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mardi 15 décembre 2015

Tuesday self portrait

On pourrait nommer un tel bonheur "le bonheur par soustraction". Se soustraire aux jeux vains des images de soi et des ambitions personnelles; se soustraire des choses que l'on possède comme des choses que l'on ne possède pas, se soustraire à la peur de perdre comme à la peur de n'avoir plus rien à perdre -d'être sans manque, sans trou, sans mouvement, mort.
Pierre Zaoui. La discrétion ou l'art de disparaître

lundi 15 septembre 2014

El retiro

Nous avons marché à travers, oui : traversé le parc del Retiro, croisant des amoureux, de vieilles personnes et des sportifs, oui : beaucoup de sportifs, dépassant des groupes assis dans l'herbe mais des enfants : peu, des enfants presque pas comme si l'heure était adulte, comme si les enfants étaient tous restés sur le parvis du musée de la Reine Sofia, des nuées d'enfants émiettant leur goûter ou tapant dans une balle, comme si aucun enfant de la ville n'était au parc del Retiro dont nous avons atteint le coeur, loin du tumulte et des avenues, loin des voitures et loin des gens car : nous étions moins d'une dizaine, visiteurs et gardiens y compris, au Palais Velazquez, devant les toiles de Kerry James Marshall.

En ville, c'est pourtant hors des parcs que je me sens retirée mais plutôt dans ces cafés internationaux où chacun ne donne à connaître de soi que son prénom -le vrai ? un emprunté ?- inscrit sur son gobelet, où les cheese-cakes, les sandwichs entamés attendent que les mains se libèrent des claviers ou des pages, car : des livres s'ouvrent, des ordinateurs, et les visages abandonnent le monde, les yeux se tournent vers l'intérieur,  oui : dans ces cafés uniformisés, nous sommes en retraite de la ville, de la vie, dans une communauté improvisée, toujours renouvelée, une communauté imaginée. 
Premièrement, il faut l'émergence de la métropole moderne, "la fréquentation des villes énormes" comme dit Baudelaire. La ville c'est la condition de la discrétion : parce que dans les villages ou les petites villes, tout ce qui est caché est toujours su; et dans les déserts, on est simplement solitaire -la question de la discrétion ne se pose pas.
Deuxièmement, il faut l'amour de la foule qui peuple les grandes villes, la passion de la multitude pensée à la fois comme "immense réservoir d'électricité", source d'énergie et d'imprévu inépuisable, et comme seul espoir de pouvoir vivre une "solitude peuplée", c'est-à-dire ni un splendide isolement orgueilleux et vite stérile, ni un esseulement tout aussi stérile, mais un état de communication dissymétrique dans lequel on ne cesse de voir sans être vu et d'être vu sans voir : seule la foule, la masse à la fois indifférenciée pour qui ne sait pas voir et invraisemblablement différenciée pour qui sait voir, est la communauté de ceux qui n'ont pas de communauté à laquelle on peut alternativement et se donner et se reprendre.
Pierre Zaoui. La discrétion ou l'art de disparaître.

dimanche 25 mai 2014

Straight to you

Il faut détruire parce qu'il faut que la beauté et les amours meurent, pour renaître ailleurs, plus tard, et parfois même, quand la vie est bien faite, entre les mêmes. 
Pierre Zaoui. La traversée des catastrophes. Une philosophie pour le meilleur et pour le pire.
Dans les rues de Tours, c'était le hasard qui nous faisait nous rencontrer. 
Tu me disais les études commencées, arrêtées, les assiettes que tu apportais, débarrassais et plus tard les Canaries, les grains de riz. 
Je te disais... je te disais quoi ? Les études achevées, le travail à trouver, le mariage, ah oui ! le mariage à venir. 
Plus jamais ensuite, pendant que les années nous creusaient des sillons au coin des yeux, plus jamais nous n'avons habité, traversé les mêmes pays, les mêmes rues et il n'aurait plus fallu compter sur le hasard pour nous faire nous croiser à nouveau et nous dire... et nous dire quoi ? Les professions, appelons ça comme ça, les amours, les désamours, les déménagements, les petits événements, les grands bouleversements. 
Je t'aurais regardé t'éloigner de ta démarche adolescente, tu ne m'aurais pas retenue non plus, après m'avoir dit A bientôt, alors ! car c'était ainsi que se concluaient nos rencontres fortuites. 
Il a fallu traverser le meilleur, bien moins souvent le pire, et que nos peaux vieillissent pareil, avant de nous plaire à nouveau et de nous émerveiller tous les matins : pas de nous réveiller ensemble mais de savoir avec une certitude égale qu'il en sera ainsi tout le reste de notre vie. 

dimanche 18 mai 2014

After life

Tu dis que tu le sais au soin qu'ils te demandent de prendre du cliché qu'ils te confient, tu dis que ça se voit que c'est le seul qu'ils possèdent, tu dis qu'ils te tendent une photo usée parfois pliée, tu dis que parfois c'est une simple photo d'identité, tu dis qu'ils précisent Vous lui ajouterez un sourire, hein ?, tu dis qu'ils précisent Vous ferez comme si elle n'avait pas ce pansement sur l'oeil, hein ?, tu dis qu'ils demandent C'est possible de le vieillir un peu et me faire à côté, hein ? tu dis que cette photo a été maintes fois sortie du portefeuille, dévisagée, rangée, sortie à nouveau, tu dis que c'est le plus souvent une femme le plus souvent un homme le plus souvent un enfant, tu dis qu'il arrive que ce soit un chien qu'il arrive que ce soit un chat, tu dis que tu sais qu'ils seront déçus, forcément déçus, tu dis que leur attente est impossible à combler, tu dis que personne ne peut leur donner ce qu'ils espèrent car, après que tu as peint des natures mortes tout l'hiver, ce sont parfois des amours défuntes dont on te demande le portrait à l'aube de cette nouvelle saison des visages.
Une civilisation de l'image qui n'est plus centrée sur l'exigence de prendre en charge les morts en produisant moins des imitations ou des ressemblances que de véritables doubles est vouée à ne produire que des clichés reproductibles à l'infini, sans singularité, mais aussi sans double, c'est-à-dire sans renvoi consistant en dehors d'eux-mêmes. Théoriquement, tout le travail de Georges Didi-Huberman semble aller en ce sens, notamment depuis son ouvrage sur Aby Warburg, L'image survivante. Il semble s'agir en effet pour lui de promouvoir le concept warbugien de survivance (Nachleben) à toute fin de penser non pas certaines images particulières mais l'image en elle-même : en chaque image survivraient fantomatiquement toutes les images du passé, et chaque image ne vivrait que par sa capacité à faire ressurgir en elle, mais aussi en deçà et au-delà d'elle, les images qui la hantent. L'histoire des images, une "histoire de fantômes pour grandes personnes" disait Warburg avant sa mort. Dans cette perspective, le bon programme semble effectivement posé pour notre propos : il s'agit de faire de l'image le coeur vivant, pour le meilleur (création continuée de l'image) et pour le pire (hantise et folie) de la pratique des morts -les morts n'ont pas besoin de survivre mais leur image doit survivre à toute fin que l'humanité se sauve en pensant à ses morts plutôt qu'à la mort. Mais, en même temps, Georges Didi-Huberman semble faire de ce concept de survivance un concept fondamental non de la mort mais du temps, et plus précisément de ce temps du savoir historique qui ressuscite sans cesse les images de ceux qu'on croyait morts. Dans cette perspective, ce n'est plus le moment de la mort, radicalement étranger à la vie, qu'expliciterait le concept de survivance mais la vie elle-même : nous serions tous en un sens, à travers les images qui nous hantent, des survivants et non pleinement des vivants. Dans ce cas-là, l'image survivante échouerait à remplir la fonction de clôture ou de conjuration qu'elle nous semble devoir porter d'un point de vue non pas esthétique ou historique mais éthique. Nous ne pouvons ici développer plus loin, seule sans doute la suite de son oeuvre nous permettra d'y voir plus clair. 
Pierre Zaoui. La traversée des catastrophes. Philosophie pour le meilleur ou pour le pire

mardi 13 mai 2014

Tuesday self portrait

Penser n'est jamais s'arrêter de vivre, mais s'arrêter pour vivre, c'est reculer d'un pas dans l'espoir de pouvoir sauter deux pas plus loin, vers une vie devenue absolue : éternelle, univoque, pleinement affirmative, créatrice, somptueuse. C'est là la leçon fondamentale de toutes les grandes philosophies de la vie, celle des présocratiques et celle des néoplatoniciens, celle de Spinoza, celle des empiristes anglais, celle des romantiques allemands, celle de Nietzsche, celle des bergsoniens français, en bref celle de Deleuze comme nom même de cette "lignée souterraine et prestigieuse" : la pensée ne vaudrait pas une heure de peine si elle n'était pas une intensification de la vie, si elle ne permettait pas, par le sentiment, la croyance, la vision fulgurante ou l'intuition méthodique, de retrouver un sens plus haut de la vie. Il ne vaut la peine de s'arrêter un moment de vivre que pour vivre plus encore et s'écrier avec le Dom Carlos de Schiller : "Que la vie est belle !", la beauté nommant bien alors et cette distance et cette participation à quelque chose de plus grand que soi. Que la vie est belle, pas sa vie, pas les aléas de l'existence, les morts en masse, les morts accessoires, les morts particulières ou les impuissances répétées, mais la vie même, la vie au dehors, belle d'une splendeur impersonnelle mais sans pareille. 
Pierre Zaoui. La traversée des catastrophes. Philosophie pour le meilleur et pour le pire

mardi 7 janvier 2014

Tuesday self portrait



Intuitivement, on s'imagine que ceux qui disparaissent le font par haine des apparences, que ceux qui se retirent du monde le font par mépris du monde. Mais ici tout est renversé et la jouissance de ne plus en être devient le symptôme d'un très profond amour du monde et des apparences. Sans doute est-ce une question de perspective : tant que vous séjournez auprès de vous-même comme auprès des besoins d'autrui et dans l'anticipation constante de ses regards et de ses attentes, vous ne savez plus le voir, ni l'entendre; en revanche, dès qu'il n'y a plus ni soi ni autre, la perspective s'élargit et le monde apparaît délicieusement multiple, décentré, lointain, parcouru de mille lignes de fuite qui s'échappent vers l'infini. 
Pierre Zaoui. La discrétion ou l'art de disparaître