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jeudi 17 mars 2016

La constance :

Tokyo (Ikebukuro) décembre 2009

Palma (Santa Catalina) mars 2016
La différence : 
la langue. 

Et c'est en espagnol que je lis Barthes qui a écrit sur le Japon : 

El sueño : conocer una lengua extranjera (extraña) y, sin embargo, no comprenderla percibir en ella la diferencia, sin que esta diferencia sea jamás recuperada por la socialización superficial de lenguaje, comunicación o vulgaridad; conocer, refractadas positivamente en una lengua nueva, las imposibilidades de la nuestra; aprender la sistemática de la inconcebible; deshacer nuestro "real" bajo el efecto de otras escenas, de otras sintaxis; descubrir posiciones inauditas del sujeto en la enunciación, trasladar su topología; en una palabra, descender a lo intraducible, sentir su sacudida sin amortiguarla jamás, hasta que en nosotros todo el Occidente se estremezca y se tambaleen los derechos de la lengua paterna, la que nos viene de nuestros padres y que nos convierte, a su vez, en padres y propietarios de una cultura que precisamente la historia transforme en "naturaleza". 
Extrait* de L'Empire des signes de Roland Barthes traduit en espagnol par Adolfo García Ortega
Le rêve : connaître une langue étrangère (étrange) et cependant ne pas la comprendre : percevoir en elle la différence, sans que cette différence soit jamais récupérée par la socialité superficielle du langage, communication ou vulgarité ; connaître, réfractées positivement dans une langue nouvelle, les impossibilités de la nôtre ; apprendre la systématique de l’inconcevable ; défaire notre « réel » sous l’effet d’autres découpages, d’autres syntaxes ; découvrir des positions inouïes du sujet dans l’énonciation, déplacer sa topologie ; en un mot, descendre dans l’intraduisible, en éprouver la secousse sans jamais l’amortir, jusqu’à ce qu’en nous tout l’Occident s’ébranle et que vacillent les droits de la langue paternelle, celle qui nous vient de nos pères et qui nous fait à notre tour, pères et propriétaires d’une culture que précisément l’histoire transforme en « nature ».  

jeudi 18 juin 2015

oui mais moi

, par exemple. Moi, eh bien, ce jour-là, je pense que ça leur a traversé l'esprit d'appeler une ambulance, aux libraires, je suis sûre qu'ils ont eu envie de me voir disparaître encadrée d'hommes en blanc, alors dans un sens, heureusement que les services psychiatriques sont débordés mais, est-ce que ça ne vous est pas arrivé à vous aussi, à tout le monde, non ?, un jour ou l'autre, de paraître bon à enfermer ? moi, par exemple, ce jour-là, où j'avais fait le tour de toutes les librairies de la ville, scandalisée que ce soit en vain alors qu'il ne me restait plus que quelques pages avant la fin du deuxième tome de la Recherche et alors que je n'avais pas encore le troisième, j'ai dû leur paraître folle, aux employés auprès de qui j'ai fait un scandale parce qu'on doit l'avoir en poche, si vous voulez, je vais demander à ma collègue mais je pense qu'on l'a, ou bien on peut vous le commander, vous l'aurez dans cinq jours. 
L'imparfait est le temps de la fascination : ça a l'air d'être vivant et pourtant ça ne bouge pas : présence imparfaite, mort imparfaite; ni oubli ni résurrection; simplement le leurre épuisant de la mémoire. Dès l'origine, avides de jouer un rôle, des scènes se mettant en position de souvenir : souvent, je le sens, je le prévois, au moment même où elles se forment. -Ce théâtre du temps est le contraire même de la recherche du temps perdu; car je me souviens pathétiquement, ponctuellement, et non philosophiquement, discursivement : je me souviens pour être malheureux/heureux- non pour comprendre. Je n'écris pas, je ne m'enferme pas pour écrire le roman énorme du temps retrouvé. 

Roland Barthes. Fragments du discours amoureux

(C'est en écoutant Roland Barthes parler de la Recherche du temps perdu que j'ai repensé à cette scène de 1993.)



mardi 30 juillet 2013

Tuesday self portrait

Dans la pièce voisine, X parle interminablement. Je n'ose pas fermer la porte. Ce qui me dérange, ce n'est pas le bruit, c'est la banalité de la conversation (si au moins il parlait une langue inconnue de moi, et qui fût musicale).
Roland Barthes. Journal 15 juillet 1977

dimanche 14 juillet 2013

Le temps de pose

On dirait que le dimanche matin accroît le beau temps. Deux intensités hétéroclites se renforcent l'une l'autre. 
Roland Barthes. Journal 17 juillet 1977.
Près du fleuve je pense à l'autre fleuve.

Le pont de fil tremblait sous nos pas. J'allais en son milieu afin d'y ressentir mieux l'air
mais de l'air cet été-là il n'y en avait pas.
La nuit lui au grenier moi en bas mais quel que soit l'étage
le sommeil cet été-là n'existait pas.

Cette ville j'en rêvais quand j'écrivais son nom sur mes jeunes lettres sentimentales.
Et dix ans après : les petites pâtes en forme de lettres au lieu du riz sur le perron de la mairie.
Par deux fois lieu de mes amours, comment alors était né ce si grand désir de la fuir ?

Soudainement ? 
Progressivement ?
Les rues n'avaient plus eu de charme, nos pas n'avaient plus eu de but.
Nous attendions avec une incontinente impatience le temps du gros scotch marron.

De l'expérience nous fîmes une leçon et l'habitude nous vint de spéculer
Et après ?
Où ?
Quand ?
Sans cesser de faire grimper les bibliothèques sur les murs de nos maisons, nous nous tenions intimement prêts à tout ranger à nouveau dans des cartons.

Je partirai d'ici sans porteur, mes malles suivront.
Mais cette fois, je le sais, il n'y aura pas d'urgence à quitter le lieu où je vais aller (me) poser.

mardi 11 juin 2013

Tuesday self portrait

C'est cela être "mat" : offrir aux autres comme à soi-même un miroir sans tain pour ne pas être pris dans l'image. Tout ce qui est réfléchissant est, pour Roland Barthes, ennemi de la réflexion.
Il existe pour "décoller l'imaginaire de son miroir" des procédés réthoriques ou des formes génériques. Est bon tout ce qui distancie : les italiques, les guillemets, les citations, etc. 
Françoise Gaillard.

lundi 27 mai 2013

N'HABITE PLUS à CETTE ADRESSE

CIVILISATION DU RECTANGLE

Perception de l'habitat : majorité d'angles à 90° et à 180°= maisons, immeubles, portes, fenêtres, toits, ascenseurs. Tout est rectangle vs "nature" : pas de rectangles (sauf quelques pans de rochers). Puisqu'on associe aujourd'hui ville, habitat, humanité et pollution, il y a une pollution par le rectangle. Agents de cette pollution : les architectes. Importance (tyrannie) des "tracés régulateurs" : "Tout architecte doit y recourir" (Le Corbusier). Evidemment accord avec la "raison" (idéologie "géométrique", "grecque" : la cabane, opposée à la tente, circulaire et radicale + peut-être -qui sait ?- rappel ancestral de la fonction royale et religieuse : Rex = celui qui tire les tracés. Rectangle : comme la forme simple du pouvoir.
Roland Barthes. Comment vivre ensemble. Cours et séminaires au Collège de France (1976-1977)

jeudi 23 mai 2013

Chroniques d'une chambre en ville

Ce problème du "standing" de la chambre : pas pertinent (pauvreté monacale appartient à une autre pertinence). Ce qui est pertinent dans la chambre, c'est l'autonomie complète, absolue de la structure. La chambre est sa propre structure, coupée de toute autre structure adjacente. Chambre plus ou moins structurée. J'entends par structure de la chambre une constellation souple, topologique de lieux fonctionnels : lit, table travail, points personnels de rangement. 
Roland Barthes. Comment vivre ensemble. Cours et séminaires au Collège de France (1976-1977)
un sachet de thé pomme-cannelle
et l'emballage d'un muffin dans la poubelle
il dort le jour revient dans la nuit
au matin je vois des traces de sa vie

mercredi 1 mai 2013

MAI !

La saison est constante.

Je n'ai plus à le commander pour que mon café noir me soit servi à la pastelaria.(1) 
Je n'ai qu'à traverser la rue pour rejoindre le jardin(2) où le soleil a chauffé le banc(3) sur lequel je pose mon livre(4) et mon petit déjeuner. 
La radio(5) du kiosque voisin me tient informée de l'heure qu'il est alors que cela n'a aucune importance. 
(1) L'alignement immuable des gâteaux et des biscuits dans la vitrine
 -et l'assiette de citrons, à gauche- pourrait presque faire penser que jamais personne n'en mange.

(2) Il m'a fallu quelques jours avant de réaliser que tous les arbres étaient couverts de feuilles alors que ce n'était pas le cas, là d'où je venais.

(3) Seul le privilège de ne pas comprendre leur langue me permet de lire de la poésie à moins de trois mètres des jeunes garçons qui ont pris possession de la table -où plus tard dans la journée ce sont de vieux messieurs qui jouent aux cartes- et dévorent des rectangles de pâte feuilletée dont ma vue myope ne me permet pas de savoir s'ils sont garnis de saucisse ou de chocolat.

(4) Un fantasme actif : le besoin de partir, dès qu'une structure a pris. Par exemple : années passées dans un monastère, poids des habitudes, considération de l'entourage, aisance = s'éloigner, redevenir étranger. de même lorsqu'autour de nous -même si nous y avons participé- un langage, une doctrine, un mouvement d'idées, un ensemble de positions commence à prendre, à se solidifier, à se cristalliser, à devenir une masse compacte d'habitudes, de complicités (en termes langagiers : un sociolecte), nous pouvons avoir une impulsion de Xéniteia (1): aller ailleurs, vivre ainsi en état d'errance intellectuelle.

(1) Xéniteia : élément essentiel de la doctrine ascétique du monachisme chrétien ancien (oriental). = Dépaysement, expatriation, exil volontaire (xénos : étranger) = Peregrinatio (pèlerin) : origine militaire; séjour que fait le mercenaire hors de son pays. (Et si chacun de nous se définissait, se sentait comme mercenaire dans le monde où il est placé : service payant et détaché de diverses causes qui ne sont pas les nôtres, envoyés sans cesse par ces causes dans des régions où nous sommes étrangers ?)
Equivalents :
a) Premier degré de l'ordination des moines bouddhistes : pabbaja : le départ, la sortie de la condition antérieure.
b) Mouvement communautaire, début, USA : les drop-out : ceux qui ont tout lâché, gens qui quittent le rang. Tentation du drop-out. (Fantasme correspondant au rite religieux du tout quitter, du s'appauvrir pour commencer autre chose. Protocole imaginaire par lequel on arrange, on organise son départ, calculant les objets dont on se débarrasse à jamais, le minimum qu'on garde, etc. Fantasme du "mettre de l'ordre dans ses affaires". Par exemple : partir s'installer complètement à la campagne, etc.)
Sténochôria : la voie, la vie étroite = une forme d'exil, comme la Xéniteia, mais un exil si intérieur que le monde ne le voit guère. Sagesse qui reste inconnue, intelligence non divulguée, vie cachée, ignorance qu'ont les autres du but que je poursuis, refus de la gloire, abîme de silence. Je signale la Sténochôria parce qu'elle correspond assez à "l'espace étroit" du Tao : conduite profonde qui vise à ne pas se faire remarquer.
Roland Barthes. Comment vivre ensemble. Cours et séminaires au Collège de France (1976-1977)

(5) Qui est assez naïf pour penser que, seule, la génération adolescente pendant les années 80 a été sacrifiée musicalement ? Les innombrables reprises attestent que chaque décennie connaît ses fléaux.