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vendredi 22 juillet 2016

Le cabinet des rêves 289

C'est dans cette chambre bleue que je fis un rêve majeur. Il est toujours délicat de trancher de l'importance des rêves, sans doute faut-il s'en rapporter à celle qu'on leur donne, tout simplement. Mais là encore nous sommes vite leurrés, le rêve triche avec nous, se fait petit pour mieux cacher l'énormité de son contenu, se fait beau sans rien dire pour autant. Quand je dis "majeur", j'indique juste que ce rêve faisait partie des dix ou vingt qui ponctuent une vie et en condensent le sens au bout du compte. Je ne me souviens plus du décor exact, des éléments de la fiction qui lui donnait sa logique, mais je peux retrouver avec précision la fin du rêve, quand j'appris, par une intuition foudroyante, comment je serais amené à mourir pus tard, par quelle partie de mon corps, que je ne nommerai pas ici par superstition.
Michel Braudeau. La Non-Personne
Pour faire sortir le gros chien jaune, je l'accompagne dans la cour. 
Quand je ferme la porte, elle se ferme derrière moi et je suis enfermée dehors. 
La cour est pleine de boue et le gros jaune, en tombant dedans, devient une espèce de petit ratier tout trempé. 
Je me dis que je vais devoir essayer de réveiller M. en lançant des cailloux à la fenêtre. 
Je trouve des pierres par terre. 
Je commence à les lancer en espérant qu'elles feront assez de bruit sans, toutefois, briser la vitre.

Rêve du 6 juillet 2016

mardi 19 juillet 2016

Tuesday self portrait


A notre retour je restai trois jours à Lima à discuter avec mes amis, à fumer des cigarettes sur la falaise, à réfléchir au problème d'un jeune voisin, Amadeus, qui souffrait de schizophrénie. C'était très inhabituel pour moi. Je croyais qu'un schizophrène n'est pas conscient de son état, par définition, qu'il est trop atteint pour savoir de quoi il souffre, s'il souffre, s'il ne croit pas au contraire que tout le monde est fou sauf lui. L'idée d'une maladie de l'esprit en Europe a toujours ce caractère très fort d'aliénation absolue, qui nécessite l'isolement, l'internement, la privation des droits. Pas forcément au Pérou où chacun cultive un petit potager de folie pour son usage personnel. On demandait à Amadeus : qu'est-ce qui ne va pas ? Il disait : aujourd'hui je me sens un peu schizophrène. Et il prenait deux cachets d'un médicament qu'on lui prescrivait pour se soigner. On bavardait avec lui de sa maladie, paisiblement, d'où elle venait, comment elle se manifestait, de ses creux et de ses pics, de l'effet des médicaments. Les mêmes scènes observées en France nous auraient fait tous passer pour également perturbés, dialogues entendus à l'asile. Il faudrait expliquer le caractère de folie douce qui s'emparait naturellement de chacun dans ce contexte. Même le chat de la maison, Chichi, était névrosé. Il ne voulait pas pisser dans le jardin si le chien Castor s'y trouvait, et le matin, comme il était grand amateur d'olives noires et de fromage blanc, s'il nous arrivait de l'ignorer ou de tarder à lui en offrir, il simulait une crise cardiaque des plus théâtrales. Il y avait donc beaucoup de gentillesse dans les conversations, même quand l'état d'Amadeus s'aggravait et qu'il plongeait dans l'angoisse pure, là où nous ne pouvions le suivre. Quand il en sortait, les amis étaient là, l'épreuve était dédramatisée parce que les ponts n'avaient pas été coupés, et c'est peut-être grâce à ces moments où nous nous laissions flotter avec lui qu'il a pu guérir par la suite, se libérer des médicaments et du mot de schizophrénie.  
Michel Braudeau. La Non-Personne