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mardi 10 février 2015

Tuesday self portrait

Un homme et une femme parlaient anglais, très lentement, de sujets peu importants. Julio pouvait traduire sans difficulté chacune de leurs phrases. 
-Où sont mes cigarettes ? demandait l'homme. 
-Tes cigarettes sont au-dessus de la table, disait la femme. 
Il ne paraissait pas possible qu'il ne les ai pas localisées lui-même tellement elles étaient visibles et Julio pensa que l'homme était aveugle bien que, assurément non puisqu'il chercha ensuite son journal : 
-Et mon journal ? Où est mon journal ?
-Ton journal est sur la chaise. 
-Ah, merci, tu es très aimable avec moi. 
(…) L'atmosphère était cordiale et les personnages bien élevés. Le dialogue se passait de jour, il y avait du soleil et les choses arrivaient éternellement dans ce climat de bien-être de la première leçon ou first lesson. De fait, quand commença la seconde ou second, l'homme dit à la femme qu'elle portait une très jolie jupe : 
-Ta jupe est très jolie. 
-Merci, tu es très aimable, répondit-elle en vocalisant avec une certaine exagération. -Moi, c'est ta veste qui me plait beaucoup. 
Aussitôt, il commencèrent à passer en revue les habits qu'ils portaient chacun, avec une immense courtoisie. Seule, sa cravate à lui mérita une petite critique de sa part à elle : 
-Ta cravate est bien mais peut-être que ses couleurs sont un peu vives. 
Il lui plaisait de se trouver dans une ambiance si chaleureuse, où le temps paraissait ne pas s'écouler et où les préoccupations des gens se réduisaient à ne pas savoir où ils avaient laissé leur briquet qui, aussitôt, était toujours sur ou sous la table. A la troisième leçon, l'homme alluma une cigarette sans que la femme ou lui-même ne fassent allusion aux effets nocifs du tabac peut-être parce que, dans l'univers de la bande magnétique, le cancer n'existait pas. 
Quand elle fit allusion aux chaussettes et aux pantalons de l'homme, Julio pensa qu'une approche sexuelle allait se produire entre les interlocuteurs mais cela n'arriva cependant pas, puisqu'ils ne manifestaient pas non plus ce genre de nécessités. Quand, dans les films que Julio avait l'habitude de regarder, l'action se déroulait sur un ton aussi cordial, quelque chose de terrible se passait dans l'arrière-boutique mais ici non, ici la vie était aimable pour de vrai. Tous ces gens qui, au lieu d'accomplir les années, accomplissaient des leçons, vivaient dans une espèce de paradis où il n'était pas nécessaire, par exemple, de gagner sa vie : personne n'allait ou revenait du travail, ni même y faisait allusion.
Traduction libre d'un extrait* du roman de Juan José Millás : El orden alfabético.
Un hombre y una mujer hablaban en inglés, muy despacio, de asuntos intrascendentes. Julio podía traducir sin dificultad cada una de sus frases. 
-¿ Dónde están mis cigarrillos ? preguntaba el hombre. 
-Tus cigarrillos están encima de la mesa -decía la mujer. 
Parecía mentira que no los hubiera localizado por sí mismo encontrándose tan a la vista, por lo que Julio pensó que el hombre era ciego, aunque seguramente no, porque a continuación preguntó por su periódico : 
-¿ Y mi periódico ? -¿ Dónde está mi periódico ?
-Tu periódico está sobre la silla. 
-Ah, gracias, eres muy cortés conmigo. 
(…) La atmósfera era cordial y los personajes educados. La cinta era de día, hacía sol, y las cosas acontecían eternamente en este clima de bienestar de la lección primera o first lesson. De hecho, cuando comenzó la segunda o second, el hombre dijo a la mujer que llevaba una falda muy bonita : 
-Tu falda es muy bonita. 
-Gracias, eres muy amable -respondió ella vocalizando con cierta exageración. -A mí me gusta mucho tu chaqueta. 
De súbito, comenzaron a repasar las prendas que llevaba cada uno con enorme cortesía. Sólo la corbata de él mereció una pequeña crítica por parte de ella : 
-Tu corbata está bien, pero quizá tiene unos colores algo fuertes. 
Daba gusto encontrarse en un ambiante tan cálido, donde el tiempo parecía no transcurrir y las preocupaciones de la gente se reducían a no saber dónde había dejado el mechero, que luego siempre estaba encima o debajo de la mesa. En la tercera lección el hombre encendió un cigarrillo sin que la mujer ni él mismo hicieran alusión a los efectos nocivos del tabaco por lo que quizá en el universo de la cinta magnetofónica el cáncer no existía. 
Entonces, ella se refirió a las calcetines y a los pantalones del hombre, y Julio pensó que iba a producirse entre los interlocutores una aproximación sexual que sin embargo no llegó a darse, pues tampoco manifestaban necesidades de ese tipo. Cuando en las películas que Julio tenia el habito de consumir la acción discurría en un tono tan cordial, algo terrible estaba sucediendo en la trastienda, pero aquí no, aquí la vida era amable de verdad. Toda aquella gente que en lugar de cumpli años cumplía lecciones vivía en una especie de paraíso donde no era necesario, por ejemplo, ganarse el sueldo : nadie iba o venía del trabajo, ni siquiera se referían a él. 

jeudi 25 décembre 2014

La vie des pages (11)

A la deuxième séance, il choisit le divan et, pendant qu'il parlait de tout autre chose que de sa mère, il découvrit dans les irrégularités de la peinture du plafond la carte d'un pays imaginaire. Il le dit à la psychanalyste : 
-Vous, d'où vous êtes, vous ne pouvez la voir sans lever la tête mais il y a la carte d'un pays imaginaire au plafond. 
-Pourquoi d'un pays imaginaire ? Qu'est-ce qui la distingue de la carte d'un pays réel ?
Millás reçut la question comme un coup dans la poitrine en même temps que comme une révélation. 
-A quoi pensez-vous ? insista-t-elle au bout de quelques minutes de silence. 
-Je me demandais -dit-il- comment distinguer un vrai roman d'un faux. 
-Un roman est-il comme une carte ?
-Oui et non. D'un côté, c'est un territoire autonome mais d'un autre côté, c'est une représentation. En ce qu'il a d'une représentation, le roman a quelque chose d'une carte. 
-Et où tout cela mène-t-il ?
-Je ne le sais pas encore. Mais il m'est tout à coup venu à l'idée que si j'étais incapable d'écrire un vrai roman, peut-être pouvais-je en écrire un faux. 
(il s'agit d'une traduction libre que je fais d'un extrait* de La mujer loca de Juan José Millás)


La salle de lecture était idéalement chauffée. 
Je m'y serais volontiers laissée enfermer. 
 
*La segunda sesión eligió el diván y mientras hablaba de cualquier cosa que no fuera su madre, descubrió en las irregularidades de la pintura del techo el mapa de un país imaginario. Se los dijo a la psicoanalista : 
-Usted, desde su posición, no puede verlo sin levantar la cabeza, pero tiene en el techo el mapa de un país imaginario. 
-¿ Por qué de un país imaginario ? ¿Qué es lo que lo hace distinto del mapa de un país real ?
Millás recibió la pregunta como un golpe en el pecho, aunque también como una revelación. 
-¿Qué piensa ? insistió ella al cabo de unos minutos de silencio. 
-Me preguntaba -dijo él- cómo distinguir una novela verdadera de una falsa. 
-¿ Una novela es como un mapa ?
-Sí y no. Por un lado, es un territorio autónomo, pero por otro es una representación. En lo que tiene de representación, la novela tiene algo de mapa. 
-¿ Y todo esto adónde le lleva ?
-Aún no lo sé. Pero de repente se me ocurrió la idea de que si estoy incapacitado para escribir una novela de verdad, quizá pudiera escribir una falsa. 
Juan José Millás. La mujer loca

vendredi 28 novembre 2014

Le cabinet des rêves 203

"Tout est réel, mais tout n'a pas le statut de réalité. Il y a des zones de la réalité qualifiées d'irréelles : les rêves, par exemple, les inventions qu'on se raconte dans l'autobus sur le chemin du travail (mon chef sera-t-il mort ?), l'inconscient lui-même n'a pas de catégorie du réel. Ce qui est curieux, c'est que ce que nous appelons réel est complètement déterminé par ce que nous appelons irréel. La réalité réelle est le résultat de l'activité de la réalité irréelle." 
Juan José Millás
Bien qu'elle ait séjourné là pendant deux semaines, je ne vois N. que le jour de son départ. 
Elle descend du premier étage du garage où elle a logé pendant ses vacances. 
Elle est enceinte d'un deuxième enfant : le premier est un petit garçon à qui je fais une réflexion (laquelle ?).
N. ne dit rien mais me regarde de manière équivoque. 

Rêve du 30 octobre 2014

jeudi 27 novembre 2014

La vie des pages (7)

Son père lui demanda de chercher les antonymes d'écrire, mais Julio n'en trouva aucun.
-Ce mot n'a pas d'antonyme, papa.
-Pourtant c'est ce qui précisément ce qui m'arrive à moi : j'ai la moitié du corps désécrite, regarde, et maintenant, les choses de ma tête se désécrivent.
-Au sens figuré, oui, mais il serait impossible de désécrire un roman ou de désécrire un article.
Il tenta de concevoir un monde en plein processus de déréalisation, où il y aurait des journaux dans les rédactions desquelles les salariés s'efforceraient de désécrire les nouvelles du jour, pendant que les romanciers, dans leurs mansardes, désécriraient les grands récits de l'histoire. Il imagina une interview à la télévision avec le désécrivain de Madame Bovary ou de La métamorphose. Ce seraient des genres de bohémiens, à l'apparence négligée, qui auraient du mal à avoir beaucoup de succès parce qu'ils ne désécriraient pas toujours les grandes oeuvres avec la même réussite que celle avec laquelle elles avaient été écrites. Mais certains atteindraient les sommets de la désécriture en effaçant les meilleures métaphores réalisées par l'humanité au cours des siècles. Et on créerait une histoire inverse de la littérature, composée d'un catalogue de personnages dont le mérite serait d'en avoir fini avec l'Iliade ou la Divine Comédie.
Traduction libre d'un extrait* du roman de Juan José Millás : El orden alfabético.

Il y eut
avant
et 
après
2006
dans ma vie

peut-être même suis-je devenue vraiment adulte cette année-là car, auparavant, il y avait toujours quelqu'un pour rapporter mes livres à la bibliothèque. 
Puis plus. 
Et je fus quelques mois sans y retourner. 


Alors, jeudi dernier. 
Mais lui, derrière le comptoir : 
deux jours ? on n'appelle pas ça un retard, ici.

*Su padre le pidió que buscara los antónimos de escribir, pero Julio no encontró ninguno.
-Esa palabra no tiene antónimos, papá.
-Pues lo que me ocurre a mí precisamente es que se me ha desescrito la mitad del cuerpo, míralo, y ahora se me desescriben las cosas de la cabeza.
-En sentido figurado, sí, pero sería imposible desescribir una novela, o describir un artículo.
Trató de concebir un mundo en pleno proceso de desrealización, donde habría periódicos en cuyas redacciones los trabajadores se afanaran en desescribir las noticias del día, mientras los novelistas, en sus buhardillas, desescribían los grandes relatos de la historia. Imaginó una entrevista en la televisión con el desescritor de Madame Bovary o de La metamorfosis. Serían tipos bohemios, de aspecto descuidado, a los que les costaría mucho triunfar, porque no siempre describirían las grandes obras con el mismo acierto con el que se escribieron. Pero algunos alcanzarían las cimas de la desescritura borrando las mejores metáforas construidas por la humanidad a lo largo de los siglos. Y se crearía una historia inversa de la literatura, compuesta por un catálogo de personajes cuyo mérito sería haber acabado con la Iliada o la Divina Comedia.

jeudi 13 novembre 2014

La vie des pages (5)

A Tokyo, c'était souvent. 
Au détour d'un souterrain du métro que je n'avais encore jamais emprunté, en poussant une porte au huitième étage… je découvrais tout un monde dont je me demandais souvent s'il existait quand je ne m'y trouvais pas, dont je me demandais même s'il avait existé avant que je le trouve sans l'avoir cherché. 
J'ai un peu ce genre d'impression -ainsi donc, ils écrivaient, pendant tout ce temps ?- dans les bibliothèques, dans les librairies, ici. 
Sans a priori, sans connaissance d'aucun prix, sans être lassée par les mots d'un auteur trop invité à la radio… 
Mes lectures en espagnol sont des séances de dégustation, à l'aveugle. 

A la maison, il y avait une encyclopédie dont mon père parlait comme d'un pays lointain, entre les pages desquelles on pouvait se perdre comme dans les rues d'une ville inconnue.
(…) Mon père, entre autres, continuait à utiliser l'encyclopédie comme un moyen de transport avec lequel il arrivait dans des lieux que nous ne pouvions pas imaginer et où les gens, fréquemment, se comprenaient en anglais. Parfois, il revenait de ces curieux voyages avec une barbe de trois jours et une expression de fatigue comme s'il avait réellement séjourné dans des pays étrangers. Et, au lieu de cadeaux, comme en rapportaient les autres parents qui voyageaient, il nous rapportait des mots. Un jour, il revint de l'encyclopédie à l'heure du repas et, entre deux plats, il nous enseigna le terme mimétisme pour démontrer que, parmi les animaux comme parmi les hommes, il y avait des individus qui aimaient feindre ce qu'ils n'étaient pas. Moi, le fait qu'il aille et vienne dans l'encyclopédie à une telle fréquence me tranquillisait parce que je pensais que c'était un moyen de garder les choses à leur place et qu'il y avait, là-bas, des vitamines, des mères et des escaliers et des avocats. Et de la lumière car, sans lumière, nous étions perdus. Mais je ne comprenais pas bien pourquoi, l'encyclopédie étant un modèle d'organisation, la réalité ne se conformait pas toujours à l'ordre alphabétique. Le un, par exemple, était avant le deux bien que le U soit une des dernières lettres de l'alphabet. De même, nous prenions notre petit-déjeuner avant notre déjeuner et nous mangions avant de dîner, alors que, selon une progression alphabétique, nous aurions dû commencer la journée par un dîner, la continuer en mangeant un déjeuner et la terminer avec un bon petit-déjeuner. Ce manque d'accord permanent entre le monde encyclopédique et l'existence réelle fut l'une des préoccupations les plus fortes de mon enfance.
Juan José Millás. El orden alfabético.
Il s'agit d'une traduction libre que je fais de l'espagnol mais ce livre a été publié en français par les Editions du Hasard dans une traduction de Jacques Nassif et Max Bensasson. 
Parce que cette parution avait été chroniquée par Pierre Hild, j'aurais pu découvrir Millás bien longtemps avant maintenant.



En casa había una enciclopedia de la que mi padre hablaba como de un país remoto, por cuyas páginas te podías perder igual que por entre las calles de una ciudad desconocida.
(…) Mi padre, entre tanto, continuaba utilizando la enciclopedia como un medio de transporte con el que llegaba a lugares que nosotros no podíamos ni imaginar, y en los que la gente, con frecuencia, se entendía en inglés. A veces volvía de aquellos curiosos viajes con barba de tres día y expresión de cansancio, como si hubiera permanecido de verdad en algún país extranjero. Y en vez de regalos, como los demás padres que viajaban, nos traía términos. Un día regresó de la enciclopedia a la hora de comer y entre plato y plato nos enseñó la palabra mimetismo para demostrar que entre los animales, como entre los hombres, también había individuos a los que les gustaba aparentar lo que no eran. A mí me tranquilizaba el hecho de que fuera y viniera de la enciclopedia con aquella frecuencia, porque pensaba que era una forma de que las cosas se mantuvieran en su sitio y de que hubiera vitaminas y madres y escaleras y abogados. Y alumbrado, porque sin alumbrado estábamos perdidos. Pero no entendía bien por qué, siendo la enciclopedia un modelo de organización, la realidad no se ajustaba siempre al orden alfabético. El uno, por ejemplo, iba antes del dos aunque la U era una de las últimas letras del abecedario. Además, desayunábamos antes de comer y comíamos antes de cenar, cuando en una progresión alfabética se debería comenzar el día con la cena par continuar con la comida y acabar la jornada con un buen desayuno. Esta falta de acuerdo permanente entre el mundo enciclopédico y la existencia real constituyó una de las preocupaciones más fuertes de mi infancia.

jeudi 30 octobre 2014

La vie des pages (3)

A l'accueil, toutes me sourient. J'ignore comment mais elles savent qui je suis.
Le soleil au premier, le silence au second.
Dans la cour des chaises, un mandarinier, des fruits qu'il m'arrive de manger.
Un jour, avant d'en prendre davantage (1) j'ai tout de même demandé : combien ?
La réponse m'a enchantée. (5)
(1)
-Las mujeres, que leen, son peligrosas. Stefan Bollmann, préface de Esther Tusquets (2)
-Una vida entre libros. Lewis Buzbee (3)
-La mujer loca. Juan José Millás (4)

(2) Mais je crois que la situation a changé durant ces cinquante dernières années pendant lesquelles la lecture s'est généralisée et a perdu du pouvoir. Je l'ai parfaitement compris après avoir demandé à un ami, avec le projet de ce livre, s'il pensait que les femmes qui lisaient étaient dangereuses et qu'il m'a répondu : "A moi, ce sont celles qui ne lisent pas qui font peur". 

(3) 
Les heures où je restais seul le soir à la maison, je les passais à continuer ma lecture de Steinbeck dans mon fauteuil, le soleil d'automne se répandant sur les pages du livre, sur son dos noir et ses bords jaunes.
(…) Pour l'adolescent solitaire typique qui préférait le bruit et la compagnie de la musique à fond, de telles soirées ont été une vraie révélation : pour l'enchantement de la solitude et le plaisir qu'elle m'a procuré. Je me rappelle de ces soirs passés d'une manière totalement nouvelle et des livres que j'avais entre les mains presque autant que ce que je lisais mais, si je me souviens de tout cela, c'est avant tout pour ce que j'étais en train de lire. 

(4) Une fois dans sa chambre, elle ouvrit au hasard un livre d'exercices d'espagnol pour étrangers, trouvé dans une librairie d'occasion et se consacra intensivement à la lecture de phrases du genre "je crois que j'ai une indigestion", "je suis diabétique" ou "je voudrais une cabine de première classe, s'il vous plait". Julia, qui ne parlait pas d'autre langue, imagina qu'elle était étrangère et les prononça avec un accent très guttural ("je grrrois que j'ai une indigesssstion", je foudrais une gabine de première glasssse")

(5) "Así como quieres"