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dimanche 4 septembre 2016

Des insomnies, des écrivains, des spaghettis

On s'est croisés au lever du jour, dans le lit.
Où t'étais ? j'ai dit. Au salon, avec Richard, tu m'as répondu. Avec des anguilles, si ça se trouve, pour vous tenir compagnie, j'ai pensé. Mais. Plutôt que de te parler de la recette de spaghettis de Richard Brautigan, j'ai préféré te laisser te rendormir et je suis allée à la cuisine avec Ricardo. J'ai lu Ricardo Piglia pendant que cuisaient des lentilles et que je mordais dans mes toasts à l'avocat.
Je suis assis ici, dans un fauteuil de velours contre une fenêtre qui donne sur les toits de Buenos Aires, lisant Henry James, en même temps que les pensées les plus diverses passent devant moi, comme si je les voyais, comme si ma tête était connectée à une chaîne personnelle de télévision. Notre propre chaîne qui fonctionne parallèlement à notre lecture, comme cela arrive parfois avec des amis à qui je rend visite chez eux et que je trouve en train de lire avec la télévision allumée, parfois sans le son, seulement avec les images pendant qu'ils écoutent de la musique. 
Traduction libre d'un extrait* de  Los diarios de Emilio Renzi de Ricardo Piglia.


*Estoy aquí sentado en un sillón de felpa contra una ventana que da a las azoteas de Buenos Aires, leyendo a Henry James,  al mismo tiempo los pensamientos más variados cruzan frente a mí, como si los viera, como si mi cabeza estuviera conectada a un canal personal de televisión. El canal propio que funciona paralelamente a la lectura, como sucede a veces con algunos amigos a los que visito en su casa y los encuentro leyendo pero con el televisor prendido a veces sin sonido, sólo con imágenes, mientras en un combinado escuchan música. 

vendredi 2 septembre 2016

Le cabinet des rêves 295

Un rêve. Je suis au milieu de la foule dans une rue d'une ville inconnue et je parle une autre langue, une langue que personne ne comprend.  
Traduction libre d'un extrait* de  Los diarios de Emilio Renzi de Ricardo Piglia.
*Un sueño. Estoy en medio de una multitud en una calle de una ciudad desconocida y hablo otro idioma, un idioma que nadie entiende.
Je suis avec M. 
Comme j'ai rendez-vous pour un entretien, je le laisse dormir et je m'en vais. 
Je prends un train un peu au hasard : en fait, je suis dans la banlieue de Tokyo et je dois me rendre à Shinjuku pour mon rendez-vous. Au moment où le train fait demi-tour et s'engage dans la campagne, je réalise avec fatalisme que nous n'allons pas dans la bonne direction. 
Je suis dans un wagon découvert qui ressemble à celui d'un petit train touristique. D'ailleurs, il y a des touristes autour de moi dont deux jeunes Français. 
Le plus jeune fait mine de s'emparer de mon téléphone portable. 
Je lui fais une remarque en français qui le désarçonne parce qu'il ne pensait pas que je le comprenais. 
Son grand frère commence par rire de la situation avant de me dire que ma remarque était stérile. 
Je lui demande quelle réaction aurait été plus adéquate ? Molester son jeune frère ? 
En disant cela, j'attrape celui-ci par les cheveux en riant alors que c'est sérieusement que je ferais volontiers ce geste. 

C'est le terminus du train. 
Il y a une plage en contrebas, nous ne sommes même pas dans une gare. 
Je ne vois pas du tout comment je vais pouvoir aller à Shinjuku. 
J'adresse la parole à une femme dans un mélange de japonais et d'espagnol. 
Elle me répond avec des mots français pour me faire comprendre que je devrais aller dans le café qu'elle me désigne. 
Je reconnais ce café pour l'avoir fréquenté plusieurs fois quand j'habitais à Tokyo.
Je me dis que, en effet, je peux y bénéficier d'une connexion internet, non seulement pour demander des détails sur mon rendez-vous mais aussi pour le reporter car je ne vais pas pouvoir y arriver. 

Rêve du 23 août 2016

mardi 30 août 2016

Tuesday self portrait

Jeudi 13 octobre  
     Je lis ce que j'ai écrit dans ces carnets, désordre des sentiments. Je cherche une poétique personnelle qui ne se voit pas (encore). Un journal enregistre les faits pendant qu'ils se passent. Il ne les rappelle pas, il les enregistre seulement au présent. Quand je lis ce que j'ai écrit dans le passé, je trouve des blocs d'expérience et la lecture seule permet de reconstruire une histoire qui se déplace au fil du temps. Ce qui se passe se comprend ensuite. On ne doit pas raconter le présent comme s'il était déjà passé.
Traduction libre d'un extrait* de Los diarios de Emilio Renzi de Ricardo Piglia. 
*Jueves 13 de octubre 
Leo lo que escribí en estos cuadernos, desorden de los sentimientos. Busco una poética personal que aquí ne se ve (todavía). Un diario registra los hechos mientras suceden. No los recuerda, sólo los registra en presente. Cuando leo lo que escribí en el pasado encuentro bloques de experiencia y sólo la lectura permite reconstruir una historia que se desplaza a lo largo del tiempo. Lo que sucede se entiende después. No se debe narrar el presente como si ya hubiera pasado.




samedi 27 août 2016

Des amis venus d'Espagne

L'école n'est pas loin. Ferdinand arrête la Land Rover et nous y entrons. Les enfants se mettent debout et nous regardent : quelques uns avec étonnement, d'autres avec curiosité. Nous nous approchons du fond de la salle et Ferdinand nous présente au professeur, Gabriel, un noir très grand et fort. Ferdinand dit en français aux enfants que nous sommes des amis et que nous venons d'Espagne. Il s'approche d'une carte suspendue au mur et désigne la péninsule ibérique. Il dit aux enfants qu'ils peuvent nous poser des questions. Ferdinand traduit du français à l'espagnol puis de l'espagnol au français quand Jaime ou Cristina répondent. Moi, je réponds directement en français. Les enfants ne paraissent pas surpris par mon français bien que, parfois, je ne comprenne pas le leur. Ils veulent savoir s'il neige en Espagne, s'il fait froid, s'il y a beaucoup de voitures et de grands immeubles et quelle est notre équipe de football, le F.C Barcelone ou le Real Madrid. 
Traduction libre d'un extrait* de Koundara, de David Pérez Vega.

C'est un vendredi de juillet que j'avais rendez-vous avec Almudena et David, que nous avons dîné au bord du canal.
J'ai continué, tous les vendredis de l'été, de rendre visite au portraitiste, de rentrer par le canal. 
J'aurais tout aussi volontiers continué à y avoir rendez-vous avec Almudena et David. 

*La escuela no está lejos. Ferdinand detiene el Land Rover y entramos en ella. Los niños se ponen de pie y nos miran : algunos con extrañeza, otros con curiosidad. Nos acercamos al fondo del aula y Ferdinand nos presenta al profesor, Gabriel, un negro muy alto y fuerte. Ferdinand les dice en francés a los niños que nosotros somos unos amigos que han venido de visita desde España. Se acerca a un mapa que cuelga de una pared y señala la península ibérica. Les dice a los niños que pueden hacernos preguntas. Ferdinand traduce del francés al español y después del español al francés cuando contestan Jaime o Cristina. Yo contesto directamente en francés. A los niños no parece sorprenderles mi francés, aunque yo a veces no entiendo el suyo. Les interesa saber si en España nieva, si hace frío, si hay muchos coches y edificios altos, y cuál es nuestro equipo de fútbol, el F.C. Barcelona o el Real Madrid. 

mardi 23 août 2016

Tuesday self portrait

Le salon était vide. Les fenêtres n'avaient pas été ouvertes depuis des semaines. L'air était aussi sec que dans une boîte de biscuits. Les tapis sentaient la poussière civilisée; les chaises et les sofas, bien que recouverts de housses, avaient tous été disposés pour la conversation, et non pour la confrontation. Dans la salle de bains, l'un des énormes robinets était déjà en train de faire du bruit; de la véritable eau tombait goutte à goutte et Manberley y trempa le doigt, puis le lécha comme quelqu'un trouvant du miel au fond d'une tasse. Dans la chambre il y avait un lit, sous lequel il pourrait se cacher quand les murs commenceraient à s'écrouler. C'était le paradis.  
Timothy Findley. Le grand Elysium hôtel

lundi 22 août 2016

L'île désenchantée (fragments d'insularité)


Dans le fond nous étions abandonnés de tous et nous avions seulement les difficultés du commerce, dit-elle. Alors, au plus haut point de l'insupportable, selon elle, elle eut l'idée d'aller en avion à Majorque, avec son mari et son enfant, passer quelques semaines. Elle ne s'était pas engagée pour le voyage le meilleur marché mais si, tout de même, presque le meilleur marché, la chambre devait avoir un balcon duquel on pourrait voir la mer. Cela avait été sa seule exigence et fin août. C'est à dire, il y avait plus d'un an et demi, elle avait volé de Munich à Majorque. Vous savez, dit-elle, finalement j'ai seulement vingt-et-un ans et, ensuite, elle ne put continuer à parler. Ce fut à l'hôtel Paris, dit-elle, que nous avons logé. Je me l'étais imaginé différent. Elle ne put dire différent comment, même quand je lui demandai différent comment elle ne put le dire. Quand, pour la première fois après son arrivée, très tôt, elle alla à la mer avec son enfant, elle fut dégoûtée. Et l'enfant aussi. Ils avaient loué deux transats et avaient passé quelque heures en silence, juste sous les murs de l'hôtel, sur ces transats, avec mille ou deux mille personnes. Ils n'avaient pas du tout pu parler parce que, à côté de l'hôtel, il y avait des travaux qui empêchaient toute conversation. Ils avaient essayé de quitter l'hôtel mais cela ne fut pas possible, nulle part ils ne trouvèrent de logement. 
Traduction libre d'un extrait de Beton de Thomas Bernhard dont j'ai lu la traduction qu'en a faite Miguel Sáenz en espagnol.
La plage a des allures désertes, le soir.
Le jour, je préfère ne pas la voir.

mardi 16 août 2016

Tuesday self portrait

Car, à la vérité, c'est une erreur grossière de prétendre que Rita, quand elle est ivre, veut montrer ses seins à tout le monde, parce que, de toute façon, elle est toujours ivre et que la plupart du temps elle est habillée jusqu'au cou. Non d'après le Mathématicien, si elle fait ça de temps en temps, ce n'est pas tant par alcoolisme ou exhibitionnisme que par timidité : que faire, de quoi parler, comment se comporter en société ? Simuler un intérêt pour des conversations stupides ou prendre des poses prétentieuses, essayer de réfuter des arguments inattaquables mais complètement faux, justifier pourquoi nous préférons la pâte de coings à celle de pommes ou Miró à Dalí ? Ah non ! mieux vaut rester dans un coin à se taire, en buvant gin sur gin, en fumant du tabac noir jusqu'à ce que, à un moment donné de la nuit, de façon brusque et pour passer enfin à l'action après un marasme insupportable, sans savoir quel comportement juste adopter ni quel mot vrai proférer, pour libérer l'angoisse, paf, les seins à l'air. Et ça bien sûr, sans aucune préméditation, de façon compulsive plutôt, au moment où non seulement les autres mais elle-même l'attendent le moins. 
Juan José Saer. Glose. 

mardi 9 août 2016

Tuesday self portrait

Et cet été me semblait atténué par la confusion blanchâtre du nuage sur la vitre, au-dessus de la place, sur la place même, sur la rivière paisible à quelques centaines de mètres de là. C'était l'été qui enflait à trente mètres d'ici, charriait du néant, un air lent, une odeur de jasmin en provenance des fermes, la tendresse d'une peau étrangère se chauffant au soleil. 
"L'été, dis-je plus ou moins directement, à lui ou à la table." 
Juan Carlos Onetti. A une tombe anonyme

dimanche 7 août 2016

D'autres jours

Il y a les jeudis.
Et il y a d'autres jours, les jours où quand 
le bus arrive, je te vois assis et où quand
tu te lèves, quand tu m'embrasses, au bout 
de ton bras il y a un livre de poésie*.


*
ENVÍDIAME, YO PUEDO AMARTE AÚN

Cuando ya no es posible cuando ya
y ya no y es que todo es demasiado
yo puedo amarte aún.

Cuando tú y cuando entonces y después
y me dijiste y puede que si hubiéramos
yo puedo amarte aún.

Cuando ella y cuando él y las llamadas
y las veces que no te respondía,
cuando acaso y en éste mismo instante;
no después sino ahora y no hace falta
decírtelo de nuevo pero sí :
yo te amo por encima de nosotros.

Ben Clark. Los últimos perros de Shackleton.

jeudi 4 août 2016

Souvenirs de l'avenir

Comment j'ai lu un de mes livres pourrait être le titre de mon autobiographie (si je l'écrivais). 
Premier point, les livres de ma vie de l'époque, pas tous ceux que j'ai lus mais seulement ceux dont je me souviens nettement la situation et le moment où je les ai lus. Si je me rappelle des circonstances dans lesquelles j'étais avec un livre, c'est pour moi la preuve qu'il fut décisif. Ce ne sont pas forcément les meilleurs ni ceux qui m'ont influencé mais ce sont ceux qui ont laissé une trace. Je vais garder ce critère mnémotechnique, comme s'il n'y avait rien de plus que ces images pour reconstruire mon expérience. Un livre a une qualité intime dans mon souvenir seulement si je me vois en train de le lire.  
Traduction libre d'un extrait* de Los diarios de Emilio Renzi. Años de formación. (Les journaux de Emilio Renzi. Années de formation) de Ricardo Piglia.
De quoi me souviendrai-je de cet été 2016 ?
De n'avoir lu qu'à (grand) peine. 
Mais d'avoir entamé la lecture du dernier livre (en date) de Ricardo Piglia le dernier weekend de juillet. 

*Cómo he leído alguno de mis libros podría ser el título de mi autobiografía (si la escribiera). 
Punto primero, los libros de mi vida entonces, pero tampoco todos los que había leído sino sólo aquellos de los cuales recuerdo con nitidez la situación, y el momento en que los estaba leyendo. Si recuerdo las circunstancias en las que estas con un libro, eso es para mí la prueba de que fue decisivo. No necesariamente son los mejores ni los que me han influido : pero son los que han dejado una marca. Voy a seguir ese criterio mnemotécnico, como si no tuviera más que esas imágenes para reconstruir mi experiencia. Un libro en el recuerdo tiene una cualidad íntima, sólo si me veo a mí mismo leyendo. 

mardi 2 août 2016

Tuesday self portrait

L'amitié ne sert pas à clarifier égoïstement ses propres centres d'intérêt, mais surtout à échanger chaleur et affection, d'où le peu d'intérêt que Proust, pour un cérébral, accordait aux relations ouvertement "intellectuelles". Au cours de l'été 1920, il reçut une lettre de Sydney Schiff, l'ami qui devait, deux ans plus tard, organiser sa rencontre désastreuse avec Joyce. Sydney écrivait qu'il passait ses vacances au bord de la mer en Angleterre avec son épouse Violet, que le temps était beau, mais que Violet avait invité un groupe de jeunes gens impétueux à séjourner avec eux, et qu'il se sentait déprimé en voyant combien ces jeunes étaient creux. "C'est très ennuyeux pour moi car je n'aime pas la société constante de la jeunesse. Je suis affligé par leur naïveté que j'ai peur de corrompre, au moins de compromettre. L'être humain m'intéresse parfois mais je ne l'aime pas parce qu'il est trop peu intelligent."

Proust, cloué au lit à Paris, avait du mal à concevoir qu'on pût être mécontent de passer des vacances sur une plage en compagnie de jeunes gens dont le seul défaut était de ne pas avoir lu Descartes : 
"Je fais mon travail intellectuel en moi, et une fois avec mes semblables, il m'est à peu près indifférent qu'ils soient intelligents, pourvu que gentils, sincères, etc."

Alain de Botton. Comment Proust peut changer votre vie

lundi 1 août 2016

Le mitan (fragments d'insularité)

C'est seulement d'un point de vue continental que l'on peut croire que le fait qu'une île se trouve à plusieurs semaines de voyage en bateau de la terre la plus proche en fait un paradis. C'est seulement pour ceux qui vivent sur le continent que chaque morceau de terre entouré d'eau de tout côté semble être le lieu parfait pour projeter des expériences utopiques et des paradis terrestres.

Traduction libre d'un extrait de l'Atlas des îles abandonnées de Judith Schalansky
A la moitié de la saison, je suis aussi surprise qu'une sprinteuse qui se souvient soudain qu'elle s'est inscrite à un marathon. 

mardi 26 juillet 2016

Tuesday self portrait

Il exagère, sans doute. Personne ne peut vivre sans exagérer un peu. S'il y a des périodes dans la vie de Julián, il faudrait les exprimer conformément à un indice d'exagération. Jusqu'à dix ans, il a exagéré très peu, presque pas. Mais à partir de dix et jusqu'à dix-sept ans, il s'est livré à l'imposture. Et depuis ses dix-huit ans, il s'est converti en expert des formes les plus diverses d'exagération. Depuis qu'il est avec Verónica, son exagération a diminué considérablement, malgré quelques rechutes. 
Il est professeur de littérature dans quatre universités de Santiago. Il aurait aimé s'en tenir à une spécialité mais la loi de l'offre et de la demande l'a obligé à être versatile : il donne des cours de littérature hispano-américaine mais aussi de poésie italienne, même s'il ne parle pas italien. Il a lu, avec attention, Ungaretti, Montale, Pavese, Pasolini et des poètes plus récents comme Patricia Cavalli et Valerio Magrelli, mais en aucun cas il n'est spécialiste en poésie italienne. Pour le reste, au Chili, ce n'est pas si grave de donner des cours de poésie italienne sans connaître l'italien parce que Santiago est plein de professeurs d'anglais qui ne savent pas l'anglais et de dentistes qui savent à peine extraire une dent -et de coachs personnels en surpoids et de professeurs de yoga qui ne réussiraient pas à faire cours sans une généreuse dose préalable d'anxiolytiques.  
Traduction libre d'un extrait* de La vida privada de los árboles (La vie privée des arbres) de Alejandro Zambra. 
*
Exagera, sin duda. Nadie puede vivir sin exagerar un poco. Si es que hay periodos en la vida de Julián, habría que expresarlos de acuerdo con un índice de exageración. Hasta las diez años exageró muy poco, casi nada. Pero desde los diez hasta los diecisiete años se entregó a la impostura. Y desde los dieciocho en adelante se convirtió en un experto en las más diversas formas de exageración. Desde que está con Verónica la exageración ha venido disminuyendo considerablemente, a pesar de algunas recaídas. 
Es profesor de literatura en cuatro universidades de Santiago. Hubiera querido ceñirse a una especialidad, pero la ley de la oferta y la demanda lo ha obligado a ser versátil : hace clases de literatura hispanoamericana y hasta de poesía italiana, a pesar de que no habla italiano. Ha leído, con atención, a Ungaretti, a Montale, a Pavese, a Pasolini, y a poetas más recientes, como Patricia Cavalli y Valerio Magrelli, pero en ningún caso es un especialista en poesía italiana. Por lo demás, en Chili no est tan grave dar clases de poesía italiana si saber italiano, porque Santiago está lleno de profesores de inglés que no saben inglés, y de dentistas que apenas saben extraer una muela -y de personal trainers con sobrepeso, y de profesoras de yoga que no conseguirían hacer clases sin una generosa dosis previa de ansiolíticos. 

vendredi 22 juillet 2016

Le cabinet des rêves 289

C'est dans cette chambre bleue que je fis un rêve majeur. Il est toujours délicat de trancher de l'importance des rêves, sans doute faut-il s'en rapporter à celle qu'on leur donne, tout simplement. Mais là encore nous sommes vite leurrés, le rêve triche avec nous, se fait petit pour mieux cacher l'énormité de son contenu, se fait beau sans rien dire pour autant. Quand je dis "majeur", j'indique juste que ce rêve faisait partie des dix ou vingt qui ponctuent une vie et en condensent le sens au bout du compte. Je ne me souviens plus du décor exact, des éléments de la fiction qui lui donnait sa logique, mais je peux retrouver avec précision la fin du rêve, quand j'appris, par une intuition foudroyante, comment je serais amené à mourir pus tard, par quelle partie de mon corps, que je ne nommerai pas ici par superstition.
Michel Braudeau. La Non-Personne
Pour faire sortir le gros chien jaune, je l'accompagne dans la cour. 
Quand je ferme la porte, elle se ferme derrière moi et je suis enfermée dehors. 
La cour est pleine de boue et le gros jaune, en tombant dedans, devient une espèce de petit ratier tout trempé. 
Je me dis que je vais devoir essayer de réveiller M. en lançant des cailloux à la fenêtre. 
Je trouve des pierres par terre. 
Je commence à les lancer en espérant qu'elles feront assez de bruit sans, toutefois, briser la vitre.

Rêve du 6 juillet 2016

mardi 19 juillet 2016

Tuesday self portrait


A notre retour je restai trois jours à Lima à discuter avec mes amis, à fumer des cigarettes sur la falaise, à réfléchir au problème d'un jeune voisin, Amadeus, qui souffrait de schizophrénie. C'était très inhabituel pour moi. Je croyais qu'un schizophrène n'est pas conscient de son état, par définition, qu'il est trop atteint pour savoir de quoi il souffre, s'il souffre, s'il ne croit pas au contraire que tout le monde est fou sauf lui. L'idée d'une maladie de l'esprit en Europe a toujours ce caractère très fort d'aliénation absolue, qui nécessite l'isolement, l'internement, la privation des droits. Pas forcément au Pérou où chacun cultive un petit potager de folie pour son usage personnel. On demandait à Amadeus : qu'est-ce qui ne va pas ? Il disait : aujourd'hui je me sens un peu schizophrène. Et il prenait deux cachets d'un médicament qu'on lui prescrivait pour se soigner. On bavardait avec lui de sa maladie, paisiblement, d'où elle venait, comment elle se manifestait, de ses creux et de ses pics, de l'effet des médicaments. Les mêmes scènes observées en France nous auraient fait tous passer pour également perturbés, dialogues entendus à l'asile. Il faudrait expliquer le caractère de folie douce qui s'emparait naturellement de chacun dans ce contexte. Même le chat de la maison, Chichi, était névrosé. Il ne voulait pas pisser dans le jardin si le chien Castor s'y trouvait, et le matin, comme il était grand amateur d'olives noires et de fromage blanc, s'il nous arrivait de l'ignorer ou de tarder à lui en offrir, il simulait une crise cardiaque des plus théâtrales. Il y avait donc beaucoup de gentillesse dans les conversations, même quand l'état d'Amadeus s'aggravait et qu'il plongeait dans l'angoisse pure, là où nous ne pouvions le suivre. Quand il en sortait, les amis étaient là, l'épreuve était dédramatisée parce que les ponts n'avaient pas été coupés, et c'est peut-être grâce à ces moments où nous nous laissions flotter avec lui qu'il a pu guérir par la suite, se libérer des médicaments et du mot de schizophrénie.  
Michel Braudeau. La Non-Personne

mardi 12 juillet 2016

Tuesday self portrait

Souvent, quand elle était tout à fait épuisée, elle parlait toute seule en anglais : la grammaire simple et les sons mous paraissaient lui faire du bien, et elle était encore capable de s'endormir en plein dans cette langue étrangère. 
Sa manière aberrante de parler, qui évite strictement toute expression juste. Il faut connaître l'être tout entier pour comprendre ce qu'il veut dire dans chaque cas particulier. 
Ses facultés variables de compréhension. Tantôt elle paraissait intelligente, tantôt ignare. Selon la température ambiante, me disais-je souvent, selon les conditions météorologiques. Une intelligence météorologique. Il pouvait arriver qu'un soir elle parle intarissablement de la métempsychose : le lendemain, je me remettais à parler de la métempsychose, et elle, elle ne savait plus ce que c'était, la métempsychose. 
Botho Strauss. La dédicace.  

lundi 11 juillet 2016

Inculte (fragments d'insularité)


Il fait une chaleur d'enfer mais Gini refuse de quitter son cardigan, la pluie donne à Madrid, pour un instant, un air tropical. La mousson doit ressembler à cela, pense Gini qui, en réalité, a très peu voyagé. Presque tous les étés de sa vie, elle les a passés à Palma de Majorque, où elle sort à peine du club nautique. Et, oui, elle y a vu la famille royale des centaines de fois et, non, elle n'a pas grand-chose à en dire. Gini, la famille royale, la sienne ou celle de n'importe quel autre pays, elle s'en fiche. Elle ne comprend pas pourquoi les gens sont fascinés par les couples royaux ou les princesses et l'excitation et le trouble qui se produit chaque fois qu'ils visitent le club nautique ou font du shopping ou se promènent dans les rues de Palma. Ce n'est pas qu'elle les trouve antipathiques, les princes, les princesses ou tous leurs enfants, c'est qu'elle les trouve ennuyeux, trop grands et terriblement superflus.  
Ray Loriga. Traduction libre d'un extrait* de  Días aún más extraños. (Jours encore plus étranges)

Polis, ils n'avaient pas ostensiblement manifesté leur étonnement devant mon ignorance. Ce n'est pourtant que lorsqu'ils m'avaient précisé que le palais de l'Almudaina, qui figurait sur leur liste des attractions culturelles, était juste en face de la cathédrale, que j'avais compris qu'il s'agissait du palais royal, qui attire quelques centaines de milliers de visiteurs mais dans lequel je ne suis jamais entrée. 
Quand ils avaient parlé de Can Sales, en revanche, je savais très bien qu'ils parlaient de la bibliothèque. 


*Hace un calor del demonio pero Gini se niega a quitarse la rebeca, la lluvia le ha dado al centro de Madrid, por un instante, un aire tropical. Así deben de ser los monzones, piensa Gini, que en realidad ha viajado muy poco. Casi todos los veranos de su vida los ha pasado en Palma de Mallorca, donde apenas sale del club de mar. Y sí, ha visto a los reyes allí cientos de veces, y no, no tiene mucho que contar al respecto. A Gini, los reyes, los suyos, o los de cualquier otro país, le importan muy poco. No entiende por qué la gente se siente fascinada por los reyes, o las princesas, y acacha la excitación y el revuelo que se produce cada vez que visitan el club de mar, o salen de compras o pasean por las calles de Palma. No es que los reyes le caigan mal, ni los príncipes, ni las princesas, ni su legión de hijos, es que los encuentra aburridos, demasiado altos tremendamente innecesarios. 

mardi 5 juillet 2016

Tuesday self portrait

Il pensait vraiment qu'elle ne pouvait pas ne pas s'ennuyer en vivant ainsi, qu'elle finirait par se lasser de sa vie et de lui-même. Plus bas, il se disait aussi que ces cent mille francs, ajoutés à son salaire à lui, permettraient à Lucile une vie beaucoup plus facile matériellement. Avec ce bel optimisme des hommes, il imaginait Lucile s'achetant gaiement deux petites robes par mois qui, évidemment, ne seraient pas signées d'un grand couturier, mais lui iraient parfaitement puisqu'elle était bien faite. Elle prendrait des taxis, elle verrait des gens, elle s'occuperait un peu de politique, du monde en général, des autres enfin. Sans doute, il regretterait de ne pas trouver en rentrant chez lui, comme un animal enfoui dans sa tanière, cette femme qui ne vivait que de lecture et d'amour mais il s'en sentirait vraiment rassuré. Car il y avait dans cette vie immobile, un absolu du présent, un dédain de l'avenir qui l'effrayait, le vexait même obscurément comme s'il n'eût été qu'un des éléments d'un décor, un décor de studio, qu'on brûlerait forcément, inexorablement au dernier tour de manivelle. 
"Je commencerais quand ?" dit Lucile. 
Elle souriait vraiment à présent. Après tout, elle pouvait bien essayer. Il lui était déjà arrivé de travailler dans son jeune temps. Elle s'ennuierait sans doute un peu mais elle le cacherait à Antoine. 
"Le 1er décembre. Dans cinq ou six jour. Tu es contente ?"
Elle lui jeta un coup d'oeil méfiant. Pouvait-il vraiment croire qu'elle était contente ? Elle avait déjà relevé des pointes de de sadisme chez lui. Mais il avait l'air innocent, convaincu. Elle hocha la tête gravement : 
"Je suis très contente. Tu avais raison, ça ne pouvait pas durer." 
Françoise Sagan. La chamade

mardi 28 juin 2016

Tuesday self portrait

Luxueux appartement meublé de dix pièces 
La seule interprétation et analyse satisfaisante du style mobilier de la seconde moitié du XIXème siècle se trouve dans un genre spécifique de romans policiers, dont le centre dynamique est l'horreur de l'appartement. L'agencement du mobilier constitue en même temps la topographie des pièges mortels, et l'enfilade des pièces dicte à la victime la trajectoire de sa fuite. Le fait que ce genre de romans policiers débute justement avec Poe -à une époque où de telles habitations n'existaient donc qu'à peine-, n'est pas un indice du contraire. Car les grands poètes, sans exception, ont la prescience du monde qui vient après eux, comme en témoignent les rues parisiennes des poésies de Baudelaire, qui n'apparurent qu'après le XIXème siècle, et aussi les hommes de Dostoïevski. L'intérieur bourgeois, de la décennie 1860 à la décennie 1890, avec ses énormes buffets saturés de sculptures sur bois, ses coins privés de soleil où se tient le palmier, l'encorbellement que protège la balustrade dans un retranchement et ses longs corridors avec la flamme du gaz chantante, est le seul logis convenant au cadavre. "Sur ce canapé, la tante ne peut être qu'assassinée". La luxuriance sans âme du mobilier ne devient confort authentique que devant la dépouille mortelle.  
Walter Benjamin. Sens unique

lundi 27 juin 2016

Le nombril du monde (fragments d'insularité)

Toute cette zone, avec ses chalets d'été complètement fermés, ses vergers couverts de neige, ses canots échoués est, maintenant, beaucoup plus belle qu'en été. En été, elle est remplie de gens. Je ne suis pas ennemi des relations mondaines mais c'est en hiver que se vit la véritable vie. Du moins, c'est ce que moi, j'entends par vie, mauvaise ou bonne, animée ou isolée.
Traduction libre d'un extrait de la traduction en espagnol de Jesús Pardo de Mort d'un apiculteur de Lars Gustafsson
Tu ne crois pas ? me demanda Alberto qui venait de me dire que non, il ne partait jamais de Majorque à cette saison parce qu'il n'y avait aucun endroit plus agréable où passer l'été. 
Si le monde entier n'était pas déjà de son avis
alors
je pourrais le partager.