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mercredi 11 novembre 2015

L'identification (10 : un réveil hyperréaliste)

Ma mère, quand nous allions au musée, me disait que la peinture paraissait avoir évolué à rebours; que si un extraterrestre entrait dans un musée, il supposerait que les tableaux abstraits étaient antérieurs, de quelques siècles ou milliers d'années de la Renaissance. A moins que l'extraterrestre ressemble à un triangle jaune collé à une surface plane bleue.*

*Saliendo de la estación de Atocha est un roman américain de Ben Lerner que je lis dans sa version espagnole grâce à la traduction de Cruz Rodríguez Juiz. Il existe en français, traduit cette fois par Jakuta Alikavazovic et publié aux éditions de l'olivier.




Il m'avait dit Tiens, mets-toi là ! et il m'avait fait pivoter jusqu'à ce que je sois dans la bonne direction, la direction de quoi ? que je puisse voir, voir quoi ? car il m'avait dit aussi Regarde ! 
Il était encore tôt et la nuit avait été, à peu de choses près : blanche


et nous tâchions de nous éveiller en même temps que la ville. 
Il m'avait dit Regarde ! alors je regardais : l'avenue, large et pas encore si fréquentée mais dont on devinait que, quelques heures après, elle ne serait plus visible, à travers le flot de voitures. 
C'est la Gran Via ! C'est là exactement ! 
Plus tard dans la journée, dans les pages d'une librairie, il me montra où nous nous étions trouvés mais ce n'était pas sur un plan, pas dans un guide de la ville. 
Je n'ai gardé aucun souvenir de l'aéroport, dans le bus je somnolais, aussi je peux dire que la toute première impression que je garde de Madrid est d'avoir été dans un tableau.
La Gran Via est un tableau de Antonio López. 
Il parle de son travail dans un film à voir ICI

mercredi 4 novembre 2015

L'identification (9 : ma vie circonstancielle)

J'ai cherché sur internet des citations de Ortega y Gasset dont je pensais, à une autre époque, qu'il s'agissait de deux personnes comme Deleuze et Guattari, Calvin et Hobbes.*

*Saliendo de la estación de Atocha est un roman américain de Ben Lerner que je lis dans sa version espagnole grâce à la traduction de Cruz Rodríguez Juiz. Il existe en français, traduit cette fois par Jakuta Alikavazovic et publié aux éditions de l'olivier.
J'avais emprunté le recueil de nouvelles de José Luis de Juan pour son titre La vida privada de los verbos et comme je lisais encore mal l'espagnol, j'avais passé, finalement, plus de temps à imaginer ce que, moi, j'aurais écrit pour chacun des verbes de la table des matières. 
J'en avais, cependant, cité un extrait et, surtout, j'avais retenu la maxime de Ortega y Gasset que j'y avais trouvée :
JE SUIS MOI ET MA CIRCONSTANCE

A faire le tour de ma circonstance, j'avais préféré la renommer de ce terme dont l'ambiguïté dit à la fois et tout aussi bien les pieds coulés dans le béton armé et la capacité à agir : 
DéTERMINATION 

mercredi 21 octobre 2015

L'identification (7 : lost in translation)

A entreprendre à nouveau la recherche, je me suis petit à petit rendu compte que je ne me souvenais pas de la façade de l'hôtel sans nom, j'aurais pu être passé devant de nombreuses fois. Je n'avais pas le numéro de téléphone de Teresa. Je calculais qu'il avait dû s'écouler une heure et demi depuis que j'étais sorti. Affamé, je suis entré dans une autre cafétéria et j'ai demandé un autre café et aussi un morceau de tortilla qui m'a écoeuré avant d'arriver. J'ai expliqué au serveur que j'étais en train de chercher un hôtel dont je ne me souvenais pas le nom dans une rue dont je ne me souvenais pas et je lui ai demandé de l'aide; nous avons ri tous les deux et il m'a dit : Comme tout le monde. Quand j'ai terminé de manger, j'ai essayé à nouveau, en me sentant comme un acteur dont les vagabondages servaient de prétexte pour montrer le paysage. Après je ne sais combien de temps, sûrement plus d'une heure, j'ai fini sur une petite place et je me suis assis, défait. Mon irritation s'est changée en préoccupation; moi, je ne croirais simplement pas Teresa si c'était elle qui était sortie de l'hôtel pour un café et s'était perdue durant les heures qui pouvaient s'écouler jusqu'à ce qu'on se trouve. Et bien qu'elle puisse sembler crédible, il ne me plaisait pas qu'une telle histoire s'interpose dans l'image qu'elle avait de moi, une image qui me préoccupait de plus en plus. A ses yeux, ce serait mieux, ai-je pensé, de disparaître mystérieusement plusieurs jours plutôt que de ressembler à un enfant perdu, sale et épuisé à la tombée de la nuit.

*Saliendo de la estación de Atocha est un roman américain de Ben Lerner que je lis dans sa version espagnole grâce à la traduction de Cruz Rodríguez Juiz. Il existe en français, traduit cette fois par Jakuta Alikavazovic et publié aux éditions de l'olivier
Puis, soudain, j'ai réalisé que Cruz Rodríguez Juiz n'avait pas seulement traduit le roman de Ben Lerner mais aussi le recueil de nouvelles de Geoff Dyer que j'avais lu un an auparavant et que, alors, elle  avait dû avoir, en traduisant les deux textes, l'impression de déjà vu que j'éprouvais en les lisant, à un an d'intervalle. 
-Ce que nous devons faire -a dit Ámsterdam Dave- c'est de nous concentrer pour trouver l'hôtel.
-Evidemment. Bien sûr. Mais il me vient à l'esprit "c'est plus facile à dire qu'à faire".
-Il y a un canal ici -a dit Dazed, comme si tout était réglé, comme si nous n'avions pas vu des centaines de canaux (ou le même canal des centaines de fois) tout au long de ce qui commençait à ressembler à une excursion interminable et peu recommandable.
Cependant, nous avons regardé le canal avec perplexité et, un instant, il nous a paru que tous nos problèmes s'étaient évanouis. Mais ensuite, nous avons vu que, effectivement, il s'agissait du même canal (froid et couvert de feuilles tombées mais, malgré tout, éblouissant) près de celui devant lequel nous étions passés dix minutes ou plusieurs vies auparavant. Nous a démoralisés encore plus le fait que,  s'il s'était agi d'un autre canal, notre situation ne se serait pas améliorée pour autant.
-Le même canal, un autre canal -j'ai dit avec tristesse. La même différence.

Le livre de Geoff DyerYoga for People Who Can't Be Bothered to Do It, est traduit en espagnol par Cruz Rodriguez Juiz et intitulé : Yoga para los que pasan del yoga.

mercredi 14 octobre 2015

L'identification (6 : les routines bienheureuses)

Après le Prado, j'avais l'habitude d'aller jusqu'à un petit café qui s'appelait Le Coin, où je mangeais un sandwich au chorizo et où j'avais coutume d'être le seul client, à moins qu'il y ait des touristes, puisqu'il n'était pas encore l'heure du déjeuner des espagnols. Ensuite, je marchais un peu jusqu'au Retiro, le plus grand parc de la ville, je cherchais un banc, sortais mes livres, mon dictionnaire de poche et mon Lorca et je fumais un joint. 
Si le soleil brillait et que je tombais juste dans la proportion de tabac et de haschich, s'il y avait des gens autour mais loin, que je pouvais entendre parler sans savoir dans quelle langue, une vague d'euphorie m'envahissait. Il restait des heures et des heures de lumière, pour les espagnols, ce n'était même pas le soir, il restait des mois et des mois de ma bourse, elle avait à peine commencé mais elle ne se prolongerait pas trop… A telle date, je retournerais à ma vie, un peu plus intéressant grâce à mon séjour à l'étranger, probablement plus mince mais, pour les autres, inchangé. Je n'avais pas besoin de me forger une vie à Madrid, au-delà des routines les plus simples, je n'avais pas à me préoccuper de me créer une communauté. J'avais le jour infini, des mois et des mois de jours infinis et, malgré tout, la date de retour délimitait cette sensation d'infini et l'empêchait d'être une menace.* 

*Saliendo de la estación de Atocha est un roman américain de Ben Lerner que je lis dans sa version espagnole grâce à la traduction de Cruz Rodríguez Juiz. Il existe en français, traduit cette fois par Jakuta Alikavazovic et publié aux éditions de l'olivier

Un jour d'avril 2013, je partis à Lisbonne pour y habiter jusqu'à la fin du mois d'août. 
Quatre mois comme une quarantaine, comme une parenthèse à l'intérieur de ma vie. 
(on disait aussi : l'enterrement de ma vie de jeune fille)
Une fois louée ma chambre en ville, dans une rue que les touristes ne fréquentaient pas 
,
je mis peu de jours à établir mon itinéraire.  
D'abord la pâtisserie en bas de chez moi où mon café était prêt avant que je m'assoie 
.
La bibliothèque, ensuite 
.
Le parc pour y lire, pour y dormir
.
Et puis, parfois, j'allais au Tage. 

mercredi 7 octobre 2015

L'identification (6 : 富士山)

Quand, pour finir, nous sommes arrivés à la maison très chère de Rafa, j'ai demandé comment il avait gagné autant d'argent. Ils ont ri. J'ai précisé : d'où provenait l'argent de la famille. Teresa m'a dit quelque chose à propos de banques. Et ta famille à toi ?, je lui ai demandé, hésitant. Arturo a répondit qu'ils ne l'avaient pas gagné en écrivant de la poésie et nous avons ri. Puis, Teresa m'a dit qu'elle me l'avait déjà raconté, je ne m'en souvenais pas ? J'ai douté mais j'ai dit que si, maintenant je me souvenais. Peut-être me l'avait-elle dit la nuit où nous nous étions connus. Ou elle avait pu me l'avoir raconté à diverses occasions mais je ne l'avais pas comprise. Ou peut-être qu'elle me mentait et qu'elle ne me l'avait jamais dit.*

*Saliendo de la estación de Atocha est un roman américain de Ben Lerner que je lis dans sa version espagnole grâce à la traduction de Cruz Rodríguez Juiz. Il existe en français, traduit cette fois par Jakuta Alikavazovic et publié aux éditions de l'olivier.


Tout se jouait le premier jour. Voire même : dans les dix premières minutes.
Il s'agissait de suivre le pas de course d'une personne toujours aimable mais dont je savais qu'elle avait mille autres choses à faire, acquiescer à chacun de ses Vous voyez ?/Tu vois ?, sourire à la (demi) douzaine de têtes qui (ne) se tournaient (pas) vers moi à chaque seuil franchi, abandonner l'idée de retenir plus de trois prénoms parmi tous ceux qu'on m'énumérait, mémoriser le circuit dans les couloirs, le numéro des bâtiments le cas échéant… et, surtout, retenir le fonctionnement des outils, tout écouter quand j'entendais L'imprimante est ici/Voilà ton code pour les photocopies.
Car je voulais bien passer pour une grande timide ou qu'on prenne ma myopie pour du dédain… Tout plutôt que d'être celle-qui-a-encore-provoqué-un-bourrage-papier.
Aussi, dès qu'il était question de machines… je me concentrais autant que je pouvais, j"oubliais tout le reste.

Ce jour-là, j'avais rendez-vous avec monsieur A. dans son bureau. C'est d'un pas nonchalant qu'il me fit faire un tour à l'extérieur Tiens, regarde, c'est la statue du fondateur. Ici : le terrain de base-ball, l'équipe est assez bien classée. Bon, maintenant, si tu veux bien, on va se presser un peu parce qu'on doit aller dans le bureau du doyen, après tout, c'est lui qui décide si tu peux travailler ici ou pas.
Le doyen s'était excusé platement de ne pas parler ma langue sans me laisser l'occasion d'être confuse d'aussi mal maîtriser la sienne mais je n'étais en état ni de savourer cette quintessence de la politesse japonaise ni de savoir s'ils avaient parlé, lui et monsieur A., de moi ou carrément d'autre chose pendant les dix minutes qui suivirent car je pensais à la photocopieuse, qu'on n'avait pas encore vue.
En sortant du bureau du doyen, monsieur A. me dit négligemment Ah oui ! Je vais te montrer la salle de travail !
Au bout d'un labyrinthe de couloirs, il ouvrit la porte d'une immense salle déserte. Les trois secrétaires interrompirent leur travail, s'inclinèrent profondément devant nous et monsieur A. me dit Bon, voilà, tu sais tout, pour le reste, tu verras avec tes collègues, allez, bon retour hein ?!

Il y eut, donc, deux premiers jours.

Quand je revins, l'immense salle était pleine et bruissait de toutes sortes de langues parmi lesquelles primait l'anglais. Je m'installai au hasard à une table en face d'une Américaine placide et aimable qui me dit son prénom en plus de celui de toutes les personnes qui l'entouraient sans interrompre le découpage auquel elle était occupée ni la conversation qu'elle menait et à laquelle elle m'intégra. En dix minutes, il y eut un tourbillon d'informations concernant tout aussi bien la feuille de présence à signer, des détails de la vie privée de tout le monde, l'endroit où se trouvaient les craies ou les magnétophones et… le fonctionnement de la photocopieuse.
J'abandonnai vite l'idée de comprendre quoi que ce soit.
J'essayai de me figurer ce que c'était que d'avoir une langue maternelle dont on pensait que le monde entier la maîtrisait, quel que soit le sujet qu'on abordait, quel que soit le débit auquel on parlait.
Je n'y parvins pas.
Je pris le parti de sourire, de paraître intéressée par tout ce qu'on me disait. 

Quelques jours avant la fin du trimestre pendant lequel j'avais provoqué plusieurs bourrages-papier, il fut question d'aller manger à la cafétéria, pour fêter le départ de l'Américaine. 
-Ah bon, elle part ? 
-Ben oui ! Elle l'avait annoncé le jour de ton arrivée, tu ne te souviens pas ? Elle suit son mari qui est muté.
-Ah bon, elle est mariée ? 
-Ben oui ! Tu sais bien ! Tu étais là quand elle nous a montré sa bague !
Je mangeai en silence, le départ de l'Américaine, la fin du trimestre... me procuraient, finalement, un réel soulagement.

Un autre jour, dans la grande salle, je m'émerveillai devant Y. que le mont Fuji nous apparaisse dans l'exact prolongement de l'allée principale. 
Elle sourit mais parut interloquée.
-Ben… oui ! C'est pour ça qu'elle s'appelle l'allée du Fujisan ! J'aurais parié que monsieur A. te l'avait dit le premier jour !

mercredi 30 septembre 2015

L'identification (5 : l'assimilation intuitive)

Mon plan consistait à apprendre la langue en lisant les oeuvres maîtresses de la littérature espagnole et j'avais fantasmé sur la nature et l'effet d'un idiome assimilé ainsi, sur comment son accent archaïque et sa rhétorique formellement accentuée choqueraient en comparaison des trivialités de la vie quotidienne et donneraient l'impression non pas tant que je venais d'un pays étranger mais plutôt d'une autre époque. Je m'imaginais utilisant une belle et rare tournure près du feu de bois après que Jorge aurait sorti de l'herbe et voyant les visages des autres quand ils auraient saisi qu'ils ne me comprenaient pas non à cause de ma nullité ou de mon accent mais à cause de leur éloignement de leur propre langue classique.
Mais je ne parvenais pas à travailler sur la prose en espagnol, en partie parce que j'avais à chercher tellement de mots que jamais je n'expérimentais la progression de la phrase; elle restait un amas de particules, elle ne créait jamais de vague et je n'avais pas la patience de relire la même page une nouvelle fois jusqu'à ce que les mots cessent d'être de simples points et forment une ligne.
(…)
Arturo me fit une accolade amicale après en avoir fait une aux autres et, comme j'étais le plus proche du bar, il me demanda si je voulais boire quelque chose. Qu'est-ce que tu fais à Madrid, demanda-t-il. A cela, je répondis une version de la réponse que j'avais mémorisée pour l'examen d'espagnol à Providence, une longue réponse élaborée par un ami qui parlait bien espagnol et qui avait à voir avec l'importance de la Guerre Civile -dont je ne savais rien- pour une génération d'écrivains -que je n'avais pratiquement pas lus. J'avais l'intention d'écrire, dis-je, un long poème d'investigation qui explorerait le legs littéraire de la guerre. C'était une réponse d'une considérable complexité grammaticale qui décrivait la transcendance de mon projet au conditionnel, subjonctif et futur. A ma grande surprise et ma grande crainte, cela éveilla l'intérêt de Arturo qui me cribla de questions.
J'ai du mal à t'entendre dans ce bar, lui dis-je. Je commandai deux bières et, quand elles arrivèrent, il paya et me fit signe de le suivre dehors.
Dehors, nous allumâmes des cigarettes et, avant qu'il puisse me répéter ses questions, je m'empressai de l'éclairer : je ne parlais pas bien espagnol. Je lis très bien, mentis-je, mais je ne parle pas bien.*

*Saliendo de la estación de Atocha est un roman américain de Ben Lerner que je lis dans sa version espagnole grâce à la traduction de Cruz Rodríguez Juiz. Il existe en français, traduit cette fois par Jakuta Alikavazovic et publié aux éditions de l'olivier.



Je vais lire en espagnol, me suis-je dit
et j'ai lu, je lis

Álvaro Pombo, Luisgé Martin, Rosa Montero, Ray Loriga, Julio Cortázar,  Juan José Millás, José Carlos Llop, Belén Gopegui, Enrique Vila-MatasPedro Zarraluki, Justo Navarro, Fabio Morábito, Eduardo Galeano, Javier Cánaves, Javier Marías, Luis Goytisolo, Claudia Piñeiro, Alejandro Zambra, Luis García Montero, Javier Salinas, José Luis de Juan, José Ovejero
et le jour où je parlerai, 
j'ai pensé, 
ce sera comme un livre

Comme un livre, certes. Mais un livre à l'accent français. 
J'éprouve un certain malheur à posséder une langue maternelle aussi peu accentuée ainsi qu'une mémoire visuelle car, quand il s'agit d'en apprendre et d'en parler une autre, j'en mémorise le vocabulaire mais pas toujours la musique. 
Le risque de confusion me rend muette. Ou m'oblige à des périphrases compliquées qui rendent perplexes mes interlocuteurs. Ou me prive de certains sujets de conversation. 
Ainsi, au Japon, je n'ai jamais évoqué du salon de coiffure (美容院 [biyou in]) que je fréquentais pourtant avec assiduité, de peur qu'on me croie malade au point d'aller régulièrement à l'hôpital (病院 [byouin])

(Pour les Japonais, ces deux mots sont tellement distincts qu'il leur est très difficile de deviner quelle confusion on est en train de faire et d'imaginer ce qu'on veut réellement dire…)

mercredi 23 septembre 2015

L'identification (4 : le 11 mars 2004)

On devrait sortir manifester -elle a dit. Je l'ai regardée sans comprendre et elle s'est expliquée : Il y a des manifestations devant les sièges du PP. Le PP a accusé l'ETA bien qu'il sache que ce n'était pas eux. Les gens étaient furieux.
-Tu étais furieuse ?
-Arturo m'a envoyé un message -elle a dit, ne faisant aucun cas de ma question-. Il dit qu'il y a une grande concentration devant le siège central. C'est ici, à côté. -Puis, en anglais- : Ceci est quelque chose d'historique.
-Si je ne m'étais pas réveillé -je lui ai demandé avec un accent étranger dans la voix, peut-être fâché- tu m'aurais réveillé ou tu y serais allée sans moi, ou simplement tu n'y serais pas allée ?
-Je ne sais pas. Je t'ai réveillé.
Nous sommes sortis de l'appartement, avons longé quelques pâtés de maison et, avant de voir les gens, on les a entendus; ils criaient à propos de la vérité, des mensonges et du fascisme. La police anti-émeutes s'interposait entre la foule et le siège du PP. Ils étaient jeunes, ils étaient furieux et on s'est joints à eux. Teresa, à ma surprise, l'a fait avec un naturel élégant, elle a fait siennes les consignes, bien que je n'ai pas réussi à distinguer sa voix des autres et elle a levé le poing avec toute la foule sans que rien de tout cela ne paraisse affecté ou stupide. Les gens frappaient sur des tambours, des marmites et des louches et je me suis enfoncé dans le groupe à la suite de Teresa. A la fin, je n'ai plus pu avancer davantage et elle s'est perdue en avant.*
*Saliendo de la estación de Atocha est un roman américain de Ben Lerner que je lis dans sa version espagnole grâce à la traduction de Cruz Rodríguez Juiz. Il existe en français, traduit cette fois par Jakuta Alikavazovic et publié aux éditions de l'olivier

En ce temps-là, j'habitais à Lille et, souvent, je rendais visite aux animaux du zoo. Seule dans les allées aux premières heures de la matinée des jours de semaine, après que je leur avais gratté le dos qu'ils collaient dans ce but à la grille ou qu'ils m'avaient léché les doigts, je me sentais aussi joyeuse que les lémuriens.
Le matin du 11 mars 2004, j'étais allée au zoo et, en rentrant, j'étais passée par le marché.
J'avais allumé la radio pendant que j'entassais les fruits dans la corbeille, empilais les fromages dans le frigo.
En ce temps-là, j'écoutais la radio. 
En ce temps-là, je mangeais du fromage. 
Ou bien, plus tard, au moment de cuisiner, pendant que je coupais une tomate, que j'éminçais une carotte, un oignon. 
En ce temps-là, je mangeais des oignons. 
Pendant que je coupais le poulet en dés. 
En ce temps-là, du poulet, oui, aussi. 
Ou était-ce à la fin de l'après-midi, à la fin de cet après-midi-là, dont je m'en voulais de n'avoir rien fait de mémorable. 
En ce temps-là, je m'en voulais souvent, de ça. 
Ou au début de la soirée, quand il était déjà temps de se demander qu'est-ce qu'on mange ?, de ne pas avoir tellement envie d'y répondre et de déballer les fromages en écoutant vaguement les informations. 
Le 11 mars 2004, tôt ou tard, j'ai allumé la radio et je me suis dit quelle horreur ! 
En ce temps-là et maintenant et tout le temps, on me dit des corps, des nombres de morts, je reste pétrifiée d'effroi, je ne sais penser que ça quelle horreur !. 

L'après-midi du 8 septembre 2014, pour la première fois, j'ai vu Guernica. La lumière était douce à la sortie du musée de la Reine Sofia, la lumière éclairait doucement la gare d'Atocha
Le 8 septembre 2014, je ne me souvenais plus : du nom de la gare, du nombre de morts, de blessés, de la date de l'attentat. 
Je me suis dit quelle horreur !, quelle horreur d'avoir tant de fois eu  l'occasion de penser quelle horreur !, de rester pétrifiée d'effroi pour tant d'autres morts, tant d'autres blessés tant de fois en dix ans que je ne me souviens pas de toutes. 

mercredi 16 septembre 2015

L'identification (3 : embrassez qui vous voudrez !)

J'étais trop nerveux pour comprendre le nom des personnes dont je serrais les mains mais j'étais conscient que j'embrassais avec une maladresse particulière, que j'avais embrassé une femme sur la commissure de la bouche, davantage sur les lèvres que sur la joue. Cela arrivait souvent. A part à quelques exceptions près quand, enfant, j'avais salué d'une bise sur la joue droite des New-yorkais particulièrement cosmopolites et des parents,  je n'avais quasiment jamais embrassé de femme avec qui je n'entretenais pas de relation sentimentale. Je ne savais pas bien ce qui se serait passé si j'avais tenté de saluer une femme en lui faisant la bise à Topeka; bien sûr, son fiancé, le cas échéant, m'aurait envoyé un coup de pied dans les dents ou, si elle n'avait pas eu de fiancé, j'aurais risqué de le devenir. Souvent, je pensais que mon éducation aurait été complètement différente si les bises y avaient été habituelles; un tel déploiement érotique dans un cercle social généralisé aurait eu des effets imprévisibles. A Providence, j'aurais pu le faire mais pas sans un air affecté ou efféminé et de toute manière, cela ne m'était pas arrivé d'essayer. Mais en Espagne, j'étais coupable d'abuser au sujet des bises ou, du moins, de leur conférer une charge libidineuse que, en principe, elles n'avaient pas et, comme j'étais étranger et bourré ou défoncé, il n'était pas rare que je dérape et que je frôle la commissure de la bouche.*

*Saliendo de la estación de Atocha est un roman américain de Ben Lerner que je lis dans sa version espagnole grâce à la traduction de Cruz Rodríguez Juiz. Il existe en français, traduit cette fois par Jakuta Alikavazovic et publié aux éditions de l'olivier

Alors qu'il n'était chargé que de l'administrer, monsieur R. avait tendance à s'acquitter de sa tâche comme si cet établissement était sa propriété privée et pas un collège public. 
Aussi, un jour, il décréta que, dorénavant, il serait formellement interdit de s'embrasser dans un périmètre qui dépassait la grille d'enceinte et que les élèves surpris en train de s'y lécher la pomme seraient exclus. 
Aussi incroyables que puissent sembler ces termes dans la bouche d'un chef d'établissement, je ne les invente pas. A l'époque, déjà, ils m'avaient choquée. 
Car je ne léchais la pomme de personne, moi, je roulais des pelles à la rigueur mais, surtout, j'embrassais.
Enfin, au moment où ce décret fut promulgué, je n'embrassais plus personne, du moins : pas là. Avant, oui, il m'aurait contrariée, au moment où, avec Pascal D. (1), on n'avait pas beaucoup de choses à se dire alors qu'on sortait ensemble (2) et que, donc, on s'embrassait beaucoup : là. 
Comme pour tout, pour les baisers aussi, il y a une mode. C'est ce que je me suis dit un jour de la moitié des années 2000 constatant que, dans les films, les acteurs posaient de plus en plus systématiquement leurs mains sur le visage de leur partenaire quand ils l'embrassaient. 
Peu adepte des comédies romantiques et encore moins des américaines, je n'avais aucun moyen de le vérifier mais je soupçonnais la tendance de venir de ce continent-là (4) malgré la légende qui a, de tout temps, entouré le french kiss dont je m'aperçus, en partant à l'étranger, qu'il n'avait rien perdu de sa réputation sulfureuse et de son mystère. Par chance, personne ne me demanda jamais de le lui enseigner. En revanche, on me questionna souvent sur le mode d'emploi des bises : Combien ?, Sur quelle joue en premier ?, Qui commence ? étaient des questions que je ne m'étais jamais posées et, petit à petit, je pris conscience que ce rituel qui, à moi, avait toujours paru totalement anodin bien que légèrement ridicule et souvent pénible était, pour les personnes non exercées, un exercice périlleux aux règles compliquées. 



(1) 
Pascal D. fut le premier d'une série de quatre -tout de même- garçons dont je fus amoureuse -à des degrés divers mais appelons ça comme ça- dont les noms évoquaient le pouvoir. Ne m'en rendre compte que récemment alors que la coïncidence était frappante m'a d'autant plus surprise.

(2)
Tu vas pas en chier une pendule parce que tu t'es fait larguer, m'avait dit Laurence (3), quand ce fut le cas. Il y avait dans le ton de sa voix une certaine satisfaction comme s'il était bien normal que je cesse de monopoliser ce garçon alors même qu'elle ne le convoitait pas, comme si je ne méritais rien ni personne. C'est à cette époque-là que j'appris l'expression En chier une pendule. A cette époque-là aussi que je me jurai que, pour ma part, je ne serai pas aussi vulgaire que Laurence ou que monsieur R. 

(3) 
Il y a peu de temps encore, je crois que je me souvenais du nom de famille de Laurence, que j'aurais pu dire C'est chez Laurence … que j'ai appris la mort de Claude François. Mais tout ceci est une autre histoire. 

(4)
Rien que pour savoir si, dans la vie comme au cinéma, les Américains regardent votre bouche quand ils ont envie de vous embrasser, j'aurais bien aimé sortir avec l'un d'entre eux mais cela ne m'arrivera jamais. (5)

(5) 
Maintenant, je peux dire jamais. 

mercredi 9 septembre 2015

L'IDENTIFICATION (2 : la découverte de l'Amérique)

Sur l'autoroute de Tolede, nous avons vu divers autocars pleins de touristes aux allures d'Américains, appareil photo numérique à la main, et quand nous passions à leur côté, j'exprimais un dédain infini, ce que je faisais sans problème avec les sourcils, vers chaque touriste dont je croisais le regard. Mon regard les accusait de cautionner la guerre, de traiter les gens et les relations entre les gens comme des choses, d'être les moutons d'un empire assassin et spectaculaire, les accusait comme si j'étais un écrivain fuyant un régime répressif au lieu d'être un de ses boursiers les plus frauduleux. 
(…) Je réservais ma plus intense antipathie à ces américains qui essayaient de ne pas détonner, qui se liaient d'amitié avec les espagnols et évitaient la compagnie de leurs compatriotes, qui se refusaient à parler anglais et qui, quand ils parlaient espagnol, exagéraient le zézaiement péninsulaire. Au début, je ne me suis pas rendu compte de la présence  à Madrid de ces américains plus discrets, plus subtils, mais à mesure que je me convertissais en l'un d'eux, j'ai commencé à m'apercevoir de leur abondance; je me félicitais de déjeuner avec Isabel dans un restaurant sans touristes, félicitais de connaitre l'Espagne authentique, que je définissais seulement comme un espace sans américains, quand mon regard croisait celui d'un homme ou d'une femme à une autre table, de vingt ans et quelques ou trente ans et quelques, entouré ou entourée d'espagnols, en retrait du reste du groupe, qui fumait d'un air peu sociable et alors je le savais, on le savait tous les deux, qu'on était taillés sur le même patron. Je suis arrivé à la conclusion que, si on regardait aux alentours avec attention pendant qu'on se promenait dans les quartiers supposément moins touristiques, on pouvait identifier de jeunes américains dont les vies étaient structurées par la volonté de ne pas paraître tels. 
*Saliendo de la estación de Atocha est un roman américain de Ben Lerner que je lis dans sa version espagnole grâce à la traduction de Cruz Rodríguez Juiz. Il existe en français, traduit cette fois par Jakuta Alikavazovic et publié aux éditions de l'olivier

Pour que je me souvienne de cette rencontre alors qu'elle date du milieu des années 80 et qu'elle n'a pas duré plus de trois minutes… Peut-être que certains sont marqués de cette manière-là par leur première rencontre avec un noir mais moi, les noirs… A la limite, j'aurais pu m'étonner que, tout à coup, après notre déménagement, il y en ait moins que d'habitude autour de moi mais me souvenir de la première fois où j'en ai vu, ça non, je ne peux pas*… Mais lui, oui, je me souviens de lui mais davantage grâce à l'exclamation de ma soeur : Je me demande ce qu'il faisait là ! L'intonation de son exclamation… Exactement la même qu'elle aurait pour dire : Mais comment fais-tu pour te souvenir de tout ça ?! ou Evidemment que je ne me souviens pas de ça !!! si elle lisait ces lignes… Et c'est vrai : qu'est-ce qu'il faisait là ? c'est à dire derrière chez nous, sur la petite route où les voitures roulaient trop vite au point d'écraser notre chien mais où personne ne passait jamais à pied sauf nous, quand nous allions attendre le bus, à l'arrêt le plus proche… Et justement, c'était là qu'il allait : à l'arrêt du bus et, comme il y avait deux lignes qui le desservaient, il nous demanda laquelle allait dans la direction de la gare des A. … Le S barré, répondit ma soeur et lui nous fit rire car, en répétant les instructions, il appela le bus le dollar…  Ce qui, en plus de son accent, nous confirma sa nationalité. 
C'est ainsi que j'ai rencontré mon premier Américain. 

Ensuite… Ensuite, je mis longtemps avant d'en revoir. Avant Tokyo, ça ne m'arriva sans doute pas beaucoup, du moins je ne m'en souviens pas. Mais à Tokyo, donc… A Tokyo, je trouvais qu'on les voyait de loin, les Américains… Si je me sentais différente des Asiatiques qui m'entouraient, d'eux presque davantage. Pourtant… pourtant, on me disait parfois Thank you, sur l'air de vouloir me faire plaisir, dans ce qui, finalement, n'était la langue de personne… Pourtant aussi, à New York, plusieurs fois des Américains s'adressèrent à moi pour que je leur indique le chemin. Mais ici non… Enfin, ici aussi… Je veux dire : ici non, on ne me parle anglais mais ici aussi : les Espagnols me demandent leur route, en espagnol… Et l'autre jour, alors que je lui en parlai, dans la cuisine, le garçon me dit que oui… Oui, je pouvais passer pour une Espagnole… Mais à New York alors ?… Mais on peut te prendre aussi pour une Américaine
Conclusion : je peux très bien être n'importe quoi… Je veux dire : n'importe qui. 


*

mercredi 2 septembre 2015

L'IDENTIFICATION (1 : la méprise)

Comment choisissez-vous vos lectures ?
Moi qui retourne les livres avant toute chose, j'aurais pu ne pas aller plus loin que la quatrième de couverture de celui-là*, en y voyant une recommandation d'un écrivain que je n'apprécie pas : 
"Hilarant et diablement intelligent, un roman plein de vie." 
Jonathan Franzen
Cependant, j'ai fait comme pour les autres : 
en lire le début pour voir
Et quelques pages au milieu, 
pour voir aussi. 
(et quand ils sont en espagnol : pour être sûre de pouvoir les comprendre)
Or, la première phrase du deuxième paragraphe de la première page :
"Desde el piso iba a pie por la calle de las Huertas".
Or aussi :
La rue des oeufs !, m'étonnais-je intérieurement et la reconnaissant puisque nous l'avions empruntée à Madrid, que je me souvenais l'avoir photographiée parce que je trouvais ça… quoi ? joli, charmant, chouette… d'être dans la rue des oeufs, moi qui aime tant ça, les oeufs.
Mais : Mais non ! Las huertas, pas los huevos ! 
La photo que j'avais prise, ce devait être une photo de la rue des oeufs alors que la calle de las Huertas… qu'est-ce que c'est, las Huertas ? Les vergers, ah d'accord.
J'ai emprunté le livre. 
Et j'ai cherché parmi mes souvenirs de Madrid ma photo de la rue des oeufs.
Or encore :
Je l'avais enregistrée sous le nom de la rue des oeufs, ayant fait la même erreur il y a un an exactement. 
Pourtant : sur l'illustration, il y a des boeufs. 

*Saliendo de la estación de Atocha est un roman américain de Ben Lerner que je lis dans sa version espagnole grâce à la traduction de Cruz Rodríguez Juiz. Il existe en français, traduit cette fois par Jakuta Alikavazovic et publié aux éditions de l'olivier