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mercredi 8 juin 2016

CE QUI (ne) M'ADVIENT(pas)

Selon Walter Benjamin, le "moi" de Proust est le lieu où se produit la littérature. Un journal est quelque chose comme cela aussi. On ne doit pas interpréter ce "moi" seulement comme un espace autobiographique mais comme un lieu auquel nous recourons pour qu'advienne la littérature. 
Traduction libre d'un extrait* de La escafandra de José Carlos Llop. 
* Según Walter Benjamin, el "yo" de Proust es el lugar donde ocurre la literatura. Algo así es, también, un Diario. No debe interpretarse ese "yo" sólo como un espacio autobiográfico, sino como un lugar al que recurrimos para que ocurra la literatura.  
J'écris un journal en français. 
Mais j'en rédige un aussi en espagnol. 
Ne jamais y consigner les mêmes faits
me donne l'impression de mener une double vie. 

lundi 30 mai 2016

L'île avant l'île (fragments d'insularité)

J'ai été un enfant maladif; un adolescent à maladie; un jeune homme avec des maladies. D'où, aussi, le vice la lecture. On commence à lire quand on est malade et on finit par tomber malade si on ne lit pas.
J'ai recroisé cette citation dans un de mes carnets, il n'y a pas longtemps. Si j'avais noté le nom de son auteur -José Carlos Llop- je n'en avais pas mentionné la source. 
Relisant des fragments des Assises du roman de 2008 -Le roman, quelle invention !-, un livre dont je sais, pour l'avoir écrit sur sa page de garde, que je l'ai acheté en 2009 à Bruxelles alors que je n'y habitais pas encore, j'y trouvai, sans l'avoir cherché, cet extrait, sur une page que j'avais cornée. 
L'intervention de José Carlos Llop s'intitule Les choses et débute ainsi : 
"J'aime mes choses", dit la baronne Blixen dans le salon de sa maison africaine. Nous connaissons ses mots grâce aux pages d'un livre. J'aime mes choses. J'ai écrit ces mots sur un papier que j'ai retrouvé dans mon portefeuille. Un portefeuille, c'est une biographie. J'ai écrit ces mots -j'aime mes choses- dans l'obscurité d'un cinéma aux échos parisiens, le cinéma Rivoli. De retour à la maison, j'ai cherché dans ma bibliothèque La Ferme africaine, le livre dont est tiré le film Out of Africa. La phrase était là, soulignée par moi depuis longtemps. Je ne me rappelle pas avoir souligné cette phrase lorsque j'ai lu le livre. 

Depuis que j'ai lu ce texte la fois où j'ai pris note de la citation, j'ai 

  • quitté le Japon pour aller habiter à Bruxelles
  • quitté Bruxelles pour venir habiter à Majorque
  • appris que José Carlos Llop était un auteur majorquin
  • su qu'il n'était jamais allé en Belgique ("Au petit matin, en rêve, j'ai traversé la Belgique en voiture, un pays où, évidemment, je ne suis jamais allé de ma vie.")
  • lu un volume de son journal intitulé El Japón en Los Angeles
  • mais aussi le journal d'Enrique Vila-Matas dans lequel il dit qu'il lit celui de José Carlos Llop
  • vu un film au cinéma Rivoli
  • croisé José Carlos Llop, plusieurs fois, dans la rue

vendredi 19 décembre 2014

Le cabinet des rêves 206

Au petit matin, en rêve, j'ai traversé la Belgique en voiture, un pays où, évidemment, je ne suis jamais allé de ma vie.
José Carlos Llop
(Esta madrugada, en sueños, he viajado en automóvil por toda Bélgica, un país, por supuesto, donde no he estado en mi vida.)
J'aide une petite fille munie d'une canne d'aveugle à marcher. 
Elle agite sa canne dans tous les sens. 
Nous sommes suivies par un chat.
En le voyant, je sais que c'est le mien -c'est une chatte qui a un chaton- mais je me dis que je ne le vois jamais chez moi alors que là, il paraît bien familier. 

Rêve du 23 novembre 2014

jeudi 18 décembre 2014

La vie des pages (10)

Je suis une grande amatrice de biographies : ce sont les cartes de navigation de l'existence qui nous avertissent des écueils et des hauts-fonds qui nous attendent.
Rosa Montero. La ridícula idea de no volver a verte.
On commence à lire des biographies pour connaître l'homme ainsi que le monde. On continue à en lire pour se connaître, pour découvrir ce qu'on pourrait arriver à être et à vivre. On finit par en lire pour constater ce que nous ne serons jamais, ce qu'on ne vivra jamais.
José Carlos Llop. El Japón en Los Angeles.
… ainsi je compris pourquoi ici les rayons consacrés aux biographies sont toujours plus longs plus fournis que ceux des ouvrages de développement personnel. 

lundi 15 décembre 2014

Être né quelque part (fragments d'insularité)

L'île est un grand sanctuaire de voyageurs immobiles. Je crois me souvenir que Valentí Puig avait l'habitude de dire que Majorque est si extraordinairement belle qu'elle prend au piège et offre seulement deux possibilités à un natif : se convertir en un voyageur immobile qui prend le soleil et ne sort pas d'ici ou bien larguer les amarres et passer sa vie entière à faire des tours du monde, partir.
Enrique Vila-Matas. Dietario voluble.

Est-ce d'avoir approché les cimes ?
De savoir, maintenant, ce qu'il y a derrière ?
De n'avoir qu'une heure à passer en route
pour en atteindre l'autre bout ?
L'île me parait toujours plus petite
et je ne m'habitue pas davantage qu'ailleurs
qu'on puisse y être né
et n'en pas bouger. 

J'appris très tôt que, de la même manière qu'il y en a qui voyagent beaucoup sans jamais parvenir au point de quitter leur ville natale, il y en a aussi qui voyagent souvent sans sortir du lieu où ils sont nés. Cette seconde classe de voyage -ou voyage de seconde classe- est parfois supérieure aux autres et se présente même déguisée de différentes façons : un paysage qui nous rappelle, sans qu'on sache pourquoi, un autre que nous n'avons jamais vu, un nom étranger inattendu dans l'annuaire, la brochure d'une compagnie de voyage qui n'existe plus depuis longtemps, un parfum particulier, un livre ou mille livres, une musique ou mille musiques… la liste -et certains aiment les listes- serait interminable. 
José Carlos Llop. El Japón en Los Angeles



jeudi 11 décembre 2014

La vie des pages (9)

Plus tôt, j'avais déposé sur le comptoir des retours El Japón en Los Angeles, le journal que José Carlos Llop écrivit de 1996 à 1997.
Et sur celui des emprunts Dietario voluble (Journal volubile), celui que Enrique Vila-Matas tint entre 2005 et 2008.
Plus tard, à l'heure où l'on ne distingue plus un loup d'un chien, il fit froid, d'un coup,
trop froid et j'allai m'asseoir pour me réchauffer et pour la première fois. 
J'y appris que Enrique Vila-Matas était venu sur l'île à la fin de l'été, recevoir le prix Formentor qui lui avait été remis à l'hôtel du même nom








Quelques jours plus tard, je lus un article où José Carlos Llop relatait l'événement et rendait hommage à Enrique Vila-Matas.

("Il y de cela deux étés, Enrique Vila-Matas et moi prenions notre petit déjeuner dans un hôtel. Peu après, nous ferions une intervention dans un festival de littérature, mais nous évitions de parler de cela. Les choses se passent mieux si rien n'arrive à la dernière minute. Tout à coup, un morceau de croissant s'est détaché d'entre ses doigts et est tombé dans la tasse de café au lait. Deux ou trois taches sont apparues sur la poitrine de sa chemise, impeccablement repassée. Il est resté immobile, comme paralysé. "ça, ce n'était pas prévu", a-t-il dit, adoptant ce visage mi-Emilfork, mi-Keaton qu'il prend parfois, juste avant de sourire. Nous avons commencé à rire : c'était, une fois de plus, l'humour vilamatien que je préfère, l'absurdité dans la logique ou la volonté logique incrustée dans l'absurdité : "ça, ce n'était pas prévu". Ensuite, il a ajouté : "heureusement que j'ai préparé une chemise identique dans ma chambre".)(1)

Mais depuis que j'avais lu son journal, quelques jours plus tôt, je savais déjà que ce n'était pas la première fois que Vila-Matas était venu à Majorque.

("-Ecrire, c'est essayer de savoir quoi ? me crie quelqu'un, depuis le Passage Maritime.
Je suis face à la mer, sur la terrasse d'une chambre d'hôtel, à Majorque. La chanson que j'écoute sans arrêt depuis un moment, Batiscafo Katiuskas, est d' Antònia Font, un groupe majorquin que j'écoute sur mon ordinateur portable pendant que j'écris ceci. Je suis appuyé sur la rampe du balcon, je salue mes amis écrivains. C'est une matinée claire de cet hiver insolite, si agréable. La musique des Antònia Font, étrange et d'une grande puissance poétique, contribue à la sensation générale de beauté. 
Midi. Entier, complet. Midi au réveil ! Je vais rapidement du bathyscaphe au Scafandre, la dernière et magnifique livraison du Journal de José Carlos Llop.")(2)






(1) Hace dos veranos, Enrique Vila-Matas y yo estábamos desayunando en un hotel. Al cabo de un rato teníamos una intervención en un festival de literatura, pero evitábamos hablar de eso. Las cosas salen mejor si no se le dan vueltas a última hora. De repente se desprendió de entre sus dedos un trozo de cruasán y cayó sobre la taza de café con leche. Dos o tres manchas aparecieron sobre la pechera de su camisa, impecablemente planchada. Se quedó inmóvil, como paralizado. ´Esto no lo tenía previsto´, dijo, poniendo esa cara entre Emilfork y Keaton que pone a veces, segundos antes de sonreír. Nos echamos a reír: era, una vez más, el humor vilamatiano que prefiero, el absurdo dentro de la lógica o la voluntad lógica incrustada en el absurdo: ´esto no lo tenía previsto´. Después añadió: ´menos mal que en la habitación tengo preparada otra camisa idéntica´. Y ahí estaba, también, el cálculo vilamatiano, que no suele fallar, ni dañar a terceros.

(2) -¿ Escribir es intentar saber qué ?-me grita alguien desde el Paseo Marítimo. 
Estoy frente al mar, en la terraza de un cuarto de hotel, en Mallorca. La canción que escucho sin cesar desde hace rato, Batiscafo Katiuskas, es de los Antònia Font, un grupo musical mallorquín que oigo a través del ordenador portátil mientras escribo esto. Me apoyo en la baranda de la terraza, saludo a los amigos literatos. Es una mañana limpia de este invierno insólito, tan agradable. La música de los Antònia Font, extraña y de gran potencia poética, contribuye a la sensación general de belleza. 
Mediodía. Todo, completo. ¡Las doce en el reloj ! Voy velozmente del batiscafo a La escafandra, la última y magnífica entrega de los Diarios de José Carlos Llop. 

dimanche 7 décembre 2014

Almost blue

"Pour Kandinsky, le tube de peinture est poésie, symbole de ce qui n'est pas réalisé, promesse de potentialité."
Laura Gonzáles Flores.
Un peu avant, tu m'avais dit
:
Le bleu, c'est ma recherche du temps perdu

Un peu avant, je t'avais dit
:
C'est bien simple, Proust est partout…

(ICI
mais aussi :

Dans cette chambre fermée, un homme de constitution peu robuste, vêtu d'une chemise propre et enveloppé dans une robe de chambre bordeaux, écrit sans cesse. Ses cheveux noirs, son nez hébraïque camouflé par une moustache d'officier des hussards et ses paupières mi-closes sur son regard bleu, constituent les traits les plus saillants de ce monsieur qui, depuis sa retraite, depuis des années, dresse le roman fin de siècle, la plus solide affirmation que la vie est l'écriture et que l'écriture est la vie.
José Carlos Llop. Consulados fantasmas. )

lundi 24 novembre 2014

L'avenir des souvenirs (des autres)

Nous pensons toujours à nos propres souvenirs et, cependant, très peu à ceux des autres. Comment y sommes-nous ? Aimerions-nous notre image dans ces souvenirs ou la trouverions-nous trop pâle et triste ? Ce soir, après avoir écrit un moment, je suis sorti faire un tour dans le quartier et j'ai croisé X qui tenait la main de sa fille. X et moi sommes sortis ensemble il y a plus de vingt ans. Elle avait envie de parler. Moi pas tant que ça. Cela me dérangeait d'avoir une conversation émaillée de formalités et éloignée du désir que j'avais eu pour elle, du bon et du mauvais que nous avions vécu ensemble. Elle a dû le sentir parce que son silence -ce qu'elle ne disait pas- paraissait indiquer que c'était moi qui me trompais et que, après tout, être maintenant et ensemble dans la rue, c'était être tous les deux dans un territoire abandonné qui avait été le nôtre. Quand nous avons pris congé, il m'est resté l'envie de la revoir à un autre moment mais la rencontre d'aujourd'hui m'en empêchait. A la maison, je pense aux fragments de sa mémoire que j'ai occupés ces vingt dernières années, je pense à ce que doivent être ces fragments, si toutefois ils existent. (1)
(C'est une traduction libre que j'ai faite d'un extrait de El Japón en Los Angeles, le journal que José Carlos Llop a tenu en 1996 et 1997)
Bien que peu coutumières du fait, nous nous étions cependant rapidement habituées à ceux qui prenaient rendez-vous après nous avoir entendues. 
Plus rares mais aussi plus surprenants -et à la mémoire stupéfiante- étaient ceux venus par hasard et parfois longtemps après et qui réalisaient -on ne savait pas toujours comment ni pourquoi- au cours de la conversation : mais c'est vous, alors, qui parliez sur France Inter ?!(2)

S'en souvient-elle encore celle -et l'a-t-elle raconté autant de fois que moi ?- qui, me voyant pour la première fois, téléphona à ses amis -Vous ne devinerez jamais qui j'ai en face de moi !!!- avant de m'expliquer avoir dîné la veille chez eux et face à moi et avoir passé une partie de la soirée à m'inventer toutes sortes de vies possibles -sans avoir pensé à celle-là. 


(1) Siempre pensamos en nuestros propios recuerdos y sin embargo muy poco en los recuerdos de los demás. ¿ Cómo somos en esos recuerdos ? ¿ Nos gustaría nuestra propia imagen en esos recuerdos o la hallaríamos demasiado pálida y tristona ? Esta tarde, después de escribir un rato, he salido a dar un paseo por el barrio y he encontrado a X, que llevaba de la mano a una hija suya. X y yo fuimos novios hace más de veinte años. Ella tenía ganas de hablar. Yo no tanto. Me molestaba mantener una conversación salpicada de formalidades y alejada del deseo que sentí por ella, de lo bueno y lo malo que pasamos juntos. Algo de esto habrá notado porque su silencio -lo que no decía- parecía indicarme que era yo el equivocado, que al fin y al cabo, por el hecho de estar ahora juntos en la calle, los dos estábamos en un territorio abandonado que había sido nuestro. Cuando nos hemos despedido me he quedado con ganas de verla en otro momento, pero me lo impedía ese mismo encuentro de ahora. Ya en casa, pienso en qué fragmentos de su memoria he debido ocupar en estos últimos veinte años, pienso en cómo deben ser eso fragmentos, si es que existen. 
José Carlos Llop. El Japón en Los Angeles

(2) On est dans les souvenirs des autres mais parfois aussi dans leurs rêves.
Kriss m'avait écrit, en juin 2009 :
Je t'embrasse, j'ai rêvé cette nuit que j'étais a Tokyo et que j'allais te faire la surprise de t'appeler !