses.
Exactement.
Questionne et beurre.
Je trouve le beurre très bon.
L'Éve bas-ventre est si douce.
Lève bas-ventre grassement.
N'est-ce pas que cela t'étonne.
Tu me désirais intensément.
Dis-le à nouveau.
Fraise.
Lève transporte bas-ventre.
Lève douceur bas-ventre.
Chante jusqu'à moi dis-je.
Certaines sont des épouses pas des héros.
Lève bas-ventre simplement.
Chante jusqu'à moi dis-je.
Lève bas-ventre. Un réfléchi.
[...]

Gertrude Stein. Lève bas-ventre. Traduction de Christophe Lamiot Enos.

*Imaginez un homme aux yeux comme des boulons, chemise bleue, tête nue, les cheveux ébouriffés, en pardessus bleu, planté sur le seuil, le regard fixe, à quatre heures et demie, vendredi. "Mrs Woolf ?" Et moi qui craignais et devinais là quelque génie national; quelque jeune homme résolu à épancher son coeur, je l'expédiai en hâte au sous-sol où il déclara : "Je suis Graves. Je suis Graves." Tout le monde le dévisagea. Il avait l'air d'avoir traversé les airs à cent à l'heure, pour se poser un instant là. Enfin, il monta. Et moi, maligne que je suis, je compris que m'avancer la bouilloire à la main, que j'avais saisie avec une lavette, était précisément la méthode, l'attitude, la pose qui convenait. Le pauvre garçon n'est qu'emphase, professions de foi et affectation. Il a une frustre ressemblance avec Shelley malgré un nez bosselé et des traits brouillés. Mais avoir conscience d'être un génie ne vaut rien à personne. Il resta jusqu'à sept heures et quart (nous devions aller voir César et Cléopâtre, une pièce étrange, romantique, ampoulée de Bernard Shaw à ses débuts et nous dûmes le lui dire, car il était englué dans les délices d'une description de sa manière de vivre, comme jamais abeille ne le fut dans son miel. Il fait la cuisine; sa femme, le ménage. Ils ont quatre enfants à l'école communale; les villageois leur donnent des légumes; ils se sont mariés à l'église; sa femme porte son nom de Nancy Nicholson, refuse d'aller à Garsington, lui a déclaré : Il me faut une maison qui ne coûte rien, au bord d'une rivière, dans un village au clocher carré, proche, mais pas trop, de la voie ferrée -toutes choses qu'il lui a procurées, n'ignorant pas qu'elle sait ce qu'elle veut. Du fait qu'elle porte son nom de Nicholson, ses amis se sont partagés en deux clans, les moutons et les chèvres. Dans tout ce bavardage nous n'avons vu que l'égocentrisme habituel des jeunes gens - d'autant plus que celui-là nous a fourni l'information, qu'on ne lui demandait pas, qu'il descend du doyen recteur évêque von Ranker. Etc., etc., et cela, uniquement pour avoir l'occasion de dire qu'il méprise ces gens. Ce n'en est pas moins un charmant jeune homme, ingénu, écervelé; mais pourquoi notre âge nous vaut-il de subir ces pesantes justifications ? Assurément autrefois on pouvait vivre simplement sans avoir à le proclamer. J'ai cherché, peut-être, puisque c'est là ma faiblesse, à m'insinuer dans ses bonnes grâces, mais L. est resté implacable. Puis on nous offrit un billet d'entrée pour un match de coupe, Graves étant venu à Londres, pour la première fois depuis six ans, tout exprès pour y assister. Il ne peut voyager en train sans être malade; est passablement fier de sa sensibilité; mais que voulez-vous ? Il faut bien qu'il y ait aussi des gens sensibles, des benêts bredouillants, bégayants qui peut-être mettent en valeur leur petit coin de l'Oxfordshire.
Virginia Woolf. Journal. Lundi 20 avril 1925