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mardi 27 août 2013

Tuesday self portrait

La possibilité de faire l'expérience du passé exige, pour Benjamin, certaines conditions. La disposition à se laisser toucher, à se laisser ravir par l'aura, demande notamment un vrai désoeuvrement. Il ne faut pas que le flâneur veuille disposer lui-même du temps, par exemple en s'engageant dans quelque projet et en programmant son action avec précision : il doit au contraire être disponible pour le temps, le laisser passer, le dépenser sans compter, savoir le perdre. Il doit renoncer à en faire son propre temps, celui avec lequel il devrait compter s'il agissait. C'est comme temps mort que la durée devient sensible. 
Sylviane Agacinsky. Le passeur de temps.

mardi 25 juin 2013

Tuesday self portrait

Le désoeuvrement du flâneur est semblable à celui d'un lecteur ou d'un spectateur de théâtre ou de cinéma. Chacun d'eux se plie au rythme d'un mouvement qui n'est pas le sien. En oubliant son propre mouvement, donc son propre temps, le flâneur épouse le temps des choses. Au milieu d'un monde qui passe à des vitesses différentes, l'observateur contemplatif perd son temps, il n'a plus de temps à lui et éprouve l'absence de temporalité absolue. 
Le "passeur" est aussi celui en qui des traces se croisent : tissu de la ville, pierres, monuments, rues, images, choses vues et choses lues, plaques des rues ou livres, histoires racontées... Le promeneur lit plusieurs textes à la fois, tandis que chacun retentit sur l'autre.
Sylviane Agacinsky. Le passeur de temps.

lundi 17 juin 2013

I've been looking so long at these pictures of you that I almost believe that they're real I've been living so long with my pictures of you that I almost believe that the pictures are all I can feel*

On croit souvent que les images "rappellent le passé" et font revenir le souvenir vivant d'un moment vécu ou d'une personne aimée. Mais la photo peut, à l'inverse, faire écran au souvenir. Proust évoque justement la déception éprouvée en regardant des "photographies d'un être devant lesquelles on se le rappelle moins bien qu'en se contentant de penser à lui".
L'image est en effet d'une autre nature que l'expérience vécue, même visuelle, et ne saurait la restituer. Le souvenir de quelqu'un, c'est l'impression vague d'une présence, d'une attitude, d'une "allure" : c'est la mémoire d'un style, non d'une image. C'est le souvenir de l'effet que l'autre me faisait -quelque chose d'indéfinissable : une relation entre lui et moi, le souvenir d'une joie ou d'une connivence. Rien d'objectif. Il y a en ce sens des traces secrètes, des traces d'émotion, indépendantes de toute image visible. Le souvenir ne doit alors à peu près rien à l'image. 
Sylviane Agacinski. Le passeur de temps
Peu après, tu as dit  
Arigatô 
et m'en souvenir me fait toujours autant rire.
*the Cure

samedi 15 juin 2013

pendant que tu m'attends

Ordinairement, c'est l'usage du temps qui définit la disponibilité : mon temps est disponible (ou je suis disponible à tel moment) si je n'ai pas encore prévu l'usage de ce temps, si je peux encore l'utiliser pour telle ou telle occupation. C'est le temps lui-même qui me semble disponible pour mes actions, et non pas moi qui suis disponible pour le temps. Pour le flâneur, c'est l'inverse : il se rend étrangement disponible pour le temps parce qu'il a renoncé à l'utiliser. Une telle disponibilité n'est pas une simple attente ni une passivité. On ne doit pas seulement "faire passer le temps", il faut encore "l'inviter chez soi" (einladen). On doit "se charger du temps" (laden).
Mais que signifie "se charger du temps" s'il n'est rien, s'il n'est que la mesure relative d'un mouvement ? Ce pourrait être : accepter de n'avoir pas de temps à soi, de ne pas s'engager dans la temporalité d'une action -ainsi est-il possible d'accueillir l'événement, de s'ouvrir à ce qui passe, à ce qui se passe et laisser les choses à leur propre temporalité, à leur rythme particulier.
Sylviane Agacinski. Le passeur de temps.
Si je continue à porter ma montre, c'est que je la trouve jolie.