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mercredi 4 novembre 2015

L'identification (9 : ma vie circonstancielle)

J'ai cherché sur internet des citations de Ortega y Gasset dont je pensais, à une autre époque, qu'il s'agissait de deux personnes comme Deleuze et Guattari, Calvin et Hobbes.*

*Saliendo de la estación de Atocha est un roman américain de Ben Lerner que je lis dans sa version espagnole grâce à la traduction de Cruz Rodríguez Juiz. Il existe en français, traduit cette fois par Jakuta Alikavazovic et publié aux éditions de l'olivier.
J'avais emprunté le recueil de nouvelles de José Luis de Juan pour son titre La vida privada de los verbos et comme je lisais encore mal l'espagnol, j'avais passé, finalement, plus de temps à imaginer ce que, moi, j'aurais écrit pour chacun des verbes de la table des matières. 
J'en avais, cependant, cité un extrait et, surtout, j'avais retenu la maxime de Ortega y Gasset que j'y avais trouvée :
JE SUIS MOI ET MA CIRCONSTANCE

A faire le tour de ma circonstance, j'avais préféré la renommer de ce terme dont l'ambiguïté dit à la fois et tout aussi bien les pieds coulés dans le béton armé et la capacité à agir : 
DéTERMINATION 

jeudi 12 février 2015

La vie des pages (17)

Les premiers mots que j'ai appris en espagnol, la maxime de Ortega y Gasset, qui se rapproche de la déclaration d'un samurai :
                                  JE SUIS MOI ET MA CIRCONSTANCE.
J'aimais répéter cette phrase. Je l'avais écrite au stylo sur sa table de lecture et, à côté, les kanjis de la traduction japonaise.
José Luis de Juan. La vida privada de los verbos.
Si on les écoute, les livres nous guident dans les allées autrement qu'en suivant l'ordre alphabétique. 
Le poète commence là où finit l'homme. Le destin du second est de vivre son itinéraire humain. La mission du premier d'inventer ce qui n'existe pas. C'est ainsi que se justifie le métier du poète. Le poète accroit le monde, ajoutant au réel, qui existe déjà par lui-même, un continent irréel. Auteur vient de auctor, celui qui accroit. Les Latins appelaient ainsi le général qui gagnait un nouveau territoire pour la patrie.
José Ortega y Gasset. La déshumanisation de l'art.

mardi 11 novembre 2014

Tuesday self portrait

Dans l'énorme bibliothèque, d'innombrables volumes débordaient, alignés aussi bien que superposés. Ce n'était pourtant pas ça qui retenait le plus l'attention mais ce qui me frappait plutôt, ai-je pensé le lendemain quand je suis arrivé à mon bureau dans la maison d'édition et que j'ai allumé la lumière, c'était le jeu chromatique qu'il y avait dans la bibliothèque de Monique. Quelques jours après, j'ai pu confirmer cette impression. Les livres étaient disposés par couleurs : plusieurs étagères de Gallimard couleur crème laissaient la place au bleu marine de Hachette -de sa collection d'essais et de philosophie- ceux-ci viraient vers le mauve d'Actes Sud, le violet de Flammarion et le rouge anglais de Rivages pour finir au vermillon français de Auvern qui contrastait avec le blanc de la Pléiade et de Folio et avec le noir des nouveaux tomes de fiction de Faber & Faber. Enfin, plus bas, il y avait le joli bleu cobalt combiné avec le cuir de l'Enciclopaedia Britannica. Les livres anciens méritaient un traitement différent et leur harmonie résidait dans le jeu de tailles et le type des tranches -ici, il y avait un effort de texture- tandis que la section art gardait une certaine progression ondulée basée sur la hauteur et l'éclat des couvertures. 
(…) Monique a regardé le paquet que je lui tendais et ses yeux se sont assombris. Son geste de déchirer avec chagrin le papier d'emballage a été très éloquent. Sa bouche tremblait, elle ne pouvait se contenir. Une lumière s'est allumée dans ma conscience. J'ai alors compris mon erreur : elle n'aimait pas les livres. Ils lui plaisaient sur des étagères, composant des couleurs et des ondes mais pas un par un. Et même : cela l'irritait qu'on lui offre des livres. Quel aveugle j'avais été ! C'est pour cela qu'il n'y avait aucun roman ni un seul essai à moitié lu sur sa table de nuit, pour cela que je ne l'avais jamais vue tourner les pages ni fouiller à l'intérieur de ces superbes volumes qu'elle achetait dans les librairies de Saint Germain. 
Il s'agit ici d'une traduction libre* que j'ai faite d'un passage de la nouvelle Seducir, issue du recueil La vida privada de los verbos (La vie privée des verbes) de José Luis de Juan.
José Luis de Juan est né à Majorque en 1956, il écrit régulièrement des articles dans El País et plusieurs de ses romans sont traduits en français par Anne Calmels.  

*En la enorme librería rebosaban innumerables volúmenes alineados y también superpuestos. Pero no era eso lo que llamaba la atención, sino más bien, reflexioné a la mañana siguiente cuando llegué a mi despacho de la editorial y encendí la luz, lo que me chocó fue el juego cromático que había en la biblioteca de Monique. Algunos días después pude corroborar esa impresión. Los volúmenes estaban dispuestos por colores : varios estantes de Gallimard de color crema daban paso al azul marino de Hachette -de su colección de ensayo y filosofía- ; éstos viraban al malva de Actes Sud, al violeta de Flammarion y al rojo inglés de Rivages para acabar en el bermellón francés de Auvern que contrastaba con el blanco de la colección de La Pléiade y de Folio, y con el negro de los nuevos tomos de ficción de Faber & Faber. Por fin, más abajo, había el bonito azul cobalto combinado con el cuero de la Enciclopaedia Britannica. Los libros antiguos merecían tratamiento separatado y su armonía residía en el juego de tamaños y tipos de lomos -aquí había un esfuerzo de textura-, mientras que la sección de arte guardaba cierta progresión ondulatoria basada en la alzada y el brillo de sus cubiertas…
(…) Monique miró el paquete que yo le tendía y se le ensombrecieron los ojos. El gesto de desgarrar con pesadumbre el papel de envolver fue muy elocuente. Le temblaba el labio, no se podía contener. Una luz se encendió en mi conciencia. Entonces comprendí mi error : no amaba los libros. Les gustaban en los estantes componiendo colores y ondas, pero no uno a uno. Es más : le irritaba que le regalasen libros. Qué ciego fui. Por eso no había ninguna novela o un solo ensayo a medio leer en su mesa de noche, por eso jamás la vi pasar páginas ni escudriñar el interior de aquellos volúmenes soberbios que compraba en las librerías de Saint Germain.