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vendredi 7 août 2015

Le cabinet des rêves 239

Même aujourd'hui, je ne puis plonger le regard dans les eaux d'une écluse, le long des parois lisses et mouillées, sans éprouver une sorte de trac, et bon nombre de mes rêves d'enfant furent des rêves de mort par noyade, où j'étais attiré comme par un aimant au bord de l'eau. (Telle devint la force de ces rêves, dans mes années d'adolescence, qu'ils en affectaient ma vie de veille, et que la berge d'un étang ou d'une rivière attirait mes pieds, de même qu'une voiture rapide peut hypnotiser un piéton sur une route déserte autrement.)
Graham Greene. Une sorte de vie
Mon père est revenu. 
D'où ?
En le voyant, j'ai l'impression que c'est de l'hôpital et que c'était inespéré.
J'en éprouve un immense soulagement et je me précipite dans ses bras comme après une longue absence inquiétante. 
Il m'accueille, quant à lui, plutôt comme après des vacances, il est très bronzé et ne semble pas comprendre que je sois si heureuse et si soulagée. 
Ma mère est là aussi et elle a l'air de savoir, elle, pourquoi je suis comme ça. 
R. passe et mon père lui dit de prendre un pinceau et d'aller peindre (dans le cadre de travaux concernant la maison, sans doute). 
R. dit qu'il le fera mais que, là, il va nager. 
Mon père répète sa demande. 
R., tout en s'éloignant tranquillement, répète aussi sa réponse : il a compris, il va le faire mais là, il va nager. 
Mon père a l'air choqué. 
Ma mère lui explique que c'est normal, que R. est grand, qu'il a sa vie. 
J'ajoute, pour convaincre mon père, que si M. demandait ce genre de choses à J.M., celui-ci aurait la même réaction. 

Rêve du 22 juillet 2015

vendredi 31 juillet 2015

Le cabinet des rêves 238

Les rêves ont toujours eu de l'importance pour moi. Ils sont -c'est le poète Robert Graves qui l'a dit- "le plus beau des divertissements à l'oeil que l'on connaisse."
Graham Greene. Une sorte de vie
Je suis enseignante (de quoi ?) et je suis en train de corriger des copies.
Une jeune fille entre dans la pièce où je suis pour me rendre compte d'un concours de chant qu'elle a passé et pour lequel je crois comprendre que je l'avais aidée.
Elle m'explique que le jury non seulement l'a très mal notée mais, en plus, lui a dit que sa prononciation espagnole était absolument nulle.
Je ne sais pas du tout quel rôle j'ai joué dans cette histoire alors je reste circonspecte et je l'encourage à m'en dire plus.
Elle me montre la vidéo de sa prestation sur son téléphone.
En fait, il n'y a pas d'image mais on l'entend chanter d'une voix aussi transformée que si la vitesse de diffusion était plus lente que celle de l'enregistrement.
Et, en effet, on n'identifie absolument pas la langue espagnole.
Elle semble me reprocher de ne pas lui en avoir fait la remarque à temps.
Elle dit même que je l'ai toujours félicitée et que sa déception face à la réaction du jury en a été d'autant plus vive.
Dans le même temps, elle me disculpe en ajoutant qu'elle sait qu'un enseignant se doit d'encourager alors qu'un jury doit juger.
Je tente une explication : peut-être que, à la suite de nos rendez-vous de travail, elle s'est tellement appliquée à retenir le texte qu'elle en a oublié la prononciation, le rythme, le sens et que c'est pour cela qu'on a l'impression qu'elle restitue un texte en phonétique.
Je pense que je serais bien incapable de chanter cette chanson mieux qu'elle.
Je me dis : Pourvu qu'on ne s'aperçoive pas que je ne sais pas parler espagnol.

Rêve du 7 juillet 2015

samedi 25 juillet 2015

Une maladie infantile

La mémoire est comparable à une longue nuit agitée. Au fur et à mesure que j'écris ceci, j'ai l'impression d'émerger constamment du sommeil pour saisir et retenir une image qui, je l'espère, va pouvoir entraîner dans son sillage un rêve entier et intact; mais les fragments demeurent fragments; l'histoire en son entier échappe toujours. 
Graham Greene. Une sorte de vie

Un soir à table, je leur révélai ou, plutôt, je leur dis car la révélation fut davantage pour moi d'apprendre qu'ils ne le savaient pas même si leur étonnement fut grand d'apprendre ce que je croyais qu'ils savaient de moi : or, oui, toute mon enfance jusqu'à peu près mon premier âge à deux chiffres fut marquée par le sceau d'une maladive timidité.
Au point que ma joie d'accompagner mon père pour des courses au stock militaire était diminuée de moitié par la terreur que j'éprouvais toutes les fois où il me hissait sur le charriot en me laissant le soin de le garder le temps d'aller chercher un article dans une autre travée et où je craignais que quelqu'un s'en empare et m'emmène dans le même mouvement sans que je puisse protester d'aucune façon puisque, même en des circonstances autrement plus anodines, il était rare que quiconque au-delà de mon cercle familial entende le son de ma voix.
Une autre fois, la timidité ne fut pas seule à me faire garder les lèvres hermétiquement closes : alors que j'accompagnai ma mère qui y accompagnait ma soeur, je redoutai durant toute la séance qui me parut d'autant plus longue, que le dentiste aperçoive, même de loin, une carie et veuille la soigner à tout prix sur le champ si jamais je ne faisais même qu'entrouvrir la bouche.



jeudi 9 juillet 2015

La vie des pages (22)

Sur les tables 
les nouveautés
 Sur ma table
un café
Souvent j'y vais
en hiver, en été
mais j'aime, aussi, les rencontres inattendues, dans les bibliothèques de hasard, avec des livres qui, je crois, n'attendent plus personne
Il ne pouvait reprocher leurs terreurs à ces gens : il faut ne croire à rien pour n'avoir pas peur de la grande brousse, la nuit. Rien dans cette forêt qui puisse captiver un esprit romanesque. Elle est complètement vide. Elle n'a jamais été humanisée, comme le furent les bois en Europe par des enchanteurs, des charbonniers et des chaumières de frangipane; personne ne s'est jamais promené sous ces arbres en pleurant sur un amour perdu, personne n'y a écouté le silence et n'a communié avec son coeur comme le firent les poètes "lakistes". D'ailleurs, on n'y trouve jamais de silence; ici, lorsqu'un homme désire se faire entendre la nuit, il faut qu'il élève la voix pour dominer le perpétuel crissement des insectes, comme s'il était au milieu de quelque montreuse usine où des milliers de machines à coudre seraient activées sans répit par des myriades d'ouvrières besogneuses. Pendant une heure environ seulement, dans la pleine chaleur de midi, le silence règne, les insectes font la sieste.
Mais si, comme ces Africains, l'on croit à quelque sorte de divinité, n'est-il pas tout aussi possible qu'un Dieu existe dans ces régions solitaires que dans les espaces vides du ciel où les hommes l'ont une fois pour toutes logé ? Il semble aujourd'hui vraisemblable que ces bois demeureront inexplorés plus longtemps que les planètes. Les cratères de la lune sont déjà mieux connus que la forêt voisine où l'on peut pénétrer, à pied, quand on le veut. L'odeur âcre et aigre de chlorophylle montant des végétaux en décomposition et de l'eau stagnante des marais s'abattit sur le visage de Querry comme le masque du dentiste. 
Graham Greene. La saison des pluies. Traduit de l'anglais par Marcelle Sibon. Editions Robert Laffont, collection "Pavillons"
et dont les publicités nichées dans les dernières pages me donnent des nouvelles de l'actualité éditoriale d'une année où j'étais loin d'être née, où de nombreux auteurs étaient loin d'être morts. 

COLLECTION "PAVILLONS"
dirigée par Armand Pierhal

La collection "Pavillons" compte aujourd'hui près de deux cents titres. Depuis le premier volume paru en 1945, elle s'est efforcée à la fois de rechercher la qualité et de stimuler chez ses lecteurs le goût de la découverte : le nombre des auteurs ne se compte plus qu'elle a lancés en France, de Graham Greene à Hans Hellmut Kirst et de Nino Buzzati à Betty Mac Donald. Le lecteur qui a lui-même le goût de la nouveauté aura toujours la possibilité de choisir entre des livres aussi divers que les romans hindous de Kamala Markandaya, Soldats inconnus, le grand livre du guerre finlandais de Vaïno Linna ou Celle qui court sur les vagues, la féerie du Russe Alexandre Grine. 

En 1960 "Pavillons" a publié notamment : 

Dino Buzzati
L'écroulement de la Baliverna 
nouvelles traduites de l'italien par Michel Breitman

Un recueil de contes allégoriques, psychologiques et humoristiques, où le réel se mêle au fantastique, par l'auteur du Désert des Tartares, qui est unanimement reconnu comme l'un des plus grands écrivains d'aujourd'hui. 
"Tout le grotesque et tout le pathétique de la vie moderne, évoqués avec une verve qui rappelle le meilleur Ionesco." L'Express. 


Tenessee Williams
La statue mutilée
nouvelles traduites de l'anglais par Maurice Pons

Onze nouvelles dont les héros sont "les maudits" qui peuplent l'univers familier du grand écrivain américain. 
"Un livre très chargé et très beau, scandaleux aussi, merveilleux." Claude Mauriac (le Figaro)



Budd Schulberg
Qu'est-ce qui fait courir Sammy ?
roman traduit de l'anglais par Georges Belmont

L'ascension rapide et prodigieuse d'un jeune arriviste américain qui, de garçons de courses qu'il était, finit par devenir, grâce à une activité fébrile et un certain manque de scrupules, un des plus grands producteurs de Hollywood. Une satire sociale des mielleux du cinéma américain dans la veine du Babbit de Sinclair Lewis.