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mardi 27 janvier 2015

Tuesday self portrait

À mon âge seules les vieilles dames folles écrivent dans un carnet sur les bancs de la rue. Je ne suis pas une vieille dame folle. Je ne suis pas non plus une femme énigmatique. A présent, je suis chez un glacier où je ressemble à une professeur de lycée de quarante-quatre ans qui prend des notes dans un carnet. J'aimerais avoir de la valeur. La valeur du domestique qui a su désobéir à la belle-mère et a laissé s'échapper la jeune fille, en apportant le foie et les poumons d'un sanglier comme fausse preuve du crime.
Il s'agit ici d'une traduction libre* que j'ai faite d'un passage de El padre de Blancanieves de Belén Gopegui.


*A mi edad sólo las viejas damas locas escriben un cuaderno en los bancos de la calle. Yo no soy une vieja dama loca. Tampoco soy una mujer enigmática. Ahora estoy en una heladería donde parezco una profesora de instituto de cuarenta y cuatro años que hace anotaciones en un cuaderno. Me gustaría tener valor. El valor del sirviente que supo desobedecer a la madrastra y dejó escapar a la joven, llevando el hígado y los pulmones de un jabalí como falsa prueba del crimen.

lundi 5 janvier 2015

L'enfer (fragments d'insularité)

"La majorité des gens sont convaincus qu'ils ne vivront pas toute leur vie dans la même ville. Ils croient qu'ils finiront par retourner dans leur village, ou par partir dans la Sierra Navada ou sur une île. Mais les seuls qui partent sont les retraités finlandais ou allemands. De plus, les gens ne s'imaginent pas avec un déambulateur, comme ces retraités, ni dans un village touristique. Ils se voient comme de vieux loups de mer, méditant, le regard perdu sur l'horizon. Et je me voyais ainsi. Comme je suis espagnol je ne pensais pas partir dans la Sierra Nevada mais quelque part en Afrique. Et putain, là je me suis rendu compte que tout ça, ce sont des fantasmes, je ne vais aller nulle part. Je vais mourir ici, à Madrid. Cela me désespère quand j'y pense." 
Traduction libre d'un extrait de El padre de Blancanieves de Belén Gopegui.
Alors je leur ai dit : 
les baigneurs
,
 les plongeurs
,
 les bateaux
,
 les bouées
,
 les radios
,
 les odeurs
,
 les scooteurs
,
 la chaleur
Mais, même à moi, cela parait toujours de la science-fiction : 
je ne vais à Aucanada que trois mois par an
seulement quand c'est désert. 

mercredi 31 décembre 2014

1970

Tout le jour il avait venté et la ville était froide mais moi seule frissonnais à ma table et, même, les épidermes voisins affichaient insolemment leur résistance en manches courtes et tennis de toile sans la moindre socquette. 
Il ne m'en fallait pas davantage pour me rappeler le grand écart de nos âges. (1) 
Mais même sans cela : car moi seule tournais les pages en papier d'un livre de poche édité des dizaines d'années avant leur naissance, l'année de la mienne plus exactement. (2)
Ils avaient replié leurs écrans le temps de leur repas, quant à celui  qui s'était penché vers la table et s'était saisi de son téléphone sans autre raison que celle de pouvoir repousser la tête qui s'était posée sur son épaule, (3) il appuyait sur les touches avec désoeuvrement.
Au dessert, l'un d'entre eux photographia son assiette (4) puis ils s'éparpillèrent en même temps que je retournais à mes pages. (5)

Que faisions-nous, nous ? Que faisions-nous pour nous désennuyer d'une soirée, d'une société, nous qui étions jeunes dans un monde sans échappatoire portable ? A moi, il m'arrivait de penser à autre chose en tâchant de le faire sans que cela se voie. 

Ma vingtaine fut moins documentée que la leur, j'ai néanmoins traversé quelques vidéos. Sur l'une d'entre elles, je bouge très vite les pieds.(6) Je n'ai jamais vu le film mais je me souviens qu'il a été fait. Quelqu'un regarde-t-il encore les images de ce mariage ? 
Qui pourrait encore, en les voyant, savoir qui je suis ? 
Une fille dont la grand-mère de la mariée s'était obstinée à croire qu'elle était un garçon sans que, pour autant, elle ne s'émeuve de la voir embrasser sur la bouche le cousin de sa petite-fille. (7) 

J'ai revu les mariés, quelques semaines après. Il partait travailler. Quant à elle, c'était la veille de sa rentrée et on l'avait prévenue : elle devait porter une culotte rouge, pour le bizutage. Si j'y avais songé, cela aurait suffi à me faire passer l'envie de devenir kiné. Mais non, moi c'est à autre chose que je pensais. 
A cet âge-là, c'est vrai, je croyais encore que j'allais un jour avoir une profession. (8)

Puis, j'ai disparu de leurs vies, à tous. 
J'ai cessé de me demander ce que deviennent les gens : après tout, on devient tous sensiblement la même chose, surtout à la fin. (9)



(1) Seule, j'oublie le mien, je n'en ai plus aucun, je me retire du monde, je n'existe plus que pour moi et je pourrais avoir dix ans. Ou cent.

(2)











(3) Je n'ai aucune statistique. 50-50 je crois. Autant d'hommes que de femmes que je vois reculer pour éviter un baiser, à peine contenir une impatience face à une caresse. Toujours je suis embarrassée d'être témoin de ces sentiments non partagés. 

(4)
 Je ne fus pas étonnée de la voir publiée le lendemain sur le réseau social du café.













(5)
Je croyais avoir payé pour tout. Pas comme les femmes qui paient, paient et repaient. Aucune idée de rétribution ou de châtiment. Un simple échange de valeurs. Vous renoncez à quelque chose et vous recevez quelque chose en échange. Ou bien vous travaillez pour quelque chose. Vous payez toujours, d'une façon ou d'une autre, pour toutes les bonnes choses. J'avais payé pour assez de choses que j'aimais et je m'étais donné du bon temps. On paie, soit en courant des risques, soit avec de l'argent. Jouir de la vie consiste à savoir en obtenir le plus possible pour son argent. Le monde est une bonne place pour ces sortes de transactions. Cette philosophie me semblait pleine d'attraits. "Dans cinq ans, pensai-je, elle me semblera aussi sotte que toutes les autres belles philosophies que j'ai adoptées."
Peut-être n'était-ce pas vrai, cependant. Peut-être, avec le temps, finit-on par apprendre quelque chose. Peu m'importait ce que c'était. Tout ce que je voulais, c'étais savoir comment vivre. Peut-être, en apprenant comment vivre, pourrait-on finir par comprendre ce qu'il y a en réalité au fond de tout ça.
Ernest Hemingway. Le soleil se lève aussi.

(6) au rythme d'une chanson qui n'a jamais cessé de me faire danser.

(7) on pourrait hâtivement croire à son ouverture d'esprit mais il faudrait passer outre le fait que, si elle n'a jamais voulu se laisser convaincre de la nature de mon sexe, malgré ma poitrine et mes fesses qui ne permettaient aucune ambiguité, c'est uniquement parce que je portais les cheveux courts et une cravate.

(8)
-Et si, finalement, on te l'offre, tu accepterais un poste dans une multinationale "responsable de crimes écologiques, sociaux et contre la souveraineté des peuples" ? demanda Alvaro à Goyo au café de l'université.
-C'est quoi ce langage, Alvaro ?
-C' est toi qui m'as donné le prospectus. Moi je ne jette jamais rien.
Tous deux prenaient un café avec des churros.
-Eh bien oui, je l'accepterais. Il n'y a pas d'entreprise plus ou moins capitaliste. Quelque soit le travail qu'on accepte dans ce pays nous fera travailler pour eux.
-Eh mec, il y a une différence entre multinationale et une boutique de trains électriques, je te le dis.
-Allez Alvaro, on n'est pas ingénieur en chimie pour travailler dans un  magasin de jouets. La question c'est s'ils m'accepteront. (10)
(9)
Il est contrôleur aérien, il vient à la boutique, il regarde les choses et au bout d'une semaine ou deux, il revient et achète quelque chose. Une fois, je lui ai demandé à quoi il pensait. Pas le classique "à quoi tu penses ?" des amoureux mais en général, c'est à dire : à quoi vous pensez quand vous ne pensez pas à ce que vous avez à faire ou au travail ou à la veille ou à quelqu'un en particulier. Il a compris tout de suite. Il m'a regardé et il m'a dit : aux touristes de l'espace. ça se tient. Il passe nuit et jour scotché aux avions alors il pense à ceux qui réussissent à sortir de l'espace aérien. C'est une façon de penser à la mort. Le contrôleur pensait à la tristesse de ceux qui parviennent à partir : ils peuvent voir la planète bleue mais ensuite, ils doivent rentrer et ils meurent, comme tout le monde. (10)
(10)
Il s'agit là de deux extraits de El padre de Blancanieves de Belén Gopegui que j'ai traduits librement :

(8) -¿Si por fin te le ofrecen aceptarás un puesto en una multinacional "responsable de crímenes ecológicos, sociales y contra la soberanía de los pueblos"? -le preguntó Alvaro a Goyo en el bar de la facultad.
-¿Y ese lenguaje, Alvaro?
-El panfleto me lo pasaste tú. Yo nunca tiro nada. 
Ambos tomaban café con porras. 
-Pues sí, lo aceptaría. No hay empresas más capitalistas y menos capitalistas. Cualquier trabajo que acepte en este país será trabajar para ellos. 
-Hombre, no es lo mismo una multinacional que una tienda de trenes de juguete, digo yo. 
-Venga, Alvaro, no estudiamos ingeniería química para trabajar en una tienda de juguetes. La pregunta es si ellos me aceptarán.

(9) Es controlador aéreo, viene a la tienda, mira las cosas y al cabo de una semana o dos vuelve y compra algo. Una vez le pregunté en qué pensaba. No el clásico "¿en qué piensas?" de enamorados sino en general, es decir : en qué pensaba cuando no pensaba en lo que tenía que hacer o en el trabajo o en el día de ayer o en alguien en concreto. Lo entendió enseguida. Se me quedó mirando y me dijo : en los turistas espaciales. Tiene su lógica. Se pasa noche y día pendiente de los aviones, así que piensa en quienes logran salir del espacio aéreo. Es una forma de pensar en la muerte. El controlador pensaba en la tristeza de los que logran salir : pueden ver la tierra azul pero luego deben volver y se mueren, como todo el mundo.

dimanche 28 décembre 2014

Every time you go away

-J'ai besoin de te prendre dans mes bras, maintenant.
-Demain, un baiser.
-Un autre très long, dit Goyo.
Après avoir raccroché, il regarda le mur où un miroir rectangulaire lui renvoya son visage enfantin. Il sentit qu'il allait éternuer et au moment de le faire, il essaya de ne pas fermer les yeux. Impossible. Goyo était là de nouveau. Parler au téléphone était parfois désespérant. Il savait que les hésitations de Eloïse ne participaient à aucune stratégie et avec sa voix seule, il se sentait incapable de la tranquilliser. Il avait besoin de la toucher.
Il se mit debout. Nerveux, il se dirigea vers la porte. C'était de la chimie, pensait-il, les enzymes, la bouche de l'estomac. Un phénomène physiologique comme n'importe quel autre : le corps s'altérait quand on tombait amoureux. Il aurait pu étudier comment cette altération avait lieu, il aurait pu savoir comment se mettait en marche le mécanisme, mais il préférait l'ignorer. Il y avait l'assemblée et les algues et la vie mais aussi le désir d'une reddition sans conditions et il connaissait le lieu où c'était possible : le corps de Elo, dans ses bras.
En sortant de la chambre, il revint se voir dans le miroir, il semblait avoir un corps fermement constitué, rien ne ferait penser à qui le verrait que le manque de Eloïse avait creusé des trous à l'intérieur, des creux où battait une douleur agréable, douce et supportable sauf que, de temps en temps, des bulldozers perçaient une nouvelle zone de son corps.
Traduction libre d'un extrait* de El padre de Blancanieves de Belén Gopegui. 

Je me suis endormie juste après ta voix. 
J'ai rêvé de chatons et ils avaient besoin de moi. 
Mes réveils ne ressemblent à rien sans toi.


*-Necesito abrazarte ahora.
-Mañana, un beso.
-Otro muy largo -dijo Goyo.
Después de colgar, miró hacia la pared en donde un espejo rectangular le devolvió su cara aniñada. Sintió que iba a estornudar y en el instante de hacerlo intentó no cerrar los ojos. Imposible. Allí estaba Goyo de nuevo. Hablar por teléfono era desesperante a veces. Sabía que las vacilaciones de Eloísa no formaban parte de una estrategia y sólo con su voz se sentía incapaz de tranquilizarla. Necesitaba tocarla.
Se puso de pie. Nervioso, se dirigió a la puerta. Era la química, pensaba, las enzimas, la boca del estómago. Un fenómeno fisiológico como cualquier otro : el cuerpo se alteraba durante el enamoramiento. Podría estudiar cómo se llevaba a cabo esa alteración, podría saber de qué manera se ponía en marcha el mecanismo, pero qué hacía con la necesidad de no saber. Existían la asamblea y las algas y la vida, pero también el deseo de una rendición sin condiciones, y él conocía el lugar donde eso era posible, el cuerpo de Elo abrazado al suyo.
Al salir de la habitación aún volvió a verse en el espejo, parecía tener un cuerpo firmemente unido, nada haría pensar a quien le viera que la carencia de Eloísa había excavado hoyos en su interior, huecos donde latía un dolor placentero, suave y soportable si no fuera porque, de tanto en tanto, las palas excavadoras horadaban una nueva zona de su cuerpo.